Édition du 24 mai 2022

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Élections présidentielles en France

Le vrai-faux sérieux budgétaire de Marine Le Pen

La candidate du Rassemblement national, peu à l’aise sur le terrain économique et soucieuse de démontrer le « sérieux » de son projet, a présenté un chiffrage précis des mesures qu’elle défend. Au risque de l’effet boomerang.

24 mars 2022 | tiré de mediapart.fr

Le « sérieux » avant tout. Peu à l’aise sur le terrain économique, Marine Le Pen a présenté, mercredi 23 mars, le budget chiffré de son programme, avec une avalanche de chiffres et moult graphiques, comme il se doit. Un budget « sérieux », « crédible », a-t-elle martelé.

Désireuse de déminer les critiques en amateurisme, cinq après son désastreux débat de deuxième tour face à Emmanuel Macron où elle s’était particulièrement pris les pieds dans le tapis sur l’économie, la candidate du Rassemblement national (RN) a tenu à présenter un chiffrage précis de son programme.

Un budget évalué à 68,3 milliards d’euros de dépenses pour autant de recettes, parfaitement « à l’équilibre », donc, s’est-elle félicitée, en fustigeant la légèreté de Macron qui a établi le « record de création de dette » durant son quinquennat.

Marine Le Pen, qui depuis cinq ans a renoncé à la sortie de l’euro et rétropédalé sur la retraite à 60 ans pour tenter de séduire un électorat de droite jusqu’ici circonspect, fait aujourd’hui reposer son projet économique sur la création d’un « fonds souverain » qui atteindrait 500 milliards d’euros en cinq ans d’épargne privée afin d’assurer « une impulsion macroéconomique de nature keynésienne ».

Ce fonds souverain serait ouvert à l’épargne populaire, qui serait rétribuée par un intérêt de 2 % par an. Il permettrait de financer des investissements hors budget, grâce à son rendement. Sur le papier, ce projet joue sur les mythes de l’indépendance économique.

Le « fonds souverain » rappelle ceux des grands pays producteurs d’énergie, de la Norvège à la Russie, en passant par les pétromonarchies, qui ont pu faire de ces fonds des éléments de puissance en investissant ou n’investissant pas dans certains domaines. Mais ceux-ci sont alimentés non par la dette, mais par les revenus des matières premières.

La France n’a pas cette possibilité : elle est en déficit courant, c’est-à-dire que les flux monétaires sont négatifs. C’est pourquoi la patronne du RN passe par la mobilisation de l’épargne nationale. Mais cette mobilisation pose à son tour quelques problèmes.

Le premier est que si l’épargne est mobilisée pour le fonds, alors elle ne sera plus disponible pour d’autres usages, et notamment pour financer la dette publique « courante » du pays. Il faudra donc, pour financer le déficit du pays, avoir recours aux investisseurs étrangers. Certes, Marine Le Pen entend réduire la dépense publique et la dette, mais pour connaître l’ampleur de cette politique, il faudrait disposer d’éléments concrets en termes d’inflation ou de croissance, et son chiffrage en manque cruellement.

Ensuite, Marine Le Pen ne passe pas par une utilisation de l’épargne de type « circuit du Trésor », où, par l’intermédiaire de la réglementation bancaire, l’épargne sert de levier au financement du déficit. Elle emprunte directement une logique qui ressemble un peu à la vieille « rente » : l’argent serait immobilisé, et l’épargnant serait rémunéré à 2 % de sa mise chaque année.

Or, dans ce cas, l’affaire serait assez coûteuse, car il faudra assurer le maintien du niveau de vie des épargnants, et sans doute même davantage si on veut assurer l’attractivité du fonds. Déjà, ce taux de 2 % est le double du taux payé par la France pour s’endetter sur dix ans. Et avec l’inflation, il est donc amené à devenir de plus en plus élevé. Ce sera alors un surcoût sur le budget. Surcoût estimé à 10 milliards d’euros dans le projet, ce qui semble optimiste, et qu’il faudra financer soit par de la dette « classique », soit en piochant dans le rendement du fonds lui-même.

