Édition du 21 septembre 2021

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Débats

La longue marche de la classe des travailleuses et des travailleurs

En mars 1978, Eric Hobsbawm a prononcé une conférence dans laquelle il a demandé si « la marche en avant de la classe ouvrière et du mouvement ouvrier » avait été arrêtée. Sa réponse, sans surprise, était "oui, mais nous pouvons l’inverser". Cela a surpris peu de gens qu’un grand historien marxiste s’attaque à un tel sujet. À la fin des années 1970, il y avait encore une association profonde et durable de la gauche avec la classe des travailleuses et des travailleurs – comment la classe était située politiquement était la question centrale pour cette génération de socialistes. Une grande partie du public de Hobsbawm était, après tout, dans ou autour du mouvement syndical. Au cours des décennies qui ont suivi, les liens entre la gauche et les travailleurs et les travailleuses ont été largement rompus, la gauche étant principalement logée au sein des classes professionnelles, et la classe ouvrière à la fois atomisée et politiquement éloignée de la tradition socialiste.

Jacobin été 2021 | traduction David Mandel

Pourtant Hobsbawm écrivait à une époque où l’on s’attendait à ce que le Travail, même s’il était affaibli, puisse néanmoins porter le flambeau des forces progressistes. Il y avait encore un sentiment d’optimisme par rapport à la politique de classe, même s’il diminuait. Plus encore, on s’attendait à ce que, si les socialistes et les syndicalistes se ressaisissent, ils et elles puissent raviver l’élan politique qu’ils et elles avaient perdu. Mais alors qu’il restait un optimisme fondamental à propos de la politique de classe, le fait de poser une telle question par Hobsbawm reflétait un sentiment de doute, voire de désespoir, à propos du projet socialiste. Dans les années d’après-guerre, beaucoup de membres de la Nouvelle Gauche ont averti que le marxisme traditionnel avait été trop optimiste quant à la mission putative de la classe des travailleurs et des travailleuses - l’attente que cette classe était destinée à renverser le capitalisme. À l’époque, cette inquiétude était atténuée par les gains très réels réalisés par les forces travailleuses dans la construction d’États-providence, et parfois même de démocraties sociales à part entière, bien que cela n’ait pas permis d’abolir le capitalisme. La déception n’était pas que « nous perdons de l’influence politique », mais plutôt : « pourquoi n’obtenons-nous pas plus avec nos ressources ? »

En 1978, le doute planait sur la capacité politique de la classe des travailleurs et des travailleuses. Ses partis traditionnels soutenaient toujours le socialisme, mais c’était plus rhétorique que réel ; les syndicats de toute l’Europe occidentale étaient étroitement intégrés à l’État bourgeois ; les gains économiques d’après-guerre étaient sous le feu de la crise économique qui s’éternisait ; et de nombreux dirigeant.e.s politiques de la classe semblaient en décalage avec les nouveaux mouvements sociaux. Tous ces développements semblaient une justification des Cassandres de la Nouvelle Gauche, et au cours de la décennie suivante, le pessimisme s’est accru. À la fin des années 1980, il était presque universel.

Nous stabiliser

C’était alors. A notre époque, surtout au cours des cinq dernières années, il y a eu, au moins aux E-U, un réel changement dans la culture politique. Une gauche se reconstitue lentement et péniblement. Il y a une aile significative de la gauche émergente qui se rassemble autour de la nécessité d’une organisation de la classe des travailleuses et des travailleurs, même si les pas vers cela restent petits et hésitants. Cette gauche, si elle continue de croître, est confrontée à une tâche monumentale – d’abord mettre fin au processus de marchéisation et d’atomisation de la classe, qui dure depuis des décennies. Puis reconstruire le type d’institutions qui permettaient autrefois aux travailleuses et aux travailleurs de s’attaquer aux capitalistes. Néanmoins, il est beaucoup plus facile aujourd’hui aux E-U de plaider en faveur d’une politique de classe à gauche qu’il ne l’était il y a quelques années.

