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Les organisations ultranationalistes radicalisent les jeunes Ukrainien.ne.s et le gouvernement de Kiev les paie pour le faire

Une enquête faites par RT révèle comment un groupe d’extrême droite utilise des fonds publics pour enseigner des idées ultranationalistes à des milliers de jeunes. Un chef de l’opposition accuse le gouvernement de « lavage de cerveau ».

2 décembre 2020 | RT.com/Russia
https://www.rt.com/russia/508427-ultranationalist-organisations-kiev-government/

Traduction : David Mandel

Chaque année, à la fin de l’été, plus d’une centaine de jeunes Ukrainien.n.es sont transporté.e.s dans la nature verdoyante du parc national Derman-Ostrog de la région de Rivne pour des cours de trois jours de techniques de survie, de premiers soins et d’activité physique.

Mais si de telles expériences sont partagées par des adolescent.e.s à travers l’Europe centrale et orientale, ce week-end en Ukraine occidentale a un côté plus sombre. Connu sous le nom de Jeux Gurby-Antonivsti, le voyage est organisé par l’aile jeunesse du groupe ultranationaliste le plus notoire de l’Ukraine. Il commémore une bataille sanglante qui a eu lieu dans ces mêmes forêts en 1944 entre les combattants locaux de la droite et les forces soviétiques poursuivant l’armée de l’Allemagne nazie en retraite .

Pendant 60 heures, pratiquement sans interruption, des jeunes participants se battent au corps à corps, déclenchent des fusées éclairantes et s’entraînent à panser des blessé.e.s. Le Congrès des jeunes nationalistes, qui organise l’événement annuel, le présente comme inculquant aux jeunes « la volonté de défendre la patrie, en maîtrisant l’héritage spirituel de la lutte de libération de l’armée insurrectionnelle ukrainienne (l’UPA) ».

Mais l’UPA et son groupe partenaire, l’OUN - l’Organisation des nationalistes ukrainiens - étaient des armées de guérilla qui se sont battues pour un État ethnique ukrainien indépendant, aligné sur les nazis. Influencé par son chef d’extrême droite, Stepan Bandera, le groupe a lancé une campagne de nettoyage ethnique dans l’ouest du pays, chassant et assassinant la population polonaise et juive de la région.

Dans son livre The Reconstruction of Nations, l’historien américain Timothy Snyder écrit comment l’UPA et l’OUN-Bandera, leurs rangs renforcés par les défections des prélèvements locaux nazis du S.S. Galicia, ont incendié des églises, leurs congrégations renfermées à l’intérieur. Selon Snyder, « ils ont montré des corps décapités, crucifiés, démembrés ou éventrés, pour encourager les Polonais y résidant encore à fuir ».

Les jeux militaires sur le terrain de Gurby-Antonivsti, selon leur site Web, sont organisés « non seulement pour honorer la mémoire des combattants pour la liberté de l’Ukraine », mais pour être « une forge de soldats-partisans de l’UPA. ». Et cela semble bien fonctionner. Les organisateurs, organisatrices se vantent sur leur page que « la preuve en est l’activité publique et la participation des « diplômés » à la guerre russo-ukrainienne moderne ». (Référence à la guerre civile, présentement figée, en Ukraine orientale).

Mais plus remarquable encore que ce camp d’entraînement ultranationaliste autoproclamé est le fait qu’il, et le Congrès nationaliste de la jeunesse (YNC) qui le dirige, sont directement financés par le gouvernement ukrainien - cela au nom de « l’éducation patriotique ». Le président Volodymyr Zelensky a lui-même défendu ces initiatives, introduites par son prédécesseur Petro Porochenko, dévoilant un ensemble de mesures visant à aider des organisations comme celles-ci à « développer davantage une conscience nationale dans la société et à inculquer un sentiment patriotique, comme base de spiritualité et de moralité."

Le YNC, branche jeunesse de l’Organisation révolutionnaire des nationalistes ukrainiens, successeur de l’OUN-Bandera, se vante sur son site Web de recevoir des fonds du Ministère de la Jeunesse et des Sports du pays. Les jeux sont presque entièrement financés par l’État. L’un des dirigeants les plus éminents du groupe, Ivan Kichka, a même eu un prix du Cabinet des ministres de l’Ukraine, selon leur site Internet. Mais tout en étant un bénéficiaire du financement des contribuables, le YNC fonctionne plus comme un groupe paramilitaire qu’un exploitant d’un camp d’été.

Citant des statistiques affichées sur leur page Web, des jeunes dirigeants, vêtus de kakis militaires, affirment que l’organisation a formé en 2013 au moins 1 400 soldats de la « Maidan Auto-défense », à la veille des manifestations, accompagnées vers la fin de fusillades, qui ont bouleversé le pays et ont fait tomber le gouvernement. Ils ajoutent qu’ils ont réalisé 1 885 projets publics et que leurs événements ont attiré plus de 35 000 personnes.

Parmi leurs activités, il y a un rassemblement en plein air, appelé « Feu insurrectionnel », où ils, elles « enseignent les idées du nationalisme ukrainien » aux personnes âgées de 16 à 26 ans, ainsi qu’une série de séminaires à grande échelle. Selon le groupe, en cinq ans il a « visité 15 villes d’Ukraine et a rencontré environ 650 jeunes garçons et filles. » « Aujourd’hui », poursuit le site, « les diplômé.e.s de leurs programmes sont des militant.e.s qui mettent en œuvre leurs propres initiatives et qui participent à des actions publiques à grande échelle. »

Il semble que les jeunes nationalistes disent vrai. Au cours du mois dernier, les manifestations à Odessa ont fait l’actualité internationale avec leur appel à la démolition de la statue de l’impératrice russe Catherine la Grande, qui a fondé la ville. La statue avait déjà été endommagée et mise en stockage après la Révolution de 1917, alors que les sentiments anti-monarchistes étaient vifs, avant d’être restaurée à la suite de la chute de l’Union soviétique. Mais un groupe de jeunes largement inconnu qui s’appelle « Décolonisons l’Ukraine », s’engage à faire tomber la statue afin « d’éliminer l’influence russe ».

