Édition du 12 novembre 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Luttes syndicales

Base manufacturière, oui ! Destruction nationale, non !

Les travailleurs de Bombardier évaluent ce qu'ils ont accompli avec leur grève

- Entrevue avec Mario Lévesque, président du Syndicat des employés de Bombardier Transport La Pocatière -

(tiré du journal Le Marxiste-Léniniste (LML)

Le Marxiste-Léniniste : Quelle évaluation le syndicat fait-il de la grève que vous avez menée à la fin 2012 et de la situation depuis ?

Mario Lévesque : Cela fait depuis le 6 décembre 2012 que nous sommes retournés au travail. Il faut se rappeler que nous avions 3 points principaux dans la grève. Premièrement, le régime de retraite. Notre régime de retraite est un régime à prestations déterminées, et depuis 2003, soit la convention de 2003 et celle de 2007, nos prestations étaient gelées. On voulait un rattrapage là-dessus. Deuxièmement, c’était la sous-traitance. Depuis la perte du contrat de Chicago en décembre 2009, cela nous préoccupait beaucoup en rapport à son impact sur l’économie régionale. On craignait pour l’avenir de l’usine. On voyait les pièces partir pour le Mexique et les États-Unis et il y avait la question des machines que Bombardier avait fait sortir en 2010-2011. Troisièmement, les travailleurs voulaient une augmentation raisonnable, mais les salaires n’étaient pas un enjeu aussi important que les deux premiers.

Nous sommes sortis en grève le premier novembre. Pendant la grève, Bombardier nous a fait une nouvelle offre qui nous donnait ce que nous demandions sur les pensions et proposait des augmentations salariales. Nous avons rejeté cette offre et je crois que Bombardier ne s’y attendait pas, son porte-parole a dit dans les journaux qu’il ne comprenait pas pourquoi nous poursuivions la grève. Il nous restait le gros point qui est la sous-traitance. Les travailleurs étaient très inquiets à ce sujet, et la population de la région aussi. Nous avions déjà fait des sorties publiques à cause des machines et de l’expertise qu’on avait perdues, l’employeur ne voulait plus remplacer les machines lorsqu’elles étaient usées. Il n’y avait plus d’acier noir qui était découpé ici à La Pocatière. Les gens s’étaient ancrés dans leur tête que l’usine était perdue à plus ou moins long terme si la saga de la sous-traitance et de la perte des machines se poursuivait.
Nous avons poursuivi la grève et en sommes arrivés à une entente. Nous avons réussi à bloquer la sous-traitance. L’employeur s’est engagé dans la convention collective à maintenir les machines qui étaient déjà dans l’usine et à maintenir le parc-machines en bon état et il s’est engagé à nous ramener des pièces qui se faisaient chez nous dans le passé et avaient été envoyées au Mexique. L’employeur s’est engagé également, et ça c’est une chose importante pour nous, à ne pas envoyer de travail en sous-traitance tant que nos machines ne marchent pas à plein régime. Ça c’est le gros point qu’on a réussi en ce qui concerne la sous-traitance. Nous avons gagné que nos machines restent ici et que nos charges-machines marchent au maximum. Ces gains sont importants pour nous et pour la région. Lorsque tu vois partir la technologie et l’expertise, à un certain point c’est l’avenir de l’usine lui-même qui est en jeu. Nous avons aussi gagné une bonne augmentation de nos prestations de retraite et des augmentations de salaires acceptables.

Notre rapport de force était bon. On était dans un bon moment. On fournit 3 usines, Thunder Bay, La Pocatière, Plattsburgh. On est 3 usines, même 4 en comptant le Mexique, c’était difficile de nous garder 4-5 mois en grève parce que les autres usines auraient cessé de fonctionner. Ça a aidé notre cause. Cela faisait 34 ans qu’on n’avait pas eu de grève ici à La Pocatière. Ce qui a animé les travailleurs et nous a donné notre rapport de force, c’est que les travailleurs se sont dit que si on ne faisait rien on allait à notre perte, une perte pour nous-mêmes et pour la région. Bombardier est important pour la masse salariale de la région, des grosses usines dans la région il n’y en a pas beaucoup. Bombardier a des sous-contractants dans la région, toute une série de petites et moyennes entreprises qui dépendent de lui. On avait fait des concessions en 2003, puis en 2007, pour sauver les emplois, et on les perdait quand même, les emplois quittaient. Tout cela a joué dans la balance pour bâtir notre rapport de force.

Il reste encore un point en litige mais qui ne faisait pas partie de la période de négociations. C’est le point concernant les pièces pour le métro de Montréal qui sont faites à l’extérieur. Nous avons une lettre d’entente du début 2010 qui dit que si l’employeur obtient le contrat du métro de Montréal, ce qu’il a obtenu, les pièces seront faites ici à La Pocatière. Nous estimons que l’employeur n’a pas respecté la lettre d’entente et nous sommes en arbitrage à ce sujet. Nous avons déjà tenu des journées d’arbitrage et il y a d’autres journées de prévues en juillet et septembre. Si on gagne à 100 % en arbitrage, cela va obliger l’employeur à acheter une nouvelle machine. Vous savez qu’on n’a plus de machines ici pour couper de l’acier noir, ils s’en sont départis. Si on gagne, l’employeur devra acheter une machine pour la découpe de l’acier noir ce qui ferait que notre acier noir arriverait en feuilles comme c’était le cas dans le temps et serait découpé chez nous au lieu d’arriver tout découpé.

Présentement, nous avons débuté le contrat de construction de la nouvelle flotte de 468 wagons pour le métro de Montréal. Nous travaillons en ce moment sur le montage des premières voitures, l’étape des prototypes est terminée.

Les travailleurs disent que nous avons obtenu un bon règlement, un bon règlement pour nous-mêmes et la région. L’ambiance est bonne à l’usine en ce moment. Les travailleurs se parlent plus qu’avant, les liens entre les travailleurs sont plus solides qu’avant. Il n’y a pas d’acrimonie à l’heure actuelle et la production va bon cours. L’employeur semble s’être acclimaté à la convention collective qui a été signée.

Une chose qui inquiète beaucoup les travailleurs et la population en ce moment, c’est la réforme de l’assurance-emploi. Nous-mêmes avons des travailleurs en mise à pied. Nous sommes une usine à contrats. Lorsqu’il y a des mises à pied, pour les plus jeunes qui sortent, parfois cela peut durer six mois, un an avant qu’ils soient rappelés. Il n’y en a pas d’ouvrage dans la région ici. Le travailleur qui est en mise à pied, il sait qu’il va revenir travailler chez Bombardier à un moment donné dans 3-4-5 mois.

Maintenant, l’assurance-emploi ne va pas le laisser tranquille. Les petites PME sont encore plus inquiètes que les grandes compagnies, elles perdent leurs employés. On en entend parler à Montmagny, dans le Bas-Saint-Laurent. Les gens qui travaillent dans les érablières au printemps, qui travaillent dans la restauration, dans la sylviculture, tous ceux qui par leurs métiers ne travaillent pas l’hiver, ils vont aller travailler où ? C’est un gros sujet de discussion parmi nous.

LML

Le marxiste-léniniste

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