Par conséquent, à un égard important, les socialistes sont en train de raviver les principes de base de la politique de classe qui ont motivé leurs prédécesseur.e.s pendant la majeure partie du vingtième siècle. Premièrement, ils et elles voient que le principal obstacle à la justice sociale est le pouvoir économique et politique du capital. Ce n’est pas parce que les employeur.e.s sont tous méchant.e.s ou cupides, mais parce que leur position structurelle les oblige à mener une guerre constante contre les dizaines de millions de personnes qui se présentent chaque jour pour travailler comme leurs employé.e.s

Ces propriétaires dirigent le capitalisme - ils et elles contrôlent la richesse, et à travers cela, ils et elles exercent un pouvoir singulier sur toutes les autres institutions de la société. Et ils et elles déploient ce pouvoir pour défendre leurs intérêts chaque fois qu’ils sont contestés. La raison pour laquelle le travail est si central dans la stratégie socialiste est qu’il est le seul acteur social ayant à la fois le pouvoir et l’intérêt de s’emparer du capital. Elle a intérêt à le faire car elle souffre systématiquement des mains du capital. Et elle a la capacité de combattre le pouvoir du capital parce que le capital dépend du travail pour maintenir sa richesse et ses profits.

Il n’y a aucun autre groupe social dont la classe patronale soit totalement dépendante - ni l’État, ni l’armée, ni les institutions religieuses. Pour la gauche émergente, ces nostrums deviennent rapidement une sorte de bon sens, tout comme ils l’étaient dans les décennies précédentes, avant que la pourriture intellectuelle du néolibéralisme ne s’installe. La question n’est plus de savoir si la classe des travailleuses et des travailleurs compte, mais comment activer sa capacité de combat.

Comment le capitalisme survit

L’organisation de la classe des travailleuses et des travailleurs n’a rien d’automatique. Karl Marx et ses premiers disciples semblaient parfois s’attendre à une progression sans heurt de l’exploitation de classe à la mobilisation de classe. Ils semblaient suggérer que, simplement parce que les travailleurs et les travailleuses étaient exploité.e.s par les employeur.e.s, ils et elles prendraient cela comme une raison suffisante pour se rassembler et se battre sous la même bannière. À tout le moins, de nombreux socialistes de l’époque pensaient que quels que soient les obstacles à l’action collective de classe, ils étaient éclipsés par les facteurs qui rassemblaient les travailleuses et les travailleurs.

Au début du 20e siècle, il y avait de nombreuses raisons d’être ainsi optimiste. Pendant des décennies, le monde capitaliste a été témoin d’un raz-de-marée d’action ouvrière organisée et de bouleversements révolutionnaires. Cela semblait justifier l’idée qu’il existe une tendance naturelle des travailleurs et des travailleuses à s’organiser et à se battre contre leurs maîtres.

Cependant, il devrait être clair maintenant que cette époque était un épisode du capitalisme, pas la norme. Les travailleuses et les travailleurs ne s’organisent pas spontanément. Elle et ils ne se regroupent pas nécessairement pour affronter leurs patron.ne.s, et elles et ils ne manifestent certainement pas typiquement une conscience de classe. L’organisation des travailleurs et des travailleuses est un exploit durement réalisé, non pas un résultat inévitable. Elle est le produit d’efforts concertés sur de longues périodes de temps, efforts qui échouent souvent, et même lorsqu’ils réussissent, il est facile de le dérailler.

Ce qui le rend si difficile, c’est que la structure même du capitalisme. La même structure qui donne aux travailleurs et aux travailleuses de bonnes raisons de résister aux demandes de leurs patron.ne.s, canalise également cette résistance sous des formes gérables. Elle le fait en rendant une résistance individualisée plus attrayante qu’une résistance collective. En d’autres termes, lorsque les travailleuses et les travailleurs cherchent à défendre leurs intérêts contre leurs patron.ne.s, elles et ils le font de manière atomisée, en tant qu’individus, sous des formes relativement faciles à contenir, au lieu de le faire en groupe. Et ils le font parce que cela a du sens, pas parce qu’ils elles sont confus.es ou agissent sous une fausse conscience.

