Tiré de The asialyst.
Un quart de siècle après le massacre par un prince régicide (le 1er juin 2001) de la quasi-totalité de la famille royale, une vingtaine d’années après la fin d’une éreintante insurrection maoïste ayant transformé (entre 1996 et 2006) le royaume hindouiste en un champ de bataille himalayen jonché de victimes et de stigmates profonds et, enfin, une décennie après l’effroyable séisme d’avril 2015 (magnitude 7,9 sur l’échelle de Richter) – le plus puissant observé dans cette zone depuis les années 30 qui a provoqué la mort de plus de 9000 personnes-, les 31 millions de Népalais ont une fois encore directement subi un événement d’une ampleur considérable. Une insurrection qui a marqué de son empreinte indélébile le cours de l’histoire moderne de ce turbulent sujet d’Asie méridionale.
Corruption, colère et chaos
Alors que l’été approchait de sa conclusion, dans ce pays pauvre (Moins de 1 500 dollars annuels per capita en 2024 selon le FMI), en développement, aux carences panoramiques (de la santé aux comptes publics), à la gouvernance médiocre et à l’instabilité gouvernementale proverbiale (14 gouvernements différents entre 2008 et 2025), l’aveuglement et l’arrogance du gouvernement du Premier ministre Khadga Prasad Sharma Oli (dit K.P. Oli), la mobilisation électrique de la jeunesse (Génération Z) et l’exaspération populaire décuplée en désespoir par la répression des forces anti-émeutes (une vingtaine de jeunes tomberont sous leurs balles) engendraient en l’espace de deux jours un chaos indescriptible. Au moins 73 morts, un parlement et une Cour Suprême ravagés par les flammes, l’évasion hors de prison de 15 000 détenus, ont emporté dans les cris et les flammes l’illusion d’une stabilité du pouvoir, chef de gouvernement en tête. En une poignée de jours où s’enchaînèrent dans la fièvre les événements, les exactions – avec la destruction de 700 bâtiments publics, 300 postes de police et 200 permanences de partis politiques – les discours et les décisions, le cours politique et citoyen du Népal basculait. Vers de meilleurs jours ?
Un écosystème politique à bout de souffle et de crédit
La nomination d’une Première ministre intérimaire technique – la très intègre et réputée Mme Sushila Karki (1ère femme nominée à la tête de la Cour Suprême avant de l’être au gouvernement), – en charge des affaires courantes, a été plébiscitée par une génération Z bien décidée à dépoussiérer un écosystème politique sclérosé, et d’écarter enfin ses encombrants acteurs antédiluviens (Nepali Congress, Communist Party of Nepal (UML), Communist Party of Nepal (Maoist Centre) ou encore le Rastriya Prajatantra Party monarchiste). Elle doit assurer le rétablissement de l’ordre et de l’Etat de droit, le fonctionnement des institutions, l’organisation du chantier électoral jusqu’au scrutin du printemps prochain (mars 2026). Sa nomination a, dans un premier temps, permis de canaliser les ardeurs des plus enfiévrés et de rétablir un semblant de normalité dans l’ancien royaume hindouiste.
Ses premières actions – symboliques et inspirées – ciblant notamment l’arrêt immédiat des dépenses publiques exorbitantes, un coup de fouet aux procédures de justice enlisées volontairement, l’arrestation de plusieurs centaines d’individus impliqués dans les exactions de septembre ou encore la création de hotlines à destination des citoyens pour favoriser la lutte contre la corruption, répondent pour l’heure aux attentes de la rue et consolident sa crédibilité. Mais pour combien de temps ?
De « l’euphorie révolutionnaire » à la confusion ?
Bien sûr, lorsque le gouvernement Oli aux abois ordonna le 4 septembre – bien hardiment – le blocage national des principaux réseaux sociaux prisés par la jeunesse népalaise (dont WhatsApp, Facebook, Instagram, LinkedIn, YouTube) – officiellement pour « lutter contre la désinformation, la fraude et les discours haineux » -, une ire commune irrépressible saisit cette Gen Z techno-dépendante, par-delà la diversité de ses multiples composantes.
