Édition du 4 octobre 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Le pétrole ou la vie

Le gouvernement Conservateur cherche à augmenter la production du pétrole des sables bitumineux de l’Alberta. À cette fin, il doit l’acheminer par pipeline vers l’est canadien et américain pour l’exportation. C’est pourquoi la compagnie TransCanada organise des réunions d’information dans les régions du Québec situées le long du tracé du projet de pipeline Énergie Est. Selon les règles autocratiques de la gouvernance actuelle, seuls les partenaires du projet ont voix au chapitre, soit les responsables de l’industrie, le gouvernement et les propriétaires des terrains sur lesquels devrait passer le pipeline. Pourtant, ce développement industriel décrié à travers le monde est l’affaire de toute la population, puisque les enjeux environnementaux qu’il soulève dépassent largement les zones directement affectées par ses installations matérielles.

Parlons d’abord de l’eau [1]. Il faut de trois à cinq barils d’eau pour extraire un baril de pétrole des sables bitumineux, en plus d’un baril et demi pour d’autres opérations sur le site. Cela représente des milliards de litres d’eau toxique produits chaque année. Pour se le représenter on peut calculer qu’il faut polluer mille litres d’eau par jour pendant plus de deux mille ans pour atteindre un milliard de litres. Les gigantesques réservoirs d’eau polluée couvrent déjà une superficie de plus de 180 km² en Alberta. Des rapports d’experts font état de 11 millions de litres d’eau toxique qui fuient de ces bassins chaque jour pour se perdre dans l’environnement. La rivière Athabasca est contaminée et les populations autochtones de la région, qui vivent des ressources du milieu, subissent une hausse du nombre de cancers et autres maladies rares.

Mais ce n’est là encore qu’un aspect du problème. Une équipe d’experts de la NASA a produit, dès janvier 2008, un rapport crucial qui chiffrait le seuil de particules de CO₂ admissibles dans l’atmosphère, compatible avec la vie et la civilisation sur terre [2]. Ce seuil est évalué à 350 ppm (parties par million). Or nous avons atteint en 2013 le seuil de 400 ppm [3]iii. Indépendamment des catastrophes qui font déjà partie de notre actualité (acidification des océans, cyclones, désertification, inondations, perte de la biodiversité et des capacités agricoles, canicules meurtrières, malnutrition et conflits pour l’eau et le territoire), ce seuil se traduit par la fonte de la glace des pôles et la libération du carbone et du méthane enfouis dans le pergélisol. Ce sont des trillions de tonnes de gaz nuisibles dont la libération dans l’atmosphère augmentera avec le réchauffement, tout en accélérant le processus même du réchauffement climatique. Ce processus de libération est déjà amorcé [4].

Regardons la Terre vue de l’espace. L’atmosphère a l’épaisseur d’une couche de vernis sur le globe. Une atmosphère de méthane est incompatible avec la vie. Le pétrole des sables bitumineux rejette de 3,2 à 4,5 fois plus de gaz à effets de serre dans l’atmosphère que le pétrole conventionnel [5]v. Dans ce contexte, l’idée même de favoriser l’expansion de cette industrie n’est pas seulement peu sécuritaire, elle est immorale. Les gouvernements parleront de normes pour encadrer l’industrie. Il en existe présentement pour les installations albertaines. Ce qui n’a pas empêché des chercheurs indépendants de recenser depuis 1996 jusqu’à 9 000 incidents qui ont provoqué des émissions polluantes excessives. [6]

On dira que le transport par pipeline est plus sécuritaire que tout autre mode de transport. C’est passer sous silence le fait que les pipelines ne feront que s’ajouter aux autres modes de transport existants et à venir. Accepter le discours de l’industrie pétrolière, c’est accepter, au nom des générations immédiates et futures, de mourir dans les normes. Il faut asphyxier l’industrie du pétrole et du gaz avant que les conditions favorables à la vie ne soient détruites. Même la Banque mondiale a réitéré l’urgence d’agir contre le réchauffement climatique [7]. Nous disposons d’une dizaine d’années pour éliminer notre production de gaz à effets de serre afin d’éviter de dépasser une hausse de 2 °C du thermomètre mondial d’ici vingt à trente ans [8].
La Terre appartient à ceux et celles qui l’aiment et l’habitent. Le droit des entreprises est une invention du début du XXème siècle. Il n’est pas inscrit dans la nature que les populations doivent consentir à la destruction de leur environnement. Il existe d’autres modèles de développement économique. L’expansion de l’industrie du gaz et du pétrole « extrêmes » ne peut que retarder la transition vers une économie plus viable. C’est collectivement que nous devons réaliser cette transition. Le Québec doit se joindre à la lutte internationale contre l’industrie des sables bitumineux.

Le 5 juin 2014

Louise Morand

Comité vigilance hydrocarbures L’Assomption


[1Sur les questions de l’eau et beaucoup d’autres : voir le rapport essentiel du Conseil des Canadiens intitulé No Pipelines ! No thankers ! sur le site www.canadians.org. Voir également le site de Climate Action Network Canada.

[2Lire le rapport de Hansen, J. et al. (2008). Target Atmospheric CO₂ : Where Should Humanity Aim ? http://www.columbia.edu/~jeh1/2008/TargetCO2_20080407.pdf. Aussi, lire la conférence de Bill McKibben. Earth to Humans : Enough Already. Boulder, Colorado, 27 avril 2012. Disponible à www.alternativeradio.org.

[3Alexandre Shields. CO₂ : un seuil symbolique est franchi. Le Devoir, 11-12 mai 2013.

[4Climat : la bombe à retardement du méthane est enclenchée. http://contreinfo.info/article.php3?id_article=2200 . Lire également l’éditorial de Serge Truffaut : Bouleversements climatiques. Les fossoyeurs. Le Devoir, 25 juin 2013.

[5Conseil des Canadiens, No Pipelines No thankers !, www.canadians.org.

[6Alberta – Bilan noir pour l’exploitation des sables bitumineux. La presse Canadienne, 24 juillet 2013.

[8Serge Truffaut, op. cit.

Louise Morand

Comité Vigilance hydrocarbures de l’Assomption

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