Édition du 15 juin 2021

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Le gouvernement Harper et son budget 2015 : quelques efforts de plus dans la démolition sociale

Il fallait s’y attendre. Rien de nouveau sous le soleil conservateur, surtout à 6 mois d’une élection générale. Ce sont surtout l’arrogance et le mépris de ce gouvernement envers la population qui encore une fois chopent et même blessent. Ne dites pas à vos enfants de ne pas colporter de mensonges, ces petits-es futés-es pourraient vous rétorquer que même le Premier ministre le fait !

Premier mensonge  : « Nous travaillons pour les familles de la classe moyenne ». Inutile de reprendre ici l’illustration qu’en font la majorité des commentateurs et les chefs de l’opposition en Chambre tellement c’est évident qu’il s’agit d’un grossier mensonge.

En réalité, nous sommes devant un détournement (un de plus) de la richesse du pays vers les classes supérieures déjà riches. Avec un zeste d’idéologie chrétienne, en plus au passage. Le fameux fractionnement du revenu des ménages qui ne rapportera qu’aux parents riches ayant des enfants de moins de 18 ans et qui donne de surcroît des arguments pour que plus de femmes (de ces classes) restent à la maison. Les couples qui se retrouvent à la limite supérieure des revenus pour pouvoir en bénéficier vont se livrer à de puissants calculs pour que Madame, très, très rarement Monsieur, cesse de travailler. Cette seule mesure représente, selon huffingtonpost.ca [1], représente un manque à gagner de 2,2 millions de dollars par année pour le gouvernement.

Les autres mesures sont à l’avenant, dont une dont on parle beaucoup moins, les règles d’imposition des détenteurs d’options sur actions (stock options). Au cours des dernières années, les dirigeants-es d’entreprises ont préféré être payés-es par options sur actions plutôt qu’en augmentation de salaire. Outre que ce soit une formule plus confidentielle que les augmentations de salaire, il existe dans les règles canadiennes d’imposition, des échappatoires qui permettent de ne pas être imposé sur la moitié des gains obtenus lors de la vente de ce type d’options [2]. On estime à 700 millions de dollars par année le manque à gagner du gouvernement provoqué par cette générosité envers les mêmes classes riches.

Et pire encore, selon Taxfairness.ca [3], les entreprises peuvent également déduire de leurs impôts leurs frais intitulés : dépenses de loisirs pour affaires. Cela peut vouloir dire le coût de leur siège dans les grands et petits centres sportifs du pays, leur inscription dans les plus ou moins chics clubs de golfe etc. etc. Le reste est selon notre imagination, sauf les 400 millions de dollars accordé ainsi gracieusement par Revenu Canada chaque année.

Et n’oublions pas tous les transferts dans les paradis fiscaux.

La possibilité d’investir deux fois plus dans les comptes libres d’impôt ne concerne que les gens assez riches pour épargner autant, mais grèvera d’autant les revenus du gouvernement et pour longtemps.

Même chose pour la belle opportunité donnée aux personnes âgées d’attendre à 76 ans pour commencer à percevoir des sommes prescrites de leurs REERs. Qui a donc les moyens d’étirer ainsi sa sauce ? Et ce seront autant de remboursements d’impôt dont le gouvernement devra se priver.

Deuxième mensonge
 : « Le Canada va très bien économiquement, l’emploi n’a jamais été aussi important ». À propos du développement de l’emploi, il faut se référer à une analyse de la CIBC dont nous avons fait état dans nos colonnes. Il y était démontré que les emplois créés sous le règne conservateur sont des emplois à temps partiel, mal payés et sans grande protection sociale. Le marché de l’emploi ne s’est en rien amélioré au cours des trois dernières années. Selon le Gouverneur de la Banque de Canada, les pertes d’emplois à temps plein sont en plein essor.

Que le Canada soit en bonne posture économique est aussi un mensonge flagrant. La Banque du Canada prévoit que la croissance économique du pays ne dépassera pas 0 % cette année. Il ajoute que l’économie canadienne se dirige vers « une atrocité ». La CIBC et la Banque de Montréal préviennent que le pire est à venir. M. Oliver, le ministre des Finances, à déclaré que l’« économie canadienne fait l’envie du monde entier ». Pour croire cela il faut la mettre en comparaison avec les seuls pays qui font pire que nous.

