Édition du 21 septembre 2021

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Arts culture et société

Mikis Théodorakis : Génie musical et militant indomptable

Le grand compositeur grec Mikis Theodorakis vient de décéder. Il était de plus un chef d’orchestre accompli. Il a su allier musique sophistiquée et musique populaire. Il a composé une oeuvre qui ne se limite pas à certaines musiques de films. Elle s’avère diverse et variée, marquant le vingtième siècle artistique et politique. Opéras et symphonies, entre autres genres,

forment sa production.

photo Wigipédia

On sait qu’il fut aussi un militant de gauche indéfectible et avisé. Mais sait-on quelles épreuves il a traversées dans sa jeunesse, à l’époque de l’occupation allemande et italienne (1941-1945) et par la suite, de la guerre civile (1946-1949) ?

Au contraire de tant de militants et de militantes d’aujourd’hui, souvent de simples ratiocineurs qui se grisent à bon compte de slogans lancés au vent lors de manifestations sans portée, il a couru, lui, de réels risques. Il a payé de sa personne et souffert dans sa chair pour réaliser le rêve d’émancipation qui l’animait. Coexistaient en lui le militant intrépide et le créateur sensible, un mélange rare.

Fils d’un haut fonctionnaire et doué pour la musique, il paraissait destiné à une brillante carrière de compositeur et de chef d’orchestre. Il a fait ses premières compositions à douze ans et donné son concert initial à dix-sept. Pour autant, il n’hésita pas à entrer dans la résistance lors de l’occupation de la Grèce par les troupes allemandes, italiennes et bulgares.

Il connut sa première arrestation à Tripoli en 1942 par l’occupant italien. Libéré, il se retrouva à nouveau sous les verrous l’année suivante, mais cette fois il subit la torture. Relâché, il entra dans la clandestinité à Athènes. Il devint membre de l’organisation du Front national de libération ELAS, lequel regroupait des partis d’extrême-gauche. L’organisation était dominée par le KKE, le Parti communiste de Grèce.

Ces activités périlleuses n’empêchèrent pas le jeune homme de suivre clandestinement des cours au Conservatoire d’Athènes. Après le retrait des forces allemandes et italiennes fin 1944, il s’investit dans le combat contre les forces royalistes et réactionnaires, en partie formées d’ex-collaborateurs, qui avaient pris le pouvoir à Athènes. Il n’en n’avait donc pas fini avec la clandestinité, ni avec les mauvais traitements qui en sont un corollaire obligé. Son calvaire continua.

Par exemple en mars 1946, lors d’une manifestation, il fut battu presque à mort par la police du régime. On le déporta en 1947 à l’île d’Ikaria dans un camp de détention. Élargi, il dut y retourner en juin 1948, mais cette fois il subit un régime beaucoup plus cruel de détention, avant d’être transféré en décembre à l’île de Makronisssos dans un "centre de rééducation". À nouveau torturé et même enterré vivant à deux reprises à deux reprises, il y contracta la tuberculose. Il finit par en sortir grâce à son père et au soutien de camarades d’infortune. La guerre civile se termina en octobre 1949 par la défaite des forces communistes.

Pourtant... il passa ses examens au Conservatoire d’Athènes en 1950, obtenant son diplôme en harmonie, contrepoint et fugue. Durant cette décennie, il connut une carrière musicale réussie et commença même à percer sur la scène internationale. Milieu des années 1950 et début de la décennie suivante, il composa aussi ses premières musiques de film.

Mais notre homme ne reniait pas pour autant ses convictions politiques. Il fut élu au Parlement grec en 1964 comme représentant d’un mouvement démocratique de gauche.

Le coup d’État des colonels du 21 avril 1967 le contraignit encore une fois à entrer dans la clandestinité. Il fut arrêté le 22 août, emprisonné bien sûr, puis placé en résidence surveillée avant d’être banni du pays en août 1968. Mais cette fois, plus de torture, vu sa notoriété internationale. Il continua de s’opposer à la junte militaire de l’étranger et à multiplier concerts et chansons de résistance.

Pour conclure sa biographie, Mikis Theodorakis a su concilier comme pas un engagement artistique et politique. À ce dernier égard, la guerre civile qui déchira son pays de 1946 à 1949 fut déterminante.

La guerre civile grecque

Au contraire de la guerre civile espagnole (1936-1939), celle de la Grèce est moins connue, mais aussi importante. La Grèce a été victime dans une certaine mesure, du jeu entre les superpuissances (États-Unis et Grande-Bretagne d’une part, URSS d’autre part), même si c’est la Yougoslavie de Tito et l’Albanie qui ont soutenu les communistes grecs durant la lutte.

