Édition du 16 juin 2026

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Lettre à un jeune politicien, Vlb éditeur, 2012

Le rêve de Lucien Bouchard, sélectionner une élite au service d'une démocratie restreinte !

Lucien Bouchard ne veut pas, prétend-il "s’immiscer dans les débats actuels et pas davantage pour écrire ses mémoires " mais il se désole de ce qu’il décrit comme la désaffection générale des jeunes envers la démarche politique. Il a donc décidé d’écrire pour convaincre la jeunesse de "l’importance et de la noblesse de l’engagement politique." Il vaut la peine de le suivre pour comprendre le personnage et le sens de son discours et de celui de nombre politiciens qui partagent sa conception de la politique et des personnes qui sont dignes d’y accéder.

Sa première thèse : nous avons besoin de chefs qui nourrissent l’espérance et le changement

Les lettres à un jeune politicien de Lucien Bouchard, ce n’est surtout pas une introduction à la façon de faire la politique autrement ; elles ne portent surtout pas sur les limites de la démocratie actuelle. Elles veulent amener le futur dirigeant à réfléchir sur les conditions de son intégration à la classe politique régnante, à ses us et coutumes, à la compréhension de la légitimité de son règne sur le peuple qui aspire, rappelle Bouchard, qu’à être gouverné et c’est d’ailleurs pour cela qu’il nous élit.

Sa deuxième thèse : en politique, il faut savoir garder ses distances et savoir prendre des décisions difficiles

Un politicien doit préserver son autorité. Et l’autorité d’un chef, comme le rappelle Lucien Bouchard, après Charles de Gaule, a besoin de mystère. Il faut donc éviter les plateaux médiatiques où le décorum n’inspire pas le respect. C’est là une première leçon qu’il donne si on veut savoir gérer ses rapports aux médias et aux journalistes.

La rue, le peuple en mouvement, en lutte, voilà le danger. Surtout, lorsqu’il s’oppose aux décisions gouvernementales et qu’il ose prendre le chemin de la désobéissance civile que rien ne justifie écrit Bouchard. Le gouvernement doit savoir dire non à la rue, souligne-t-il. Il doit se voir comme le seul porteur de toute légitimité démocratique. Celle-ci lui a d’ailleurs été fournie par les élections qui ont permis de sélectionner les dirigeants authentiques et reconnus de cette société.

Cela ne veut pas dire qu’il ne faille pas veiller à l’acceptabilité sociale des politiques qu’on avance. Il rappelle à ce propos qu’il a tenu les grands sommets économiques de 1996 pour conforter la légitimité de sa politique budgétaire en la faisant avaliser par les directions syndicales, le patronat et d’autres dirigeants de la société. Cela a été, écrit-il un peu cyniquement, « mon sauf-conduit de ne pas détenir de mandat pour mener une politique d’austérité ».

C’est à partir de la même logique, qu’il avoue que s’il avait 20 ans, il serait pour la hausse des frais de scolarité, pour le développement d’un secteur privé en santé et qu’il ne se laisserait pas bloquer par le principe de précaution et qu’il considérerait que le gaz de schiste est une "autre corde à l’arc des Québécois ». Ça, on l’avait déjà compris ! On comprend aussi pourquoi il conseille de ne pas se préoccuper des étiquettes, surtout celles de gauche et de droite. Car, c’est l’action et la liberté d’action du dirigeant politique qu’il faut défendre... Et le mieux pour ce faire, c’est de proclamer son entière liberté... face à la rue en évoquant s’il le faut la majorité silencieuse.

Sa troisième thèse : Les Québécois semblent avoir perdu leurs repères. Il appartient aux dirigeants politiques de donner une nouvelle inspiration à cette société

Pour Lucien Bouchard, les Québécois semblent être à court d’idéaux collectifs. Ce n’est plus la souveraineté, dit-il, car le peuple a rejeté cette perspective et a refusé de suivre des dirigeants de sa qualité dans cette voie. Il ne semble pas que ce soit l’éducation qui n’a plus la même importance.

Encore une fois, Lucien Bouchard semble ne pas avoir perçu la dynamique sociale portée par le printemps érable, trop occupé à refaire la réputation des gazières écorchées par le mouvement contre l’exploitation des gaz de schistes. Il semble avoir de la difficulté à préciser des projets porteurs pour la société québécoise. Pour lui, la défense de la justice sociale, le défi du réchauffement climatique, la sauvegarde de l’environnement face aux dégâts causés par les énergies fossiles, l’instauration d’une démocratie réelle citoyenne et participative, un pays de projets pour réaliser un projet de pays, ne sont pas dans sa ligne de mire. Son point de vue de classe l’empêche de voir l’importance que revêtent pour nombre de personnes ces différents projets. Monsieur Bouchard a perdu ses repères. Mais il lui reste la confiance dans sa classe et la nostalgie du grand dirigeant qu’il a été... Il trouvera une consolation que si des jeunes, les meilleurs et les plus doués de leur génération, empruntent le chemin qu’il a suivi, car l’espoir d’une société, elle le reçoit en partage, affirme-t-il, de ses meilleurs dirigeants.

Lucien Bouchard va plus loin. Il explique d’abord aux jeunes dirigeants politiques qu’ils devront s’entourer d’un cercle de conseillers et de collaborateurs choisis parmi les meilleurs, d’une "loyauté farouche et d’une discrétion absolue". Il explique ensuite que la solidarité dans la classe politique doit dépasser la seule famille politique et savoir garder des liens d’amitié avec tous les dirigeants quelque soit l’orientation politique qu’ils défendent. C’est pourquoi sans doute, trouve-t-il sa place à Sagard dans la réception des Desmarais. Lucien Bouchard nous rappelle que les amitiés et les rencontres enrichissantes adoucissent les aspérités de ce dur métier de politicien...

Sa conclusion : le Québec a besoin de dirigeants forts, capables et déterminés

Le travail que veut confier l’oligarchie dominante aux politiciens et politiciennes du Québec se fait dans un contexte de crise économique et écologique de première ampleur. Les politiques d’austérité pour défendre l’actuel partage inégalitaire des richesses, la dénégation du caractère dramatique de la crise écologique, le maintien de la démocratie restreinte dans son état actuel exigeront une génération de dirigeants confiants qu’ils sont irremplaçables et incontournables et que le mandat qui leur est confié par les plus puissants dans la société est le seul possible. Il faudra des dirigeants trempés capables de résister aux pressions populaires. Voilà le sens véritable de ce livre de Lucien Bouchard : apporter sa contribution à la sélection d’une telle élite politique conservatrice pour le Québec de demain.

Bernard Rioux

Militant socialiste depuis le début des années 70, il a été impliqué dans le processus d’unification de la gauche politique. Il a participé à la fondation du Parti de la démocratie socialiste et à celle de l’Union des Forces progressistes. Militant de Québec solidaire, il participe au collectif de Gauche socialiste où il a été longtemps responsable de son site, lagauche.com (maintenant la gauche.ca). Il est un membre fondateur de Presse-toi à gauche.

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