Édition du 9 juin 2026

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Médias

Lancement d’une campagne de financement participatif

Le Courrier des Balkans en 1999 : sous les bombardements, exactement

On n’est (toujours) pas sérieux quand on a 28 ans. Doyen des sites d’information francophones, né en 1998, Le Courrier des Balkans s’apprête à lancer une nouvelle version de son site Internet. Retour sur 25 ans d’histoire des Balkans. Second épisode.

Tiré du blogue de l’auteur. Nous lançons donc une campagne de financement participatif : cliquez ici pour participer

La vie du Courrier des Balkans n’a jamais été un long fleuve tranquille, et sa survie a souvent été fort incertaine. Bien sûr, durant notre première décennie d’existence, il n’était pas question de faire payer l’accès au site, de « monétiser » nos contenus. Pas par choix militant ni par stratégie commerciale (on a su depuis que la « gratuité » annoncée est devenue un ressort majeur du commerce), mais tout simplement parce qu’une telle option n’existait pas. Un site ne pouvait pas commercialiser ses contenus, une banque ne pouvait pas assurer ni sécuriser les paiements.

Non sans une bonne dose de naïveté, on voulait croire, alors, qu’Internet allait ouvrir une ère de gratuité, rendant partout et à tous accessibles le savoir et la connaissance... Sauf qu’un site Internet d’information, cela représente des heures et des heures, des jours et des nuits de travail : pour construire le site, pour réaliser les reportages, rédiger les articles et les traductions, les relire et les corriger, les mettre en ligne. Les 200 000 francs garantis par l’Organisation internationale de la Francophonie nous ont permis de lancer la machine, de payer les premiers collaborateurs, à commncer par Jasna Tatar, notre première traductrice, basée à Cetinje.

À l’époque, la gauche plurielle, au pouvoir en France, venait de créer les emplois jeunes, avec des salaires largement abondés par l’État : nous avons été parmi les premiers à en bénéficier, ce qui nous a permis de recruter une secrétaire à tout faire, traductrice, relectrice, correctrice, administratrice basée à Paris. Ensuite, les réseaux d’amis ont fait le reste. Enregistré en association loi 1901, le Courrier a pu squatter un petit bureau à la Fondation France Liberté, au Palais du Trocadéro. Les contacts remontaient au siège de Sarajevo, quand la Fondation avait ouvert un cabinet dentaire dans le quartier d’Alipašino Polje, et que nul ne s’étonne de ce lien entre l’hygiène bucco-dentale en temps de guerre et le journalisme indépendant...

La guerre, du reste, n’avait pas cessé de ronger les Balkans comme un mauvais cancer. Le Courrier des Balkans est né alors que lc conflit s’étendait au Kosovo, et l’un de nos premiers reportages fut consacré aux réfugiés qui affluaient au Monténégro, dès l’été 1998. Dès cette époque, des liens étroits, professionnels et amicaux, se sont établis avec les journalistes des quelques médias indépendants du Monténégro : le quotidien Vijesti et l’hebdomadaire Monitor, qui restent toujours de précieux compagnons de route du Courrier.

D’après ses statuts, celui-ci s’était défini comme « un instrument de solidarité professionnel avec les journalistes et les médias indépendants des Balkans ». Ces médias, Danas ou Vreme en Serbie, Dani en Bosnie-Herzégovine, Koha Ditore au Kosovo survivaient plus ou moins difficilement aux pressions et à la répression du pouvoir, de plus en plus violente en Serbie. Nous avions passé des partenariats avec ces médias, qui vivaient pourtant leur paradoxal âge d’or : ils bénéficiaient de quelques subventions internationales et surtout, ils étaient considérés comme de précieux antidotes aux propagandes nationalistes des pouvoirs. Lors de la décennie suivante, une fois la page des guerres plus ou moins refermée, ils cesseront bien vite d’être une priorité des diplomaties occidentales et des bailleurs de fonds internationaux.

L’histoire se précipita avec le début des bombardements de l’Otan, le 24 mars 1999. L’auteur de ces lignes se trouvait alors à Pristina, sans plus d’accès à Internet, et prit dès le lendemain la route du Monténégro. Tous les derniers journalistes étrangers encore présents à Pristina furent expulsés ce 25 mars vers Skopje, avec annulation du visa yougoslave, mais qu’il me soit encore permis de remercier un fonctionnaire serbe du bureau « d’information », ou plutôt de contrôle de la presse, qui me dit : « tu veux aller au Monténégro ? Dépêche-toi, la frontière n’est pas encore fermée... »

Le Courrier des Balkans n’était ni pour ni contre les bombardements, mais en-dessous

C’est ainsi que commencèrent les si longues semaines de ce printemps de guerre. En Europe occidentale, les milieux anti-nationalistes et anti-guerres, ceux qui avaient développé toutes les formes de solidarité pour la Bosnie-Herzégovine, accueilli les réfugiés ou les déserteurs, se déchiraient désormais entre partisans et adversaires des bombardements, chaque camp opposant à l’autre les meilleurs des arguments. Le Courrier des Balkans, lui, n’était ni pour ni contre les bombardements, mais en-dessous. La formule est facile, bien sûr, mais résume en fait assez justement notre positionnement. Sur le terrain, au plus près des réalités vécues, et loin des débats théoriques et des grandes envolées de principe.

C’est durant ce printemps 1999 que Le Courrier des Balkans passa son « examen d’entrée » dans le journalisme, en s’imposant comme un média de référence capable de faire cohabiter des opinions différentes et d’être lu par des gens professant des opinions différentes. Non pas bien sûr un média « neutre », cet introuvable mouton à cinq pattes mais, à sa petite échelle, un média de référence qui surprend, qui amène à s’interroger sur ce que l’on ne connaissait pas, qui énerve parfois, mais vers lequel on revient quand même.