Pourquoi cela a-t-il du sens ? La simple raison est que l’alternative — l’action collective — comporte beaucoup de risques. Former un syndicat n’est pas comme créer un club de lecture. Un travailleur, une travailleuse ne peut pas simplement appeler ses collègues, trouver un bon salon et se lancer. Tout effort pour créer une organisation sur les lieux de travail constitue une menace fondamentale pour l’employeur.e, et s’il ou elle sent même l’odeur d’une campagne d’organisation, il ou elle s’empressera de l’étouffer - en renvoyant les éléments voyous ou en les intimidant par d’autres moyens. Pour tout travailleur, toute travailleuses participer aux efforts d’organisation signifie généralement risquer de perdre ses moyens de subsistance. Les employeur.e.s peuvent utiliser la vulnérabilité des travailleurs et des travailleuses contre eux.

Au risque s’ajoute le sacrifice. Précisément parce que c’est si risqué, les organisateur.e.s doivent souvent utiliser des moyens détournés pour communiquer avec leurs pairs sur le lieu de travail - réunions de masse secrètes, conversations en tête-à-tête après le travail. Ils et elles le font en plus des heures qu’ils et elles consacrent déjà en tant que travailleurs et travailleuses. Ils et elles le font au détriment de leur vie familiale et sociale. Quant aux travailleurs et travailleuses auxquel.le.s ils et elles tendent la main, ils et elles doivent les convaincre que leur pouvoir réside dans le fait de refuser leur travail au patron, de se mettre en grève. Mais ce n’est qu’une autre façon de dire que, lorsqu’ils et elles exerceront leur pouvoir, ils et elles devront également rester longtemps sans revenus. Et un bon résultat n’est pas garanti. Le sacrifice pourrait être pour rien.

Pour la plupart des travailleurs et des travailleuses, la plupart du temps, ces obstacles sont suffisamment intimidants pour faire de la résistance collective une proposition peu attrayante. La plupart d’entre eux choisissent donc l’option la moins risquée des résistances individualisées. Le plus courant est de ne pas se présenter au travail : l’absentéisme. Pendant des décennies, l’absentéisme a été reconnu comme un indicateur du moral des employé.e.s - en d’autres termes, la résistance des travailleurs et des travailleuses. Mais il en va de même pour le fait de traîner les pieds ou de saboter. Pour certain.e.s, la voie privilégiée n’est pas du tout de résister mais d’améliorer leur sort en essayant de s’attirer les bonnes grâces du patron, de la patronne. La meilleure façon d’y parvenir est de travailler plus dur et mieux que leurs pair.e.s ; mais une autre pourrait être de servir de moniteur, monitrices informel.le sur le terrain, faisant rapport sur les autres, surtout se les autres parlent d’organisation.

Ce ne sont là que quelques-unes des façons dont les travailleurs et les travailleuses protègent leurs intérêts de manière atomisée et individualisée. Ils et elles ne sont pas motivé.e.s par une fausse conscience. Les travailleuses et les travailleurs sont bien conscient.e.s qu’elles et ils sont la partie la plus faibles d’un contrat de travail. En effet, elles et ils choisissent l’option individualisée parce qu’elles et ils sont le côté le plus faible. C’est l’ironie du capitalisme - la structure même qui oblige les travailleurs et les travailleuses à adopter une position combative avec leurs patron.ne.s les incline également à se battre d’une manière que les employeur.e.s peuvent facilement gérer.

Le capitalisme enferme les deux classes dans une bataille, comme disait Marx. Mais cela donne à une équipe un avantage incroyable dans ce combat. Cela fait des remises en question du système quelque chose d’une rareté plutôt qu’un résultat naturel.

