Édition du 31 janvier 2023

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États-Unis

Les États-Unis de Biden, entre transition climatique et gigantisme militaire

Avec l’Inflation Reduction Act adopté le 16 août 2022, le gouvernement Biden paraît déterminé à engager une politique volontariste de transition énergétique de l’économie américaine. Quelques mois plus tôt, sous ce même gouvernement, était adopté un budget de défense d’une ampleur exceptionnelle. Ce qui suit vise à observer les liens apparemment contradictoires qui unissent ces deux projets et leurs enveloppes budgétaires massives. On trouvera là une illustration supplémentaire de la manière dont les logiques désastreuses de l’hyper-militarisme s’inventent une seconde vie au nom de la lutte contre le réchauffement climatique.

Revue L’Anticapitaliste n°141 (décembre 2022)

Par Thierry Labica

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DoD photo / Photographer Mate 3rd Class Jarod Hodge / Wikimedia commons

À la suite du retour des États-Unis dans l’accord de Paris, geste quasi-inaugural de la présidence de Joe Biden, la rupture avec les dénis obscurantistes des années Trump est indiscutable. Deux décrets présidentiels (Executive Order, EO) allaient d’ailleurs immédiatement donner consistance à la nouvelle orientation : les EO 13990 et 14008, respectivement, du 20 et du 27 janvier 2021. EO 13990, en particulier, annonce la « restauration » de l’expertise scientifique au cœur de la lutte contre la crise climatique. En outre, ce même décret procède, à la fois, à une longue série de révocations d’EO pris par D. Trump, et au rétablissement de ceux d’Obama que Trump avait révoqués, et qui établissaient notamment la protection de zones maritimes de la région arctique (1).

L’Inflation Reduction Act, protectionnisme et transition énergétique.

Mais c’est surtout avec la loi intitulée Inflation Reduction Act (IRA), adoptée le 16 août 2022, dans le prolongement des décrets initiaux, que le gouvernement étatsunien a donné le signal d’un engagement d’une ampleur inédite dans la lutte contre le changement climatique, pour la transition énergétique et une décarbonation accélérée de l’économie nord-américaine.

L’IRA vise quatre objectifs principaux : la baisse des coûts de santé, la réduction des déficits, la lutte contre l’inflation et la baisse des factures d’énergie, et la transition énergétique au service de la lutte contre le changement climatique. À ces fins, la nouvelle loi prévoit de récolter près de 737 milliards de dollars sur les dix années à venir, à partir d’un investissement de départ de 437 milliards. La réalisation de cet objectif passe notamment par une nouvelle fiscalité à hauteur de 15 % sur les entreprises dont les bénéfices annuels excèdent un milliard de dollars et qui, dans nombre de cas, ne payent aucun impôt. La rentrée fiscale prévue est de 222 milliards sur la même période (2. La réduction du déficit fédéral attendue s’élève donc à 300 milliards de dollars.

Une très grande partie de cet investissement – 370 milliards de dollars (sur 437, donc) – est consacrée à la lutte contre le changement climatique : abattements fiscaux ciblés, financements pour les énergies renouvelables, les véhicules électriques, la rénovation énergétique de l’habitat, et mesures incitatives en direction des entreprises afin qu’elles réduisent leurs émissions de méthane. On note que cette énorme enveloppe comporte, entre autres, un financement de 4 milliards de dollars supplémentaire destinés à des mesures réparatrices face aux épisodes de sécheresses dans l’ouest des États-Unis.

Une remarque avant de poursuivre : l’UE, notamment par la voix du président français, E. Macron, lors de ses trois jours de visite aux États-Unis, s’est émue du caractère jugé nettement protectionniste de l’IRA. Pour E. Macron, l’IRA n’est pas conforme aux règles de l’OMC, ni à celles de « l’amitié ». S’il est inutile de commenter sur la nature « amicale » du cadre de l’OMC, les geignements européens en disent toujours un peu plus long sur le dogmatisme néolibéral totalement décrépit des dirigeantEs de l’UE, et, faut-il se risquer à le dire, la naïveté de leur déception face au peu de considération de la part de la puissance américaine dans ses choix stratégiques. Mais après tout, l’EU, porte-avions Charles-de-Gaulle en tête, est peut-être secrètement sur le point d’envoyer une flotte croiser au large des côtes nord-américaines afin d’exiger le respect des règles et normes internationales face au coup de force de son « ami ».