Un budget de classe, individualiste, en parfait accord avec les règles néolibérales
Les commentateurs-trices n’ont pas souligné, comme d’habitude, le caractère de classe de ce budget, même si leur illustration le démontrait. Le fait que les mesures à effet immédiat sont toutes dirigées vers les individus-es n’a pas fait les manchettes non plus. Or, c’est bien le cas. Au cours de sa première campagne électorale en 2006, avant même d’être élu à la tête d’un gouvernement minoritaire, M. Harper s’était vanté que le Parti conservateur allait « complètement restructurer la Canada ». Il s’y est appliqué, même acharné. Et ce budget en constitue un outil de plus.

Un des objectifs de cette restructuration, en accord avec le catéchisme néolibéral, est de détruire toute organisation, propriété et protection sociale collectives. Dans ce budget, les sommes prévues pour ce type de mesures sont soit inexistantes, (rien pour l’assurance maladie, pour l’environnement) ou reportées à bien plus tard, aux calendes grecques (le financement du transport public, des infrastructures par exemple). On ne peut faire jouer le mirage des baisses d’impôt pour les individus que dans la mesure où on retire ces sommes des biens publics. On ne peut aussi outrageusement favoriser l’enrichissement des plus riches qu’en dépouillant les classes travailleuses et pauvres de l’accès aux biens collectifs qui leur apporteront toujours plus que n’importe quelle baisse d’impôt.

Comme d’habitude, les partis d’opposition vont s’attacher à critiquer les détails apparents du budget au cours du débat en laissant de côté la trame de fond de l’opération. Leurs propres propositions électorales vont visiblement manquer d’audace, car le parti conservateur les a complètement piégés. Comment « vendre » à la population qu’il faut changer de politique et réintroduire une fiscalité juste pour regarnir les coffres du pays et donner le tour de vis qu’il faut pour orienter l’économie vers des objectifs plus favorables à l’ensemble de la population ? Au-delà des obstacles idéologiques qu’il leur va falloir surmonter, ils vont toujours faire face au manque de fonds ; c’est constitutif du présent exercice.

Comment sortir de ces sables politiques mouvants ? Malgré les réticences de plusieurs à gauche, il faudra « voter utile » pour le moins pire. Et à chacun-e de décider de qui il s’agit entre les Néo-démocrates, les Libéraux et les Verts. Là où une candidature plus intéressante pourra apparaitre et menacer les Conservateurs locaux, il faudra la choisir, car nous sommes dans une conjoncture historique particulière. Au cours du dernier siècle, la classe ouvrière a fait des gains majeurs. Elle a bénéficié de deux facteurs : son unité était généralement forte et des dissensions au sein des classes dominantes. La pression populaire pouvait provoquer des concessions de la part de la bourgeoisie. « Les pressions venues d’en bas, se combinent alors avec les divisions existant en haut » [4]. Mais les attaques contre le mouvement ouvrier organisé et les classes populaires ont été tellement importantes depuis les années soixante-dix, qu’ils en sortent considérablement affaiblis. C’est le fait de la classe capitaliste qui n’a cessé de se renforcer et surtout de s’unifier. Le néolibéralisme est devenu si hégémonique qu’il ne tolère aucun projet alternatif même venant de l’intérieur des élites[[Op. cit. ].

Au Canada, et le gouvernement fédéral et celui du Québec, viennent de nous donner des exemples patents de ce tableau qui leur permet même de se ficher de la démocratie.

Raisons pour ne rien faire ? Subir passivement le sort qu’on nous a tricoté ? Bien sûr que non. Même si elle ne donne pas nécessairement les résultats les plus intéressants dans l’immédiat, il faut maintenir la pression populaire et ouvrière, parfois en dépit des leaders qui ont jeté l’éponge. Les forces sont dispersées voire divisées, mais devant la gravité des enjeux, elles peuvent s’exercer au moins temporairement.

Notes

[1] Cité par PresProgress, 7 Reasons Why the Conservatives are More Disappointing than the Toronto Maple Leafs, 15-4-15

[2] The Globe and Mail, report on business, cité par PressProgress, idem ci-haut.

[3] Idem ci-haut

[4] Razmig Keucheyan, Périssables démocraties, Le Monde diplomatique, avril 2015, p.3

Mots-clés : Québec
Alexandra Cyr

Retraitée. Ex-intervenante sociale principalement en milieu hospitalier et psychiatrie. Ex-militante syndicale, (CSN). Ex militante M.L. Actuellement : membre de Q.S., des Amis du Monde diplomatique (groupe de Montréal), animatrice avec Lire et faire lire, participante à l’établissement d’une coop. d’habitation inter-générationnelle dans Rosemont-Petite-Patrie à Montréal. Membre de la Banque d’échange communautaire de services (BECS) à Montréal.

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