Gagner un combat truqué

Les socialistes contemporain.e. doivent avoir une appréciation sobre de ces faits. Il serait téméraire d’abandonner le pessimisme de la Nouvelle Gauche pour un fantasme tout aussi déplacé sur le militantisme naturel des travailleurs et des travailleuses. Il n’y a pas de raccourci autour du travail acharné, de la lente accumulation d’expérience, de la construction de la confiance, de l’absorption des revers inévitables, puis de retrousser nos manches et d’essayer une fois de plus. Ce n’est que par cet effort ardu que les travailleurs et les travailleuses peuvent être persuadé.e.s d’opter rationnellement pour l’action collective, avec tous les sacrifices et risques qui en découlent, plutôt que des alternatives moins dangereuses.

Le meilleur point de départ est d’examiner ce qui fonctionnait dans le passé, de voir quelles étaient les conditions existantes qui ont stimulé les efforts des organisateurs, organisatrices et lesquelles ont dû être créées ex nihilo. Mais cela ne peut pas être considéré comme la recette du succès. Car les conditions objectives des travailleurs et des travailleuses d’aujourd’hui sont très différentes de celles auxquelles ils et elles étaient confronté.e.s il y a un siècle. Dans le monde capitaliste avancé, les cheminées et les usines de production de masse ont été largement démantelées, les bases industrielles se rétrécissent, et les emplois dans les services ont remplacé les emplois en usine. De plus, les conditions de vie des travailleurs et des travailleuses sont très différentes aujourd’hui de ce qu’elles étaient alors. Leur vie sociale est plus individualisée et ils et elles sont moins ancré.e.s dans les institutions civiques, mais ils et elles ont un accès universel à la communication de masse. Ce sont des circonstances très différentes de celles auxquelles les organisatrices et les organisateurs ont été confronté.e.s dans les années 1920 et 1940s. Les tactiques qui ont été forgées dans le passé ne peuvent pas simplement être importées dans le répertoire que les socialistes déploient aujourd’hui.

Il n’y a aucun moyen de développer une nouvelle orientation tactique, sauf par essais et erreurs. Mais pour que cela devienne même une possibilité, il doit y avoir une incursion organisée dans la classe elle-même. Les socialistes n’avanceront dans leurs tactiques politiques que s’ils et elles sont au plus près de la classe qu’ils et elles cherchent à rassembler – vivre sa vie, faire face à ses défis et prendre les mêmes risques. C’est ainsi que nous pourrions non seulement apprendre à surmonter les obstacles à l’action collective, mais aussi gagner la confiance et la camaraderie qui sont le fondement de la politique de masse.

Ce qui nous ramène à ce moment. Si je devais faire un parallèle, je dirais que la situation intellectuelle et politique de la gauche est un peu comme dans les années 1890. L’espace politique dans le capitalisme avancé est presque entièrement hégémonisé par les élites dirigeantes - économiquement, politiquement et culturellement. Les véritables organisations travailleuses sont peu nombreuses et n’ont qu’une base de masse relativement limitée ; les partis sont entièrement captives d’intérêts monétaires ; et les socialistes ne redécouvrent que lentement l’importance de la politique de classe et commencent à s’orienter vers l’organisation des travailleuses et des travailleurs.

Les années 1890 ont été une décennie où la gauche socialiste moderne n’existait pas vraiment – et nous sommes proches de cette situation aujourd’hui. La plupart des institutions créées par cette gauche dans les décennies qui ont suivi sont maintenant soit disparues, soit complètement compromises ; la classe elle-même est atomisée et désespérée, même si sa rage grandit ; et l’intelligentsia est indifférente ou hostile aux conditions des pauvres. Dans un sens réel, nous recommençons. Mais nous ne partons pas de zéro. Même s’il existe un doute considérable sur les tactiques qui pourraient être efficaces à notre époque, nous avons de bonnes raisons d’être confiant.e.s dans la stratégie sous-jacente - de construire une politique autour et au sein de la classe des travailleuses et des travailleurs ouvrière telle qu’elle existe réellement, et non telle que nous souhaitons qu’elle soit.

S’il y a quelque chose que le vingtième siècle a à nous apprendre, c’est que relancer la marche en avant du travail est la condition nécessaire à un ordre social plus humain.

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