22 avril 2026 | tiré d’Inprecor.fr
Ces manifestations ont permis d’exprimer le rejet de Trump sur de nombreux fronts, comme l’ont démontré les marches et les banderoles, notamment en défense des immigrés, en solidarité avec la Palestine (bien qu’Indivisible, dans ses déclarations officielles, n’ait mentionné ni Gaza ni la Palestine), en défense des communautés LGBTQI+, de l’environnement et, bien sûr, de manière générale en opposition à la politique de Trump qui mène à l’autoritarisme.
Le mouvement contre l’ICE
Le deuxième front de résistance contre Trump est le mouvement contre l’ICE, la police de l’immigration. La résistance des réseaux anti-ICE de Minneapolis, face à l’arrivée de plus de 3 000 agents de l’ICE, a captivé l’imagination des antifascistes et des antiautoritaires du monde entier. Le meurtre de Renee Good, militante en faveur des personnes immigrées et citoyenne américaine, par des agents de l’ICE à Minneapolis, près du lieu où George Floyd a été tué par un policier en 2020, suivi quelques jours plus tard par le meurtre d’Alex Pretti, également citoyen américain et blanc, a déclenché un vaste mouvement de protestation qui secoue la scène politique américaine. Ces manifestations massives et les réseaux qui y participent s’inscrivent dans un nouveau mouvement social de masse qui réunit toutes les caractéristiques d’un mouvement social. La première de ces caractéristiques est son ampleur. Si les manifestations de rue ont rassemblé beaucoup de monde, la participation aux réseaux de solidarité a également été très forte. Entre 25 % et 50 % de la population de Minneapolis et de St. Paul (ville voisine de Minneapolis) a participé aux mobilisations et aux réseaux d’entraide, une proportion exceptionnelle.
La création de nouvelles organisations est également caractéristique d’un mouvement social. Le mouvement anti-ICE a donné naissance à de nouvelles organisations et a intégré des collectifs et des réseaux militants déjà existants, en particulier des associations de quartier et des réseaux créés lors de la mobilisation qui a suivi le meurtre de George Floyd en 2020.
Outre les réseaux proprement dits, des alliances se sont développées entre groupes anti-ICE – nouveaux et anciens –, comme à Chicago, où a été fondée une coalition regroupant une centaine d’organisations de toute la ville, l’Immigrant Coalition for Immigrant and Refugee Rights. Ces groupes se sont coordonnés avec les militants anti-ICE de Minneapolis. Dans certains cas, cela a été rendu possible grâce à des liens déjà existants établis par les syndicats.
Le mouvement anti-ICE est présent non seulement à Minneapolis et dans des villes comme Los Angeles et Chicago, où l’ICE a déployé d’importantes effectifs, mais aussi dans des villes comme Milwaukee, qui n’ont pour l’instant pas vu arriver en masse les agents de l’ICE, mais où un mouvement anti-ICE se développe en prévision d’une telle éventualité.
Les actions concrètes du mouvement
Ce mouvement a fait preuve d’un niveau d’organisation impressionnant et a su utiliser les méthodes traditionnelles des mouvements sociaux, telles que les manifestations et le boycott, ainsi que des variantes originales de ces tactiques. Dans les quartiers, les réseaux d’intervention rapide ont créé des groupes sur l’application de messagerie Signal pour mettre en contact les militant·e·s (beaucoup de personnes participaient pour la première fois) et organiser la défense collective à travers diverses formes d’entraide permettant aux immigrant·e·s d’échapper aux patrouilles de l’ICE, comme la distribution de nourriture. Lorsque l’ICE est repéré quelque part, l’alerte est donnée dans les groupes Signal et tout le monde se précipite sur place pour aider et filmer leurs activités. Les numéros d’immatriculation des véhicules de l’ICE sont diffusés et les militants suivent les mouvements de l’ICE avec leurs voitures. Des sifflets sont utilisés pour signaler la présence de l’ICE. La manière dont s’organise l’action consistant à suivre en voiture les véhicules de l’ICE rappelle les piquets de grève mobiles mis en place lors de la grève nationale du secteur textile de 1934 et lors de la célèbre grève des camionneurs de Minneapolis de 1934.
Un boycott est organisé contre la société de location Enterprise et contre les hôtels Hilton, qui ont loué des véhicules à l’ICE et hébergé ses agents. Il s’agit d’adaptations des méthodes utilisées depuis les années 80 pour faire pression indirectement sur les entreprises, en ciblant leurs clients. Dans tout le pays, des lycéens et des étudiants se sont refusés à aller en cours pour protester contre les rafles de l’ICE, et de nouvelles mobilisations sont prévues pour le 1er mai.
De nombreux syndicats, parmi les plus importants du pays, tels que le Syndicat international des employés de services (SEIU), le Syndicat des travailleurs de l’automobile (UAW) et des syndicats d’enseignants locaux et nationaux, parmi lesquels la Fédération américaine des enseignants (AFT) et l’Association nationale de l’éducation (NEA), ainsi que la fédération AFL-CIO elle-même, ont exprimé leur opposition à l’ICE. À Minneapolis, ces syndicats et d’autres ont soutenu les manifestations des 23 et 30 janvier.
May Day Strong
Le troisième pôle de résistance est May Day Strong (MDS), qui rassemble des syndicats de gauche et des sections syndicales, comme le syndicat des enseignants de Chicago (CTU) ou les sections combatives du SEIU à Minneapolis.