Dès lors, la seule possibilité semble devoir être, comme pour les autres fonds souverains, de trouver des investissements à rendements très élevés. Dans la mesure où la croissance française reste relativement modeste, cela ne pourra se faire qu’au prix de risques immenses, ou d’investissements financiers internationaux. On est donc loin de l’indépendance. Et le risque est que ces 500 milliards ne puissent être mobilisés qu’à la marge pour les investissements publics. On devrait donc être très loin d’une « impulsion » d’ampleur.

L’autre problème majeur de ce chiffrage, c’est que Marine Le Pen a refusé de donner des prévisions de croissance et d’emplois, « compte tenu du contexte actuel ». En soi, le prétexte de l’incertitude, n’est pas absurde. La situation actuelle rend toute projection hasardeuse. Mais ces prévisions ont cependant un intérêt pour une candidate qui, comme Marine Le Pen, ne prône ni la sortie du capitalisme, ni la décroissance : elles permettent d’afficher un financement « dynamique » en indiquant précisément l’ampleur et les effets de la fameuse « impulsion keynésienne » promise.

Cette impulsion est, dans le keynésianisme, mesurée par ce qu’on appelle le « multiplicateur budgétaire », soit l’effet de l’action de l’État sur le PIB. En renonçant à donner des prévisions de croissance, Marine Le Pen renonce donc à définir son objectif de multiplicateur et, partant, à permettre de mesurer l’effet de sa politique.

Pour mesurer ces effets, il faut connaître en détail les mesures en « dynamique », autrement dit au fil du quinquennat. Mais les chiffres lancés en vrac et en moyenne annuelle ne permettent pas de mesurer ces effets. Ils semblent donc très largement calculés en « statique », autrement dit en valeurs de 2021. Ce faisant, ils ne permettent nullement de mesurer leur impact économique et financier.

« Priorité nationale » et mesures brutales contre les étrangers

L’absence de prévision de croissance dans un programme productiviste comme celui du RN est donc un manque central : il empêche d’appréhender réellement la logique globale du projet. Face à un Éric Zemmour qui multiplie les cadeaux aux entreprises (avec 36 milliards de baisses d’impôts, essentiellement dues à la baisse des impôts de production), Marine Le Pen propose, elle aussi, des baisses de charges, mais moindre, de l’ordre de 10 milliards d’euros, en supprimant principalement la CFE (cotisation foncière entreprise).

Candidate autoproclamée du « pouvoir d’achat », elle propose d’exonérer de cotisations les hausses de salaire de 10 % jusqu’à trois Smic – manière de soigner, explique son directeur de campagne adjoint Jean-Philippe Tanguy, « les classes moyennes qui ont été les grandes oubliées du quinquennat ».

La baisse de la TVA à 5,5 % pour l’essence, le gaz et l’électricité coûtera 12 milliards. Quant à la réindexation des retraites, la revalorisation des pensions, l’augmentation du minimum vieillesse, la restauration de la demi-part des veufs et veuves… L’ensemble de ces mesures est chiffré à 17 milliards d’euros.

Le soutien aux jeunes (exonération de l’impôt sur le revenu des moins de 30 ans, le chèque formation pour les apprentis ou la gratuité des transports pour les 18-25 ans) coûte près de 7 milliards d’euros. La politique familialiste de Marine Le Pen (doublement de l’allocation aux familles monoparentales, part fiscale complète dès le deuxième enfant…) se monte, elle, à 10 milliards d’euros. L’exonération sur les biens immobiliers transmis à hauteur de 300 000 euros coûtera 1,2 milliard.

Pour financer tout cela, l’essentiel des économies provient de sa politique concernant l’immigration, unilatéralement présentée comme un « coût » pour le pays. Loin de l’image de l’amie des chats et du karaoké peaufinée ces derniers mois, Marine Le Pen fait en effet reposer l’équilibre de son budget sur des mesures d’une extraordinaire brutalité à l’égard des étrangers présents sur le sol français, européens compris.

En réservant – au nom de la « priorité nationale » - toutes les prestations sociales aux Français ou aux étrangers pouvant justifier de cinq ans d’activité équivalent temps plein (les prestations familiales, le RSA, la prime d’activité), Marine Le Pen annonce pouvoir économiser près de 20 milliards d’euros en cinq ans.

