Édition du 14 septembre 2021

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Le mouvement des femmes dans le monde

Les femmes palestiniennes en première ligne de la résistance à l’État d’Israël

« Si nous, les femmes, ne résistons pas à cette occupation, qui le fera ? » En première ligne de la crise sanitaire et de la répression de l’État d’Israël, les femmes palestiniennes sont également en première ligne de la résistance à cet État colonial.

Révolution Permanente
24 mai 2021

Par Margot Vallère, Sara Yuki et Emilia Louise

Crédits photo : REUTERS/Mohamad Torokman

Les femmes palestiniennes en première ligne de la crise sanitaire

En avril 2020, la Palestine a, comme le reste du monde, été frappée de plein fouet par la crise sanitaire. Déjà en proie à la pauvreté extrême et au chômage, la pandémie a exacerbé les conditions misérables dans lesquelles subsistaient les Palestiniens de la bande de Gaza, de la Cisjordanie et des différents territoires occupés en Israël. Déjà avant la pandémie, un quart de la population de ces territoires vivait sous le seuil de pauvreté avec des taux de chômage les plus élevés du monde, atteignant les 27% en 2018. Plus de cinquante ans après la guerre des six jours, l’occupation palestinienne a pénétré tous les aspects de la vie quotidienne des 4,8 millions de Palestiniens et de Palestiniennes. Aujourd’hui, ce sont près de deux millions de personnes qui vivent bloquées à Gaza, privées du droit de circuler et des services les plus essentiels, les Palestiniens vivent dans des conditions de promiscuité très importantes qui ont largement facilité la circulation du virus.

En l’espace de quelques mois, ce sont près de 121 000 Palestiniens qui ont perdu leur emploi et quelque 40% des ménages palestiniens ont perdu plus de la moitié de leurs revenus. Comme partout ailleurs, les femmes sont les premières touchées par les conséquences de la crise sanitaire et tout particulièrement pendant le confinement, qui a accru la charge des tâches de soins qu’elles doivent réaliser au sein de leur foyer. Comme ailleurs, l’enfermement avec leurs conjoints parfois violents les a aussi davantage exposées aux violences conjugales. Les travailleuses palestiniennes qui ont continué à travailler pendant les confinements et tout au long de la crise sanitaire ont également été en première ligne dans la lutte contre le Covid-19, dans le secteur de la santé et dans les services essentiels à la poursuite de la vie dans des territoires où les conditions d’existence sont particulièrement compliquées. Par ailleurs, Israël a longtemps mené un apartheid vaccinal en Palestine malgré le fait qu’une campagne vaccinale massive ait été mise en place dans les territoires israéliens. Cette politique a une nouvelle fois illustré le vrai visage d’Israël : celui d’un État colonial qui, en plus d’occuper des territoires avec des Palestiniens parqués en Cisjordanie et dans la bande de Gaza, a refusé de répondre à l’urgence sanitaire de territoires qu’elle occupe depuis 1967.

Mais outre la pandémie et la crise sanitaire que continue de subir le peuple palestinien, les femmes sont aussi les premières victimes de l’occupation dans son ensemble. Elles sont à la fois soumises au colonialisme et au patriarcat, qui s’exprime en Palestine par une forme de conservatisme qui a été exacerbé depuis 1987, lorsque le Hamas a commencé à largement gagner en popularité. Cela s’est accompagné, lors de la première Intifada, de la diffusion d’une tenue islamique pour les femmes, signe de résistance à l’occupation d’une part mais aussi en respect aux martyrs de la résistance. En conséquence, cela montre que la colonisation israélienne a historiquement été, et l’est toujours, un terreau favorable au renforcement des conservatismes religieux réactionnaires incarnés en Palestine par le Hamas. Comme le déclarait au journal Libération une mère de famille habituée des manifestations de 2015 : « On devrait combattre la mentalité conservatrice palestinienne avec la même force qu’on combat l’occupation ».

Les femmes palestiniennes à la tête de la lutte contre l’occupation israélienne

Si elles figurent parmi les plus touchées par le chômage à cause des blocus israéliens et qu’elles doivent prendre en charge la majorité des tâches ménagères, éducatives tout en conciliant un emploi, les femmes palestiniennes luttent au même titre que les hommes contre l’occupation coloniale d’Israël. De la première Intifada en 1987 au soulèvement palestinien qui se poursuit aujourd’hui depuis plus de dix jours, il existe une réelle tradition de lutte des femmes palestiniennes.