Si l’on considère la Gen Z Alliance, la Gen Z-Y-X ou encore la Real Gen Z Nepal (et bien d’autres pièces de ce puzzle générationnel népalais), on discerne un certain socle commun de demandes telles que l’élection directe du Premier ministre (en lieu et place de la désignation par le Parlement), l’abolition d’un système fédéral jugé inapproprié et générateur de corruption au niveau local, une prise à bras le corps de la lutte contre la corruption, une justice « indépendante, libre et honnête, » etc. ; en quelques mots, l’avènement d’une nouvelle culture politique. Un chantier ambitieux en soi. Trop peut-être ?
Mais pour l’heure, il n’y a pas encore d’agenda minimal commun. Alors que les attentes de la population sont immenses – sinon déraisonnables -, sa patience sérieusement émoussée, la caisse à outils allouée à la Première ministre pour maintenir le pays à flot sonnant dangereusement creux, le temps est hélas fort court (une centaine de jours avant le scrutin programmé début mars 2026). Pour mémoire, en 2005, après des mois sinon des trimestres de tractations, le gouvernement, les principaux partis politiques et la direction de l’insurrection maoïste parvenaient (enfin) à s’entendre sur un accord en 12 points pour mettre un terme à une décennie de guerre civile et sceller la transition de la monarchie parlementaire vers une République fédérale démocratique alors idéalisée.
Résistance et obstruction des « anciens régimes »
A l’image de Pushpa Kamal Dahal (70 ans), l’ex « Prachanda le terrible » (chef maoïste) de la guerre civile et Premier ministre depuis lors à diverses reprises, de l’ancien chef de gouvernement Sher Bahadur Deuba – 79 ans – pour le Nepali Congress et bien sûr du Premier ministre tout juste débarqué K.P. Oli (73 printemps) du Communist Party of Nepal (UML) – incapable pour l’heure d’exprimer le moindre remords pour les violences ordonnées le 8 septembre dans la capitale -, les anciennes formations politiques et leurs dinosaures ne comptent guère disparaitre du paysage politique national sans résister et n’ont sûrement pas dit leur dernier mot.
Début novembre, il était du reste possible d’apprécier in vivo le poids de la résistance de l’establishment face aux velléités de changement du nouveau régime, lorsque les juges de la Cour Suprême invalidaient le rappel d’une douzaine d’ambassadeurs en poste à l’étranger (nommés par son prédécesseur) ordonnée par la très résolue Première ministre Madame Sushila Karki. Ou encore les divers obstacles dressés sur le chemin de la mise à l’écart – souhaitée ardemment par la jeunesse de Katmandou – d’une cohorte de fonctionnaires honnis des manifestants, dont le directeur de la très décriée Commission for Investigation of Abuse of Authority, l’entité de lutte contre la corruption au crédit pour le moins… décriée.
Des scénarios bien incertains
Deux mois après les faits, les formations conservatrices et monarchistes se remobilisent dans le sillage de cette révolution népalaise aussi brève qu’impromptue. On prête également à l’ancien souverain Gyanendra Bir Bikram Shah Dev aux inclinations autocratiques notoires (78 ans, monarque entre juin 2001 et juillet 2008), pourtant déposé sans ménagement à l’été 2008, des velléités de retour au pouvoir, sur les décombres de cette désormais fragile République fédérale démocratique himalayenne.
Une fragilité réelle autant qu’inquiétante, au point que certains redoutent une éventuelle prise de contrôle par l’armée.
« Nous sommes optimistes, mais l’optimisme n’est pas une stratégie, » admettait humblement ces derniers jours un représentant de la très opiniâtre Gen Z népalaise. Un constat honnête et éclairé n’interdisant pas pour autant de croire en des lendemains plus favorables, pour peu que chacun y mette du sien, ce qui n’est assurément pas garanti.
Par Olivier Guillard











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