Toute une génération de musulman·es s’est sentie marginalisée sur les plans culturel, social et politique à la suite de ces ruptures historiques. Pourtant, c’est également en cette période de crise que de nouvelles visions de l’éducation et de la réforme ont commencé à émerger.
Sir Syed Ahmed Khan et le mouvement d’Aligarh, dont il fut le fer de lance, apparurent comme une lueur d’espoir, offrant la perspective d’un renouveau. La période qui suivit vit non seulement l’épanouissement de l’éducation moderne chez les musulman·es, mais aussi une participation accrue des femmes musulmanes, qui étaient restées largement invisibles jusqu’alors. Fatima Sheikh fut l’une de ces femmes qui se distinguèrent en tant que pionnières, remettant en cause les normes et les frontières sociales rigides.
Beaucoup se souviennent d’elle comme l’une des premières femmes musulmanes réformatrices de l’éducation en Inde. Elle a joué un rôle crucial dans l’élargissement de l’accès à l’éducation pour celles et ceux qui en avaient longtemps été systématiquement exclus. C’est Fatima qui a su rassembler différentes formes de marginalisation en s’engageant aux côtés des mouvements sociaux de Savitribai et de Phule.
Fatima est née à Pune, dans l’État du Maharashtra, au sein d’une famille musulmane. Malheureusement, ses parent·es sont décédé·es alors qu’elle n’avait que neuf ans. Elle a ensuite été élevée par son frère aîné, Usman Sheikh. Aux côtés de Savitribai Phule, Fatima a suivi une formation d’enseignante auprès de Cynthia Farrar, une missionnaire américaine à Ahmednagar. Ce qui a commencé comme une expérience d’apprentissage partagée s’est progressivement transformé en un partenariat solide et en une contribution majeure, laissant une empreinte durable dans l’histoire de l’éducation en Inde.
Beaucoup se souviennent encore très bien de la façon dont elle et son frère Usman Sheikh leur ont ouvert leurs portes lorsque le père de Jyotirao Phule a ordonné à Savitribai et à son mari de quitter leur maison ancestrale, car il désapprouvait le fait qu’elle et enseignent aux femmes, aux Dalits et aux castes inférieures. Par la suite, elle et il se sont engagés activement dans un mouvement qui remettait en cause les fondements mêmes de l’exclusion sociale. À une époque où la caste, le genre et la religion limitaient fortement l’accès à l’éducation, Fatima, aux côtés de Savitribai Phule, a choisi de défier ces barrières.
Cependant, malgré ses contributions décisives, les actions de Fatima Sheikh sont bien moins reconnues qu’elle ne le mérite. Son histoire fait partie de cette amnésie historique qui oublie délibérément certaines figures. Néanmoins, ces dernières années, ses contributions ont peu à peu commencé à occuper la place qui leur revient dans l’histoire. Google lui a rendu hommage avec un doodle dédié à l’occasion de l’anniversaire de sa naissance, le 9 janvier 2022. Plus tard dans l’année, en novembre, le gouvernement de l’Andhra Pradesh a officiellement intégré son héritage dans les manuels scolaires. Son travail pionnier dans le domaine de l’éducation a été salué dans de nombreux articles et interviews diffusés sur différentes chaînes d’information. Son action ne se limitait pas à l’enseignement ; elle visait à redéfinir à qui s’adressait l’éducation.
L’éducation a toujours été l’un des moteurs essentiels du progrès socio-économique de l’individu·e, en particulier, et de la communauté en général. L’histoire nous rappelle comment les communautés marginalisées ont été privées de ce capital culturel, que ce soit sur le plan linguistique ou de manière plus générale, par leur exclusion du système éducatif moderne. Ainsi, se souvenir d’une grande figure comme Fatima Sheikh apporte une lueur d’espoir dans le désespoir. Son héritage, son travail et son zèle en faveur des communautés défavorisées inspirent une action collective en faveur de l’éducation. Sa vie soulève une question importante : que signifie créer un accès à l’éducation dans des sociétés encore marquées par les inégalités ? Plus important encore, son travail peut-il nous aider à comprendre comment le changement s’opère réellement au sein des communautés ? Ces questions deviennent encore plus pertinentes lorsque l’on considère l’état actuel de l’éducation des musulmans en Inde, qui suggère que malgré une part de 14% de la population, les musulman·es sont fortement sous-représenté·es à tous les niveaux de l’éducation.
Cependant, le problème n’est pas seulement structurel ; il est aussi profondément social et psychologique. L’un des aspects les moins abordés de la marginalisation éducative est la question de la perception. Dans de nombreuses communautés, l’exposition limitée à des parcours professionnels variés et à des exemples de réussite restreint non seulement les opportunités, mais aussi l’imagination elle-même.
Des chercheurs tels qu’Anirudh Krishna soulignent que la présence de « modèles » constitue un tremplin essentiel pour la mobilité éducative au sein des communautés marginalisées. Dans ce contexte, l’héritage de Fatima Sheikh, pionnière de la réforme éducative issue de la communauté musulmane, revêt une importance particulière. Son travail montre comment des modèles de référence transformateurs peuvent redéfinir les perceptions dominantes. En élargissant l’accès à l’éducation et en remettant en cause les barrières bien ancrées, des personnalités telles que Fatima Sheikh contribuent à recadrer l’éducation non seulement comme une opportunité individuelle, mais aussi comme une obligation partagée. Cela exige des communautés qu’elles reconnaissent sa valeur, se soutiennent mutuellement et y investissent collectivement.
Cette idée fait écho à l’appel de B. R. Ambedkar à « éduquer, mobiliser, organiser ». L’éducation, au sens où l’entend Ambedkar, est un moyen d’émanciper les groupes marginalisés, leur donnant ainsi les moyens de lutter contre toutes les formes d’injustice, d’exploitation et d’oppression. À bien des égards, le travail de Fatima Sheikh et de ses contemporain·es nous rappelle que l’éducation est à la fois un droit et une responsabilité collective pour la transformation sociale.
Taranum Nishan
Taranum Nishan, doctorante à la Jamia Millia Islamia E-mail : taranumnisha08[at]gmail.com
https://www.mainstreamweekly.net/article16715.html
Traduit par DE
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