Depuis la création de l’État d’Israël sur les terres palestiniennes en 1948 et dans un contexte d’occupation, les femmes de tous les milieux se sont mobilisées aux côtés des hommes dans la lutte pour leur droit à l’autodétermination. A partir de la Nakba qui a mené à l’expulsion de près de 800 000 Palestiniens et Palestiniennes par les forces israéliennes, le mouvement de libération nationale palestinien a glorifié la figure masculine du martyr tout en représentant les femmes comme incarnant l’honneur palestinien. Mais au fil des années et par leur engagement politique pour la libération nationale comme pour la libération des femmes, les palestiniennes ont bousculé ces codes genrés et se sont imposées comme des actrices centrales des luttes, avec toutefois d’importantes variations selon les périodes.

Lors de la structuration du mouvement national palestinien dans les années 1960, le Fatah et les autres partis marqués à gauche ne remettent dans un premier temps pas en cause les valeurs familiales que partagent la plupart de leurs cadres. Les mouvements constitués par et pour des femmes à l’instar de l’Union Générale des Femmes Palestiniennes sont rares et ses membres s’investissent principalement dans des activités caritatives. Malgré l’idéologie officiellement égalitaire de ces partis, les femmes sont souvent renvoyées à des tâches liées au care et parviennent difficilement à se faire reconnaître comme militantes politiques à part entière.

Ce n’est qu’à la fin des années 1970 qu’une nouvelle génération de femmes, souvent passée par l’Université, s’impose dans les partis politiques et développe des réflexions sur le patriarcat et sur la condition des femmes. Durant la décennie 1970/1980, de nombreux comités de femmes affiliés à ces partis sont créés et recrutent de plus en plus de femmes. Ensemble, elles luttent à la fois contre l’occupation israélienne et pour l’égalité entre les hommes et les femmes dans la lutte ainsi qu’au quotidien.

La première Intifada (1987-1993) marque un tournant dans le militantisme des femmes et quant aux normes de genre promues par les partis nationalistes. Dès les premiers jours de la révolte, des milliers de jeunes et notamment de jeunes femmes sont descendus dans les rues des territoires occupés pour exprimer leur colère après le meurtre de quatre jeunes Palestiniens par les soldats israéliens à un checkpoint dans le camp de réfugiés de Jabalia dans la bande de Gaza. Pour cette jeunesse qui n’avait connu que l’occupation, cet assassinat était la goutte de trop après près de quarante ans de colonisation. Ces milliers de jeunes ont rapidement constitué des bataillons et ont affronté les soldats armés dans les rues de Gaza à coup de jets de pierres et de cocktails molotov. Les femmes se sont particulièrement distinguées lors de cette Intifada en jouant un rôle déterminant à l’avant-garde, se dressant au-devant des chars israéliens. Les Palestiniennes se sont également organisées entre elles en formant des comités de secours aux combattants et en bravant les couvre-feux pour apporter des vivres et des médicaments dans les quartiers assiégés par l’armée. Durant cette période, ce sont environ 3 000 femmes qui ont fini incarcérées dans les prisons du régime pour leur engagement militant.

A la différence de la première Intifada, la deuxième Intifada qui éclate en septembre 2000 voit les possibilités d’intervention des femmes se réduire. L’oppression militaire israélienne s’intensifie, ce qui rend la lutte plus difficile à se mettre en place. De plus, la militarisation de ce conflit mène à l’exclusion des femmes du front, qui se voient une nouvelle fois cantonnées à l’arrière. La figure du martyr est une nouvelle fois mise à l’honneur et les femmes sont moins reconnues comme militantes. Toutefois, et alors que le Hamas s’y opposait dans un premier temps, certaines femmes commettent des attentats suicides au début des années 2000.

Après la seconde Intifada et à l’image des territoires palestiniens, le mouvement des femmes s’est retrouvé fragmenté, notamment du fait d’une certaine « ONGisation » du militantisme dans les années 2010. En raison de la parcellisation du territoire ainsi que de leurs dissensions politiques, les initiatives pacifistes réunissant les femmes israéliennes et palestiniennes se sont également affaiblies lors de cette période. Toutefois, le mouvement féministe palestinien a dans le même temps connu un certain renouvellement avec l’intégration des questions LGBTI+ à leur agenda politique. Le collectif queer « Aswat » s’adresse ainsi aux femmes palestiniennes trans et queer et s’occupe de la dénonciation des opérations de pink-washing menée par le gouvernement d’extrême-droite israélien.