Londres considérait la Méditerranée orientale comme sa zone d’influence et Churchill a beaucoup fait pour empêcher la Grèce de tomber dans le camp communiste en aiguisant les tensions déjà fortes qui minaient le pays.

Ce conflit meurtrier a fait en quatre ans (si on y inclut les premières violences anticommunistes d’extrême-droite à la fin de 1944) environ au moins quarante à cinquante mille morts, une multitude de blessés et des dévastations matérielles étendues.

Pour l’essentiel, il a opposé l’armée gouvernementale grecque et des irréguliers d’extrême-droite (dans certains cas, d’ex collaborateurs avec les nazis et les fascistes), appuyés par la Grande-Bretagne puis les États-Unis, à l’armée démocratique de Grèce, branche armée du Parti communiste soutenu, lui, par la Yougoslavie de Tito, l’Albanie et la Bulgarie.

Pourquoi Moscou a-t-il cessé d’appuyer les communistes grecs, ce que Staline faisait pourtant depuis 1941 ? Pour des raisons de haute (et basse) politique et des motifs diplomatiques. Staline avait négocié en secret avec Churchill les Accords de Moscou (octobre 1944) aux termes desquels l’influence britannique s’élèverait à 90% sur la Grèce et à 10% pour l’URSS ; aussi bien dire que le gouvernement soviétique abandonnait la patrie de Theodorakis aux puissances occidentales, et ce au détriment des forces de gauche locales, en particulier communistes.

L’anticommunisme commençait à se faire sentir en Occident et il n’était pas question pour Londres et par la suite Washington de tolérer une Grèce communiste. Staline respecta ces accords, mais pas certains de ses alliés comme on l’a vu, surtout Tito qui pour sa part allait rompre avec L’URSS en 1948.

Le mouvement de résistance grec, fondé en septembre 1941, réunissait les forces vives du KKE (le Parti communiste) ainsi que des démocrates et des syndicalistes. Il prend le nom d’EAM et il organise une armée de résistance (ELAS, ou "armée de libération nationale"), dominée par le Parti communiste. Il existait donc déjà des divisions entre communistes et démocrates, ceux-ci étant exclus du haut commandement militaire de l’ELAS. Suivant les instructions de Staline, le KKE adopte un discours public valorisant l’union nationale contre les occupants étrangers. Comme la résistance yougoslave, l’ELAS bénéficia un certain temps de l’aide britannique, mais les Anglais se tournèrent bientôt contre le KKE et sollicitèrent de Moscou la fin de son appui à celui-ci. Comme on l’a vu, Moscou céda en octobre 1944.

Les communistes grecs, qui ignoraient l’accord de Moscou, formèrent un gouvernement clandestin qui cessa de reconnaître le roi et le gouvernement grecs en exil au Caire. Le roi Georges 2 réplique en mettant sur pied à son tour un gouvernement de coalition regroupant des libéraux et des représentants d’autres tendances dont le progressisme n’était pas toujours évident. Les forces armées grecques d’Égypte en exil, se mutinèrent en avril 1944 et exigèrent l’intégration de la résistance dans le gouvernement.

Les Britanniques tentèrent de miner l’influence communiste en Grèce par la bonne vieille méthode du "diviser pour régner". Ils firent débarquer une brigade au Pirée en octobre 1944 et exigèrent le désarmement des communistes. Par ailleurs, ils armèrent les forces réactionnaires et anticommunistes. Le gouvernement grec monarchiste était revenu de son exil égyptien en octobre 1944, alors que les forces allemandes étaient en pleine débandade. Les communistes, qui avaient d’abord accepté de participer à ce gouvernement de coalition, s’en retirèrent en raison de divergences inconciliables.

Des troubles éclatèrent alors à Athènes entre Britanniques et droitistes grecs d’une part, et les forces communistes d’autre part (3 décembre 1944-11 janvier 1945). Ils se soldèrent par la victoire des premiers. Mais les communistes passèrent à la contre-offensive et prirent le contrôle de la quasi totalité du territoire, sauf Athènes et Salonique.