Les « économies » réalisées sur l’immigration posent de graves difficultés. Leur seul effet certain est de provoquer une baisse du niveau de vie d’une partie importante des ménages.

Renvoyer chez eux les étrangers sans emploi depuis un an ou supprimer le regroupement familial ramènerait 8 milliards d’euros sur le quinquennat. Sa réforme de l’asile, qui comporte le renvoi systématique des mineurs étrangers isolés, est censée économiser sur tout le mandat quelque 30 milliards d’euros. Les étrangers, y compris européens comme nous l’a confirmé son entourage, n’auront plus accès à l’aide médicale d’État et ne pourront donc se faire soigner que « pour des urgences vitales ».

Outre le fait qu’appliquer ces mesures aux étrangers européens est contraire aux traités européens et à la Charte sociale européenne, ces « économies » réalisées sur l’immigration posent, en termes purement économiques, de graves difficultés. Leur seul effet certain est de provoquer une baisse du niveau de vie d’une partie importante des ménages. Cette baisse se traduira immanquablement par un décrochage de la croissance et des recettes de l’État puisque, rappelons-le, sa première ressource est la TVA. Autrement dit, la santé financière de l’État dépend directement de la consommation des ménages.

Le RN peut certes penser que cette décision conduira à un départ massif d’étrangers de France. Mais il peut aussi conduire à une augmentation de la misère et de leurs corollaires, la criminalité et le travail au noir. En adoptant cependant l’hypothèse hasardeuse de ce parti d’extrême droite, on se retrouverait avec des emplois vacants pour les « Français ». Or, cette substitution ne créerait pas de croissance, mais un simple transfert d’emplois. Les gains réalisés sur l’assurance-chômage ne compenseraient certainement pas les effets négatifs de la baisse du niveau de vie.

Un État moins riche sera plus sévère

La logique de Marine Le Pen est donc malthusienne : elle pense que l’économie ne croît pas, que le « gâteau » est toujours le même et que donc priver les uns d’une part permet de donner une plus grande part à d’autres. Mais l’économie est dynamique : le gâteau est plus petit si les gens qui se le partagent sont moins nombreux et moins riches.

Au reste, ce calcul douteux oublie qu’il faut qu’il y ait une « substitution parfaite » dans l’emploi des « étrangers » par les « Français ». La seule façon de s’en assurer sera donc de durcir encore les conditions de l’assurance-chômage pour forcer les demandeurs d’emploi à prendre les métiers disponibles, même mal payés. Là encore, l’effet sur la demande et les salaires sera négatif.

Quant aux travailleuses et travailleurs « français », leur perte s’effectuera sur tous les tableaux : l’État sera moins riche et donc moins généreux, mais aussi plus sévère avec les chômeuses et les chômeurs. La conséquence du racisme économique est immédiatement un plus forte pression sur les « nationaux ». On comprend que le RN ne donne pas de chiffrage dynamique : les mesures les plus violentes ne sont, en réalité, absolument pas chiffrées avec sérieux.

Marine Le Pen entend enfin récupérer 15 milliards d’euros sur « la fraude fiscale et sociale ». Ce chiffre peut paraître atteignable, à condition de centrer son effort sur la fraude fiscale des entreprises qui, selon les estimations des syndicats, est proche de 80 milliards d’euros par an.

La fraude aux prestations sociales, elle, est faible (2,3 milliards d’euros selon la CAF) et est largement « compensée » par les 10 milliards d’euros de non-recours. Et les discours du RN ont plutôt tendance à se concentrer sur la fraude sociale que sur la fraude fiscale...

Enfin, il faudra investir massivement sur les moyens de Bercy pour lutter contre cette fraude fiscale. Or l’administration fiscale est toujours en première ligne des économies budgétaires. Le discours sur ce plan de Marine Le Pen n’est guère encourageant.

Elle promet de retrancher 10 % des budgets des agences de l’État et promet, à demi-mot, d’autres coupes : « Je reste persuadée que ce que l’on va découvrir comme source d’économies en arrivant au pouvoir est colossal, a-t-elle évacué. Je n’ai pas chiffré. Ce sera la bonne nouvelle de notre arrivée au pouvoir. »

Lucie Delaporte et Romaric Godin

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