À part les manifestations de rue, le groupe a lancé une pétition officielle sur le site Web du gouvernement ukrainien, demandant que la statue soit démolie et remplacée par celle d’Ivan Lypa, personnage qui s’est battu pendant la guerre civile contre les forces soviétiques au nom de l’indépendance ukrainienne. L’organisatrice de la pétition, promue par Décolonisons l’Ukraine, est Ulyana Ivanivna Kyryliv, dont le nom apparaît sur une liste de participant.e.s aux Jeux Gurby-Antonivsti du YNC.

Mais alors que le nationalisme ukrainien est en théorie partagé par toutes celles et tous ceux qui préconisent un État ukrainien indépendant, il est clair que le YNC, financé par l’État, adopte une approche plus étroite. Solomiya Farion, la présidente du groupe, qui se présente fréquemment en treillis militaires accompagnée de jeunes partisan.e.s, a plus tôt cette année publié sur son Instagram une photo de ce groupe qui accrochait une banderole avec l’inscription : « Ici meurt la Russie ». Dans la légende, elle critique « l’opération spéciale » de la Russie qui a saisi la Crimée et elle déclare que « nous ferons tout pour l’établissement de l’État ukrainien et pour le rétablissement de la justice ».

D’autres membres de l’équipe d’élite de YNC se sont également tournés vers les médias sociaux pour afficher leur engagement envers la cause ultranationaliste. Leur vice-président, Mykola Misak, a publié une vidéo de lui-même, armé d’un fusil, enseignant dans un bâtiment abandonné à un groupe de jeunes femmes en tenue de camouflage comment charger et tirer des fusils de chasse. Il a mis comme sous-titre « Bonne journée du savoir ! »

Misak déclare sur facebook qu’il sert dans les forces armées de l’Ukraine. Il a également publié une photo, prise d’un article sur les parachutistes publié sur un site Web d’information ukrainien. La photo le montre marchant avec l’unité, ce qui indique l’existence de liens entre les organisations de jeunes paramilitaires ultranationalistes et des membres hautement entraînés de l’armée, la deuxième en importance en Europe. Misak figure également sur des photos des Jeux Gurby-Antonivsti, où, toujours vêtu de camouflage, il est photographié avec des jeunes, tenant une poignée de fusées éclairantes.

Le ministère ukrainien de la Jeunesse et des Sports n’a pas répondu aux requêtes de commentaires de RT sur l’utilisation apparente de fonds des contribuables pour soutenir des organisations ultranationalistes.

Homme politique influent, Viktor Medvedchuk, qui dirige la Plateforme d’opposition « Pour la vie », dénonce l’administration du président Zelensky. Dans un communiqué, publié après que RT eut disséminé ces nouvelles allégations, il a déclaré que « malgré la pandémie de coronavirus et de graves problèmes économiques, le Ministère de la Jeunesse et des Sports de Zelensky finance des radicaux, leur permettant de réaliser des dizaines de projets socialement dangereux, y compris des camps d’entraînement militaire de jeunes, cela prétendument au nom de l’éducation patriotique, du développement de l’identité nationale et de la spiritualité. »

Il a conclu : « Le gouvernement de Zelensky, qui poursuit la politique de [l’ancien président] Porochenko en soutenant activement les groupes néonazis, cachant les crimes du régime fasciste, renversé grâce à notre victoire dans la Grande guerre patriotique. Il mérite la condamnation la plus sévère et devrait être envoyé à la poubelle de l’histoire comme ses prédécesseurs idéologiques. »

Plus tôt ce mois-ci, le Centre pour contrer la haine numérique, basé à Londres, a déclaré que deux groupes néonazis opérant en Ukraine, le tristement célèbre bataillon Azov et la division Misanthropique, recrutaient des militants d’extrême droite britanniques pour combattre dans la région. Selon eux, et selon les rapports du journal The Guardian, le réseau des suprémacistes blancs a utilisé Facebook pour attirer plus de 80 000 abonnés et diffuser son idéologie. Une page, intitulée « Chambres à gaz » vend de la marchandise qui inclut des T-shirts représentant des skinheads tuant des Noirs et des Juifs.

En juillet, Zaborona Media, basé en Ukraine, a publié des allégations, selon lesquelles StopFake, un projet Internet auquel Facebook s’est associé principalement pour « contrer la propagande russe », avait dans les faits des liens avec l’extrême droite du pays. Une ancienne membre de StopFake, Kateryna Kruk, a même été nommée responsable des politiques publiques de Facebook pour l’Ukraine. Kruk aurait été auparavant une militante du parti d’extrême droite Svoboda, parti ouvertement fasciste et antisémite. Tout comme le YNC, Svoboda a organisé des commémorations de l’UPA et OUN-Bandera.

Ces nouvelles révélations exerceront de la nouvelle pression sur le géant des médias sociaux et aussi sur le gouvernement ukrainien pour qu’ils prennent des mesures. Alors qu’une proportion importante de la population souhaiterait en fait des liens plus étroits avec la Russie, définir des événements ultranationalistes comme « éducation patriotique » ne peut qu’approfondir les divisions en Ukraine et rendre encore plus incertain l’avenir de ce pays.

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