Quoi qu’il en soit, on aura vu cette politique américaine se prolonger jusqu’au sommet de la COP 27 à Charm el-Cheikh en novembre dernier. Biden y a annoncé ce que l’on peut considérer comme la continuation de cette même stratégie, cette fois à l’échelle de la politique extérieure de États-Unis.

Sans pouvoir rendre compte ici de l’ensemble de ces annonces importantes (3), l’esprit général de la stratégie présentée est clair : toujours au nom de la cause de l’énergie propre du futur, il s’agit «  d’aider à développer les nouveaux instruments et mécanismes financiers à même de mettre l’investissement privé au service de l’adaptation », de « soutenir les exportations américaines de technologies respectueuses du climat » et «  de connecter l’industrie US aux principaux projets d’infrastructures de transports des économies émergentes ».

En d’autres termes, l’occasion est à saisir pour constituer un vaste espace de déploiement de la finance et du secteur industriel privé américains, à travers le continent africain notamment où, incidemment, se sont déjà largement répandus, au cours des quinze dernières années, la diplomatie, le commerce, l’industrie et les grands projets infrastructurels chinois.

Puissance militaire, impérialisme et norme fossiliste

Le pouvoir américain semble donc présenter une trajectoire cohérente quant à ses orientations en matière de politique climatique, du retour dans l’accord de Paris et des EO du début 2021 jusqu’à la COP27 en passant par l’IRA : relance de l’industrie et de l’emploi aux États-Unis mêmes, en concertation avec les organisations syndicales ; projet de redynamisation économique des régions les plus pauvres, qui entend également répondre aux discriminations raciales systémiques ; protection et promotion volontaristes des intérêts nationaux à échelle domestique comme globale. Les choses se compliquent un peu cependant lorsque l’on se penche sur l’autre grande enveloppe budgétaire décidée à la toute fin de l’année 2021, à une large majorité par les deux chambres : pour l’année 2022, le budget militaire américain allait atteindre la somme de 778 milliards de dollars, au-delà de ce que le gouvernement Biden avait d’ailleurs requis. Et un an plus tard, le 8 décembre 2022, la chambre des représentants a soutenu le projet d’une hausse supplémentaire pour l’année 2023 en vue d’atteindre une enveloppe budgétaire de 858 milliards de dollars (soit 45 milliards de plus que ce qu’a proposé Biden lui-même (4).

La question devient alors immédiatement de savoir comment résoudre la contradiction entre les grandes préoccupations climatiques du gouvernement américain (dûment inquiet de la succession de plus en plus rapide d’évènements climatiques extrêmes) et la promotion toujours plus fervente d’un gigantisme militaire qui, en lui-même, signifie la négation la plus stricte de tout projet de lutte contre le dérèglement climatique et la destruction environnementale.

Il y a d’abord, en effet, ce que nous disent les simples constats empiriques : les grands conflits armés induisent des effondrements généralisés tout à la fois sociaux, moraux, psychiques et environnementaux et ce, pour de longues périodes. ChacunE peut songer aux effets durables des bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki, ou des 388 000 tonnes de napalm déversées sur les forêts vietnamiennes, ou aux grandes épidémies de cancers causées par l’usage d’obus en uranium appauvri lors des deux guerres du Golfe ou dans les Balkans (5). On pense également aux tactiques de sabotage et de bombardement d’installations pétrolières utilisées par tous les belligérants, au Koweït (1991), en Irak (1991, 2003) ou en Syrie (2015), et qui eurent pour conséquence des incendies produisant des dégagements de CO2 massifs. Par exemple, au cours des mois d’avril et mai 1991 au Koweït, on estime que l’équivalent d’environ trois millions de barils de pétrole brûlèrent chaque jour, conséquence des incendies des infrastructures pétrolières du pays (6).