MDS prépare une journée d’action pour le 1er mai (May Day en anglais) qui consisterait en une grève générale, une grève des études et une grève de la consommation. 3 000 personnes ont participé à une vidéoconférence récemment organisée par MDS pour débattre des actions du 1er mai, en particulier les grèves, l’absentéisme scolaire et le boycott économique. La mobilisation du 1er mai de cette année ne sera certainement pas une grève classique avec des arrêts de travail convoqués par les syndicats, en raison des lois interdisant les grèves politiques et des conventions collectives dans lesquelles les syndicats ont renoncé à la grève. Mais l’agitation en faveur d’une grève générale va stimuler le débat autour de la question de la mobilisation sur les lieux de travail, des grèves massives et de la nécessité de s’opposer aux lois qui restreignent l’action syndicale.
Il est fort probable que les actions de ce 1er mai ressemblent un peu à celles de 2006 lors de la Journée sans Latinos, qui avait donné lieu à des manifestations massives dans des villes comme Los Angeles et Milwaukee – villes où vit une importante population d’origine mexicaine et latino-américaine – ainsi qu’à des grèves de facto, de nombreux travailleurs et travailleuses s’étant mis en arrêt maladie ou n’ayant tout simplement pas pris le chemin du travail pour manifester.
L’extrême gauche américaine et le mouvement anti-Trump
Au-delà de l’activité locale contre l’ICE à Minneapolis et ailleurs, et des manifestations « No Kings ! », les organisations d’extrême gauche ont organisé des manifestations contre les agressions décidées par Trump contre le Venezuela et contre l’Iran, ainsi qu’en solidarité avec le mouvement anti-ICE.
L’organisation de ces manifestations a été dominée par des organisations d’orientation campiste, telles que le Parti du socialisme et de la libération (PSL) et l’Organisation socialiste Freedom Road (FRSO). D’autres groupes y ont également participé, parmi lesquels Solidarity, une organisation socialiste et révolutionnaire.
Jusqu’à présent, la principale organisation de la gauche américaine, les Socialistes démocrates d’Amérique (DSA), s’est davantage consacrée à l’intervention électorale qu’aux manifestations contre la guerre et aux mouvements de protestation de masse en général. Mais les choses sont en train de changer. Certaines sections de la DSA ont participé à des actions concernant le Venezuela et l’ICE, et il semble que la DSA s’impliquera dans l’opposition à la guerre que Trump mène au Moyen-Orient.
Perspectives d’unification du mouvement anti-Trump
Le climat social et politique actuel dans le pays a créé un immense espace pour la résistance. Ni la campagne contre les immigrés ni la guerre contre l’Iran ne feront disparaître l’affaire Epstein ni ne feront oublier aux classes populaires le coût de la vie, qui va continuer à augmenter avec la hausse du prix du pétrole provoquée par la guerre qui touche tout le Moyen-Orient. Contrairement à l’opération menée au Venezuela, la guerre contre l’Iran s’annonce longue. Les sondages montrent déjà que l’agression américaine bénéficie de peu de soutien et est fortement rejetée. La guerre va également accroître le mécontentement envers Trump parmi ses partisans du MAGA (Make America Great Again) et parmi certains représentants républicains à qui il avait promis de mettre fin aux aventures militaires telles que la guerre en Irak.
Le mouvement anti-ICE à Minneapolis et dans tout le pays s’est profondément enraciné dans les quartiers populaires. Ces événements récents laisseront une empreinte indélébile dans la conscience de millions de personnes et beaucoup deviendront réceptives à des analyses et à des programmes radicaux sur le plan social et politique.
Le fait que la population immigrée latino-américaine aux États-Unis fasse partie, dans sa grande majorité, des classes populaires rend possible une évolution de la conscience des masses, partant d’une simple défense de leurs voisins et voisines (ce qui est la perspective actuelle de nombreux participants au mouvement anti-ICE) pour avancer vers une opposition à Trump sur une base de classe plus claire. Les anticapitalistes et les syndicalistes de lutte doivent mettre en avant le caractère de classe des attaques de Trump et la composition populaire et ouvrière des communautés immigrées qui subissent son offensive.
Unifier les différentes composantes de la coalition de masse « No Kings ! », qui reflètent la résistance globale et sectorielle à Trump, avec le mouvement anti-ICE, et leur donner une direction démocratique et ouvrière indépendante du Parti démocrate, constituerait un grand pas en avant pour le mouvement anti-Trump. Mais les défis sont encore à venir. Indivisible est une organisation verticale où les décisions sont prises par les ONG et non par le mouvement de manière démocratique. Et ses dirigeants affichent ouvertement leur sympathie pour le Parti démocrate et leur intention d’utiliser les manifestations pour soutenir ce dernier.
May Day Strong pourrait peut-être servir de trait d’union entre les manifestations « No Kings ! », avec leurs différents éléments de gauche, et le mouvement anti-ICE, afin de constituer un vaste mouvement anti-Trump dans lequel les syndicats et les classes populaires prendraient la direction. Les organisateurs des manifestations du 28 mars conçoivent leur action comme une étape vers le 1er mai, ce qui contribuera à cette unité. Mais après le 1er mai, Indivisible déploiera de grands efforts pour orienter le mouvement vers le soutien au Parti démocrate en vue des élections de mi-mandat de novembre 2026, ce qui aurait un effet démobilisateur sur le mouvement.
Le potentiel des trois composantes de la résistance à Trump réside dans leur caractère de masse, dans leur utilisation de tactiques traditionnelles et nouvelles issues du répertoire de la contestation, dans leur ancrage profond dans les classes populaires et les communautés opprimées des États-Unis, et dans leur indépendance vis-à-vis du Parti démocrate. Et, compte tenu des enjeux des élections de mi-mandat de novembre prochain, préserver l’indépendance du mouvement sera une tâche particulièrement importante. ■
07/06/2026
Kay Mann, est membre de Solidarity, la section américaine de la Quatrième Internationale, et professeure de sociologie à l’université
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