Parmi plusieurs politiques misogynes et homophobes menées par l’État Israélien, nous pouvons évoquer le chantage et les menaces de rendre publique l’homosexualité ou la transidentité de Palestiniens refusant de servir d’informateurs pour l’armée israélienne.

Ce rapide historique de la participation des femmes aux mouvement de protestation contre la colonisation d’Israël nous montre que ces dernières ont tout intérêt à prendre une part active à ces luttes, y compris dans le but d’en finir avec l’oppression patriarcale qu’elles subissent et qui sont directement le fruit d’un système colonial et capitaliste orchestré en l’occurrence par l’État d’Israël, et ce malgré la façade féministe et LGBT-friendly que tente de se donner ce dernier. Dans son entretien accordé à Révolution Permanente, Mariam Afifi rappelle ainsi que malgré le pinkwashing de l’État d’Israël, qui se prétend LGBT-friendly et féministe, les femmes et les personnes LGBT palestiniennes subissent la double peine d’une oppression liée à leur sexualité ou à leur genre ainsi que celle permise au jour le jour par le sionisme : « Je pense qu’utiliser le prétexte « nous soutenons la communauté LGBT, nous soutenons le féminisme » est totalement faux parce qu’Israël n’est pas un pays féministe. C’est une propagande qu’Israël utilise pour attirer l’attention. C’est faire du pinkwashing avec l’esprit des gens. » Dans les territoires colonisés tels que la Palestine, les conditions matérielles qui résultent de cette colonisation conduisent forcément à une exacerbation des mécanismes d’oppression des femmes et minorités de genre. En effet, le chômage de masse, la précarité, la violence, frappent particulièrement les femmes, qui se retrouvent souvent au plus bas de l’échelle sociale, occupent des emplois sous-payés, sont méprisées et subissent les violences patriarcales sur leurs lieux de travail. Ces conditions matérielles les placent dans une plus grande situation de dépendance à l’égard des hommes.

Également, en réaction à la colonisation de l’État d’Israel et à la violence de ce système, des organisations politiques telles que le Hamas ont émergé en opposition au Fatah qui a fini par s’adapter à l’existence d’Israel. Le Hamas, qui met en avant un programme religieux de résolution de la crise, est une organisation profondément réactionnaire qui prône un programme misogyne et homophobe, et dont l’émergence a conduit à un renforcement des normes patriarcales au sein de la société palestinienne. On voit ici comment l’occupation coloniale facilite la montée des idées extrémistes et réactionnaires.

« Si nous, les femmes, ne résistons pas à cette occupation, qui le fera ? »

Cela fait désormais plus d’une semaine que le peuple palestinien se fait réprimer violemment par les forces de police d’Israël. Un des éléments déclencheurs de ce mouvement de révolte et de protestation de la jeunesse palestinienne face à la politique de colonisation et de nettoyage ethnique de la Palestine, et de Jérusalem en particulier, a été les tentatives d’expulsion de plusieurs familles du quartier de Sheikh Jarrah, un quartier historique de Jérusalem Est, au profit de colons israéliens. Le mouvement de protestation de la jeunesse palestinienne, avec au premier plan de celui-ci les femmes, s’est ensuite étendu à la bande de Gaza.

De nombreux témoignages montrent l’importance des femmes dans la résistance à la politique d’expulsion et de répression menée par Israël à Jérusalem Est, mais également dans la défense des lieux saints de l’Islam. Les femmes palestiniennes sont notamment très présentes dans les différentes manifestations à Jérusalem contre les attaques israéliennes. Dans une interview avec le journal Middle East Eye, Muna, une jeune Palestinienne de 23 ans vivant à Sheikh Jarrah, déclare : « À mesure que les événements se déroulent à Sheikh Jarrah, les femmes palestiniennes assument des rôles essentiels et prépondérants, en assistant aux réunions des résidents et en participant au processus décisionnel. Elles prennent également des initiatives individuelles en tant que militantes de la solidarité, en assistant aux séances d’audience des tribunaux israéliens et en suivant de près la bataille juridique. ». Mariam Afifi, une jeune activiste palestinienne qui a été emprisonnée pendant deux jours après sa participation à des manifestations à Sheikh Jarrah, explique que « Si nous, les femmes, ne résistons pas à cette occupation, si nous ne réclamons pas nos droits, si nous ne luttons pas pour rester sur cette terre, qui le fera ? ». Elle explique également avoir été frappée par la police israélienne alors qu’elle était détenue, démontrant des pratiques d’intimidations et de violence de la part de celle-ci. Les femmes palestiniennes sont en effet très violemment réprimées, 40% des victimes tuées depuis le début de l’offensive israélienne sont des femmes et des enfants.