L’armée US, le plus gros pollueur institutionnel au monde

Moins évident, peut-être, est le fait que le seul entretien de l’immense logistique de défense américaine, si étroitement dépendante de la ressource pétrolière, fait de l’armée américaine le premier pollueur institutionnel au monde. Comme certains l’ont noté, le complexe militaire étatsunien émet à lui seul plus de gaz à effets de serre que nombre d’économies avancées telles que le Danemark, la Suède ou le Portugal (7). Comme le documente Neta Crawford pour le centre de recherche Costs of War de l’université Brown, le département de la Défense est le plus gros consommateur d’énergie des États-Unis et le premier consommateur institutionnel au monde de pétrole. «  Depuis 2001, le département de la Défense [DOD] a régulièrement représenté entre 77 et 80 % de l’ensemble de la consommation énergétique du gouvernement américain » ; « Les installations liées aux opérations et aux infrastructures de déploiement de la puissance US comprennent plus de 560 000 sites, avec 275 000 bâtiments répartis sur 800 bases recouvrant l’équivalent de 11 millions d’hectares de terrain aux États-Unis et à travers le monde.  » La consommation globale de pétrole par la puissance militaire américaine reste cependant délicate à estimer dans la mesure où, dans le cadre des accords de Kyoto de décembre 1997, les États-Unis firent en sorte que le carburant utilisé à des fins de transport militaire dans le cadre d’opérations multilatérales ne soit pas comptabilisé dans les émissions américaines (8).

Au-delà de la seule question de la consommation titanesque de pétrole induite prioritairement par l’aviation de guerre américaine (mais également par tout l’ensemble de la logistique de transport terrestre et maritime), il faudrait évoquer la multiplicité et l’intensité des pollutions chimiques des sols, de l’air, et des nappes phréatiques invariablement liées à la présence des bases militaires : fuites, feux de déchets et de matériaux hautement toxiques, contaminations… Dans son grand livre consacré à l’histoire des bases américaines à travers le monde, le chercheur David Vine rapporte, parmi de nombreux exemples, qu’« un porte-parole de l’armée reconnut que dans les eaux côtières de onze États [des États-Unis], “l’armée s’était secrètement débarrassée en mer de 3000 tonnes de gaz moutarde et de gaz de combat, en plus de 400 000 bombes porteuses de substances chimiques, de mines terrestres et de roquettes, et de plus de 500 tonnes de déchets radioactifs, soit, jetés par-dessus bord, soit enfouis dans les cales de bâtiments navals sabordés.” En 2000, l’armée estimait que ses bases, rien qu’aux États-Unis, contenaient 28 538 sites de déchets toxiques, auxquels s’ajoutaient près de onze millions d’hectares de terrain contaminé. Les coûts de nettoyage s’élèvent à près 50 milliards de dollars (9). »

Ce qui est vrai pour les États-Unis l’est plus encore pour les pays accueillant des bases sur leur territoire. Le Japon (10) ou la Corée du Sud, pour ne prendre que ces grands exemples, ont une longue et douloureuse expérience de la présence « protectrices » de l’armée américaine, entre accidents militaires, pollutions, contaminations (mais aussi prostitution et scandales de viols sur mineures) et litiges autour des enjeux de dépollution (11).

L’argument climatique au service de l’ordre militaire impérial

Ces descriptions mériteraient un regard beaucoup plus patient. Il faut s’en tenir au constat principal suivant : aucun des documents stratégiques mentionnés ici et visant à répondre à la crise climatique, aucune des annonces gouvernementales au niveau intérieur ou de la politique étrangère américaine, ne fait la moindre référence au rôle joué par l’institution militaire US comme acteur majeur du dérèglement climatique.

Tous, en revanche, font de la crise climatique un enjeu de « sécurité nationale », à l’articulation des questions de défense, de relance industrielle et de chaînes d’approvisionnement (12). De longue date, les responsables de la défense ont pris la question de la crise climatique avec toute la lucidité et la gravité requises. En 1990 déjà, rappelle N. Crawford, un document rédigé pour le Naval War College se préoccupait des «  implications du changement climatique global pour la marine américaine  » et des menaces sur «  les opérations, les installations et les systèmes  » de la Navy dans les décennies à venir (13).

Le document récemment produit par le département de la défense, « Climate Adaptation Plan. 1 september 202114 » est particulièrement instructif pour ce qui nous intéresse ici : pour le DOD, la situation est d’ores et déjà alarmante. Les évènements climatiques extrêmes, la fonte des permafrosts et la montée des eaux induisent des surcoûts massifs, affaiblissent les capacités militaires américaines, dégradent les infrastructures, déstabilisent les chaînes d’approvisionnement et mettent en danger les alliances comme le prestige de l’armée.