Le 12 février 1945, une trêve est conclue à Varkiza entre le ministre des Affaires étrangères grec et le secrétaire du KKE pour l’EAM et l’ELAS.
Cet accord prévoyait :

1- La tenue d’un référendum dans l’année sur la question de la constitution grecque ;

2- Un scrutin pour la mise sur pied d’une assemblée constituante chargée de rédiger une nouvelle "loi organique" ;

3- Les deux signataires convenaient que les Alliés enverraient des superviseurs afin de vérifier la validité du scrutin ;

4- Les communistes pourraient participer aux activités politiques s’ils rendaient leurs armes ;

5- Les libertés civiles et politiques étaient garanties et le gouvernement grec s’engageait à créer une armée nationale apolitique.

Staline exhorta les communistes, à la suite de la conférence de Yalta, à respecter cette entente d’unité nationale.

Mais les engagements gouvernementaux ne furent guère tenus. Par exemple, l’accord n’accordait l’amnistie que pour des motifs politiques, mais plusieurs actions des communistes pendant les affrontements d’Athènes furent considérés comme apolitiques, c’est-à-dire criminelles. Cependant, beaucoup de communistes rendirent leurs armes, ce qui les rendit très vulnérables aux exactions des irréguliers de droite, qui, eux, se trouvaient bien équipés. Une "terreur blanche" s’abattit sur le pays, avec la complicité gouvernementale, en particulier dans les régions auparavant contrôlées par les communistes.

Des élections législatives furent organisées, supervisées par les Britanniques, mais l’intimidation armée de l’extrême-droite fut telle que les communistes refusent d’y participer. Il ressortit donc des urnes un gouvernement monarchiste d’extrême-droite, multipartiste, formé en partie d’ex collaborateurs avec les occupants nazis et fascistes.

Le KKE hésita d’abord à reprendre la lutte armée ; l’EAM-ELAS constitua en fin de compte un gouvernement rival en Épire. La lutte armée était devenue inévitable à l’échelle de tout le pays. Elle reprit le 12 février 1946. Les communistes purent l’entamer grâce au soutien de Tito. Le gouvernement d’Athènes était soutenu par le Royaume-Uni et plus tard, par les États-Unis, ce qui se révéla décisif pour l’issue du conflit.

Faute de suffisamment d’armement lourd (canons, chars d’assaut et aviation), les communistes durent se livrer à la guérilla dans les montagnes. En décembre 1947, ils constituèrent une "armée démocratique de Grèce". Au même moment ou à peu près, le Parti communiste et les syndicats furent interdits.

Le pays était divisé entre une "République de Konitza" communiste (regroupant l’Épire, la Macédoine-Occidentale, une partie de la Thessalie et de la Macédoine-Centrale) et la majeure partie du territoire, sous autorité gouvernementale monarchiste.

Les communistes perdirent du terrain régulièrement, en dépit de combats féroces avec leurs ennemis et du soutien de Tito. Celui-ci rompit avec Staline en 1948 ; la direction communiste grecque, sous la pression du Kominform et contre les intérêts les plus élémentaires de sa lutte, appuya Staline contre Tito, lequel, outragé, cessa alors d’alimenter "l’Armée démocratique" en armes et en munitions, privation non compensée par un retour de l’aide soviétique escomptée de ce ralliement de dernière minute.

De plus, le commandement communiste voulut transformer ses troupes de guérilléros en une armée apte à affronter celle du gouvernement en rase campagne mais sans en avoir les moyens (qu’il espérait de Staline), une erreur tactique majeure. Staline abandonna les communistes grecs à leur sort. Il avait sans doute aussi sur le coeur leur longue alliance avec Tito en dépit de leur tardif retournement intéressé.

De tout cela, il résulta la défaite finale communiste lors de la bataille des monts Grammos, qui mit fin au conflit le 16 octobre 1949.

Il faut ajouter aussi que si les communistes ont exercé une influence importante durant cette période, ils ne bénéficiaient peut-être pas non plus de l’adhésion d’une majorité de la population. Leur défaite ne peut s’expliquer seulement par l’équipement militaire supérieur de leurs ennemis ni par les exactions de ces derniers. Les communistes n’ont jamais pu s’organiser en armée puissante, égale à celle du gouvernement. Ils étaient beaucoup moins nombreux que les soldats de l’armée régulière (tout au plus 51,000 mille guérilleros contre 155,000 réguliers).

Les derniers combattants de gauche durent s’exiler, souvent avec leurs familles dans les pays limitrophes (Yougoslavie, Roumanie, Hongrie, Tchécoslovaquie).

Tel est, en gros, le contexte tourmenté où a évolué Mikis Theodorakis. Il met en relief certains traits majeurs de son oeuvre inoubliable.

Jean-François Delisle

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