Les femmes jouent également un rôle de résistance important en tant que membres de la communauté religieuse, malgré le rôle conservateur que cette dernière joue dans la société palestinienne. Abir Ziad est la directrice du Centre révolutionnaire de Silwan. La mosquée Al-Aqsa, qui a été attaquée par la police israélienne, se trouve au nord de ce quartier. Elle explique au journal Al Monitor que les femmes palestiniennes habitant à Jérusalem « ont joué un rôle de premier plan dans les récents développements, et que cela est normal et s’inscrit dans la continuité de leur démarche visant à donner la priorité à la protection de la mosquée Al-Aqsa et des quartiers de Jérusalem-Est ». Les femmes jouant un rôle religieux important sont particulièrement réprimées par la police israélienne, allant parfois jusqu’aux arrestations aléatoires. C’est le cas notamment des Murabitat qui sont des défenseuses des lieux saints. La mosquée Al-Aqsa, qui a récemment été attaquée par les forces israéliennes, accueille un groupe de Murabitat, composé de femmes activistes qui protègent la mosquée contre les attaques des colons et de la police. Leur activisme a fait d’elles un symbole de résistance à l’oppression israélienne.

Un autre élément important dans les mobilisations récentes des femmes dans la résistance à Israël est le rôle joué par les réseaux sociaux et les médias. La nouvelle génération se sert de ces plate-formes pour détourner la censure et partager leur lutte. En 2009, les réseaux sociaux avaient permis de contourner le black out médiatique sur les évictions qui avaient déjà eu lieu à Sheikh Jarrah. Mariam Afifi explique ainsi dans un entretien accordé à Révolution Permanente que « [de nombreuses personnes] ont commencé à voir l’oppression à travers nos yeux, à travers nos producteurs, de nos vidéastes. Nous prenons nos histoires, nous les partageons. » et elle ajoute « Si ma vidéo [de mon arrestation] n’était pas devenue virale sur les réseaux sociaux, je serais toujours emprisonnée aujourd’hui. Si les réseaux sociaux n’étaient pas si puissants, Instagram, Facebook et Twitter ne supprimeraient pas nos posts et nos hashtags ».

Cette détermination et ce courage des femmes palestiniennes qui sont en première ligne de la résistance à l’État colonial d’Israël rappellent que c’est bien aux côtés de toutes les populations opprimées, et en l’occurrence du peuple palestinien, que l’émancipation des femmes pourra se réaliser. En effet le capitalisme, qui s’incarne en Palestine par l’État colonial et bourgeois d’Israël, se nourrit du patriarcat et s’en sert pour diviser les colonisés et mieux les exploiter, donc les palestiniennes ne pourront pas mettre à bas le patriarcat sans mettre à bas l’État d’Israel et plus généralement le système capitaliste qu’il sert. C’est pour cette raison que le mouvement féministe du monde entier, tout comme les organisations anti-racistes et le mouvement ouvrier, devraient soutenir le mouvement de résistance du peuple palestinien.

De la même manière, le mouvement de libération palestinien doit prendre en compte l’ensemble des problématiques du peuple palestinien opprimé pour lutter contre toutes les oppressions et injustices subies par la population. Les questions de genre ne peuvent être laissées à la marge. Mais cette lutte doit se faire en toute indépendance de l’Etat d’Israël qui les exploite et les opprime ainsi que de toutes les organisations qui s’adaptent au sionisme, mais également en toute indépendance des organisations politiques religieuses réactionnaires telles que le Hamas. Cette lutte doit s’inscrire dans une lutte d’ensemble pour la construction d’un Etat palestinien ouvrier et socialiste, dans lequel Juifs et Palestiniens puissent cohabiter en paix.

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