Durant ces semaines intenses, l’équipe parisienne traduisait toutes les sources, toutes les informations possibles provenant des Balkans, l’équipe monténégrine publiait un bulletin quotidien sur l’étrange situation qui régnait dans la petite république, bombardée par l’Otan mais accueillant par dizaines de milliers les réfugiés du Kosovo... Nous essayions également de garder des liens avec nos premiers correspondants en Albanie, en Macédoine, en Serbie, et bien sûr avec les collègues du Kosovo eux-mêmes réfugiés dans les pays voisins. À Podgorica, nous croisions souvent Zoran Đinđić, le dirigeant serbe d’opposition réfugié au Monténégro. Il nous reçut à sa table de l’hôtel Crna Gora, tout au fond de la salle pour éviter des tirs qui seraient venus de l’extérieur. Dans Les comitadjis, Albert Londres avait déjà décrit en 1932 cette vieille prudence du comploteur balkanique, mais elle n’a pas suffi à protéger Đinđić, abattu quatre ans plus tard, une fois devenu Premier ministre de son pays...

Les frontières du Monténégro avaient été ouvertes par le gouvernement du pays et sa police, mais aussitôt fermées par l’Armée yougoslave qui tenait des checks points à quelques dizaines de mètres des postes de douane, refoulant ceux qui n’avaient pas de visa fédéral en règle. Malgré cela, des centaines de journalistes étrangers parvinrent à pénétrer dans le pays – certains empruntèrent des barques de pêche depuis Cavtat, en Croatie, jusqu’à Herceg Novi, et les francophones ne manquaient pas de venir rendre visite à la rédaction du Courrier des Balkans, retranchée dans son fief montagnard de Cetinje, croyant trouver l’espace bourdonnant d’un open space où des dizaines de journalistes et de développeurs réalisaient ce prodige d’un site d’information sans cesse mise à jour. Ils ne trouvaient qu’une confortable maison, où on leur offrait du café et des cigarettes, ou parfois, le soir venu, du jambon fumé, du pršut, de la bière et de la rakija...

« Les Balkans, c’est fini »

Durant ces semaines folles, Le Courrier se souciait bien peu de ses finances, tout le monde le lisait et s’émerveillait de trouver, gratuitement bien sûr, tant d’informations disponibles. L’euphorie se pousuivit à l’été, la guerre finie, et quelques subventions tombèrent, bien vite et sans grand effort, dans les caisses de ce site quasiment considéré d’utilité publique. Il y eut 60 000 francs du ministère français des Affaires étrangères, l’équivalent en francs belges de la Fondation du Roi Baudoin... Nous développâmes aussi des partenariats avec des grands médias, comme Le Monde ou Le Temps de Genève, qui accueillirent des pages « Courrier des Balkans » sur leurs sites respectifs.

Or, après avoir chanté tout l’été, et même durant quelques années, que pouvaient bien faire les cigales du Courrier des Balkans quand vinrent les années de frimas ? En mars 2003, la guerre lancé par les États-Unis contre l’Irak a bien vite relégué l’assassinat de Zoran Đinđić dans les oubliettes de l’actualité mondiale, et un nouveau mantra s’imposait dans toutes les rédactions : « les Balkans, c’est fini... » Bien sûr, il y eut les émeutes au Kosovo en mars 2004, puis l’indépendance proclamée en février 2008, mais peu importe, « les Balkans, c’est fini ». Il y eut la crise qui ravagea la Grèce et le mouvement étudiant de 2011 en Croatie, des « indignés » dans tous les pays de la région, il y eut l’arrivée au pouvoir d’Aleksandar Vučić en Serbie en 2012 et celle d’Edi Rama en 2013 en Albanie, mais « les Balkans, c’est fini ». Mëme la crise des réfugiés de 2015 n’empêcha pas de répéter que « les Balkans, c’était fini », ce que confirmèrent encore les tentatives de sécession de Milorad Dodik en Bosnie-Herzégovine, les manifestations géantes contre la corruption en Bulgarie et en Roumanie...

Au Courrier des Balkans, nous avons toujours pensé que non, rien n’était jamais « fini » dans les Balkans. Les sociétés du sud-est de l’Europe, en perpétuelles transformations, expérimentent des crises économiques, des défis politiques et sociaux, préfigurant même souvent, pour le meilleur et, hélas, bien souvent pour le pire, ce qui finit pas s’imposer dans le reste de l’Europe, notamment le populisme autoritaire et nationaliste des « stabilocrates » formellement pro-européens. Et nous continuons donc de couvrir, avec passion, avec enthousiasme, parfois aussi avec tristesse, rage et colère l’actualité des treize pays que nous couvrons, de la Slovénie à la Turquie.

Soyons clairs, les règles de base de l’équation jouent souvent en notre faveur. On ne parle pas des Balkans dans les autres médias ? Les personnes qui s’intéressent à la région se tourne donc vers Le Courrier. Les Balkans refont la une ? C’est aussi dans Le Courrier que tout le monde trouve la mise en contexte, le suivi des sujets...

Par contre, comment financer l’entreprise, qui s’est professionalité, a élargi son réseau de correspondants ? Dès le début des années 2010, l’option d’un accès payant s’est imposée, même si beaucoup de bons esprits n’ont pas manqué de nous dire que « personne n’allait jamais payer en ligne pour obtenir de l’information sur les Balkans »... Suite de l’histoire dans un prochain épisode.

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