Mais, et ceci est le point essentiel, pour le DOD en 2021, le problème absolument prioritaire est celui des effets du changement climatique sur l’appareil militaire US et non l’inverse, à savoir : celui des effets de l’appareil militaire US – premier pollueur institutionnel au monde – sur le changement climatique. Il s’agit donc avant tout de «  s’assurer que le DOD arrive à opérer dans des conditions climatiques changeantes, et à préserver sa capacité opérationnelle (14). »

Ainsi, comme l’écrit N. Crawford au terme de son analyse, «  le Pentagone ne reconnaît pas que sa propre consommation de carburant joue un rôle important dans les émissions globales de gaz à effet de serre, tout comme le DOD ne reconnaît pas que la réduction de l’usage de carburant que fait le Pentagone, voire de la consommation américaine de pétrole dans son ensemble, représentent des possibilités importantes de réduction des risques de vulnérabilités opérationnelles induits par le climat et des risques pour la sécurité nationale (15). »

La crise climatique peut donc sembler faire l’objet d’un consensus désormais quasi universel, qui toutefois héberge des approches et des priorités inconciliables. Ici, beaucoup laisse penser que nous sommes dans un monde à l’envers où les effets de la crise climatique sur le militaire passent bien avant les effets du militaire sur le climat, et la logistique de défense subit la montée des eaux dans un monde vidé de toute causalité. Dans cette perspective, l’impérialisme militariste, avec une lucidité qui lui est propre, ne voit dans le désordre du monde qu’il contribue à détruire qu’un obstacle posé à sa propre reconduction, obstacle qu’il s’agit donc de surmonter.

Avec l’IRA et son programme de transition énergétique, Biden apporte donc une réponse aux problèmes, craintes et demandes émanant du DOD : face aux risques de déstabilisation, ou de rupture des chaînes d’approvisionnement, il y a urgence à recentrer ces chaînes sur l’Amérique et de s’en assurer une maîtrise complète et durable grâce au « made in America ». Dans son « Climate Adaptation Plan », le DOD lui-même n’exige d’ailleurs pas autre chose : il y a urgence à «  développer un plan défini comme prioritaire visant à protéger ou “consolider” le passage à des chaînes d’approvisionnement d’importance critique, de facture américaine  », ou «  made in America (16) ». Il semble bien que l’on tienne là la base sur laquelle peut s’établir une politique de relance de l’emploi industriel, et de ce « made in America » dont se sont tant désolés les dirigeants de l’UE, fin novembre.

Si la fuite en avant militariste américaine est d’un gigantisme sans égal, elle n’est néanmoins pas la seule, et toutes nous montrent dans quel genre d’estime nous devrions tenir le consensus et les « prises de conscience » des puissants en matière de crise climatique.

Notes

1. EO 13990, 20 janvier 2021, « Protecting public health and the environment and restoring science to tackle the climate crisis », section 4(b), p.7. Pour les révocations, cf. p.7, 10, 12 et 13.
2. Le site de la Maison Blanche défend la nouvelle loi sur la base des économies et gains obtenus pour nombre d’Américains, d’une mise en cause de grands intérêts particuliers, pharmaceutiques notamment, et d’une dénonciation explicite de l’évasion fiscale des très hauts revenus et des grandes entreprise : https://www.whitehouse.g…
3. cf., https://www.whitehouse.g…
4. https://www.reuters.com/…
5. cf. https://hir.harvard.edu/…
6. Neta C. Crawford, « Pentagon Fuel Use, Climate Change, and the Costs of War », Costs of War, Watson Institute, Brown University, 13 nov. 2019, https://watson.brown.edu…
7. Ibid. p.2
8. Ibid. p.4 & 12
9. David Vine, Base Nation : How US Military Bases Abroad Harm America and the World, Metropolitan Books, 2015, p.138.
10. Cf. https://thediplomat.com/… “US Military Bases Are Poisoning Okinawa : The U.S. military has contaminated the drinking water for almost half-a-million Japanese – but Japanese authorities can’t do anything about it.” [Les bases militaires US empoisonnent Okinawa. L’armée américaine contamine l’eau potable de près d’un demi-million de Japonais, mais les autorités japonaises n’y peuvent rien.]
11. Pour la Corée du Sud, par exemple, cf., https://www.kpolicy.org/… -legacy-in-korea
12. Cf. notamment l’EO 14008 du 27 janvier 2021 : « Tackling the Climate Crisis at Home and Abroad »
13. N. Crawford, op. cit., p.27
14. Ibid. p.3
15. N. Crawford, op.cit., p.33.
16. « Climate Adaptation Plan », op. cit. p. 16, 17

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