Montréal, le 9 juin 2025 - Les membres de 6 organisations syndicales québécoises représentant plus de 25 500 artistes, créateur·trice·s, interprètes, artisan·e·s et technicien·ne·s de l’audiovisuel et de la musique se sont réuni·e·s en ce lundi 9 juin 2025 pour rendre public leur « manifeste pour la défense de la création authentique ». Cette déclaration met en évidence les grands principes avec lesquels il leur parait indispensable de conduire un développement responsable et prudent des outils d’intelligence artificielle ainsi que leurs revendications et recommandations adressées aux responsables politiques provinciaux et fédéraux ainsi qu’aux différent·e·s acteur·e·s de notre industrie.
Préambule
L’IA générative s’impose un peu plus chaque jour dans nos vies, nos discussions, nos métiers, nos médias. Elle véhicule un grand nombre de promesses pour des lendemains plus performants, plus créatifs, plus rentables. Elle est présentée comme une « révolution » qu’on ne peut arrêter, comme « un train qu’il faut prendre à temps » sous peine de rester sur le quai des temps passés.
Pourtant, chaque jour, des œuvres de créateur·trice·s sont usurpées à des fins d’entrainement de l’IA. À chaque instant, images, textes, voix, compositions, sont utilisés sans consentement, sans transparence et sans rémunération, violant toutes les valeurs morales et les cadres réglementaires les plus fondamentaux.
Avons-nous décidé, en tant que société, que tout ça n’avait plus aucune valeur ? Que l’artiste-créateur·trice pouvait se faire piller pour enrichir les multinationales qui exploitent ses œuvres ?
Avons-nous décidé, en tant que société, qu’il était normal d’accepter comme une fatalité des temps modernes, de voir nos conditions de travail se faire piétiner au nom de l’innovation ?
Avons-nous décidé, en tant que société, de courir le risque de voir la souveraineté de notre culture distincte menacée par des technophiles obsédé·e·s par une vision mercantile de la création ?
Avons-nous décidé de tout cela ?
Dans le milieu des arts et de la culture... JAMAIS !
Le développement de l’IA générative dans le milieu culturel doit se faire avec les artistes, pour les artistes et de manière prudente, raisonnable et raisonnée.
En savoir plus et signer le manifeste.
Grands principes
Principe #1 : Innovation n’est pas synonyme de progrès
Le progrès ne vaut que s’il est partagé par tous. (Aristote, philosophe grec, 384-322 av. J.-C)
Nous recommandons de ne pas confondre innovation et progrès. Le véritable progrès est celui qui est élaboré, négocié et conçu pour bénéficier au plus grand nombre et améliorer les conditions de vie de toutes et tous.
L’IA pourra sans doute permettre, dans certains domaines, d’accomplir ce que l’humain est incapable de faire seul. Mais il faudra que tout le monde puisse, demain, bénéficier de ces avancées, pour que nous soyons en mesure de parler de véritable progrès.
Sans cela, l’IA risque de devenir un accélérateur d’inégalités entre celles et ceux qui pourront bénéficier des innovations, et celles et ceux qui, pour des raisons sociales, géographiques, économiques, culturelles, en seront tenu·e·s à l’écart.
Dans le milieu culturel, l’IA n’a pas encore démontré sa capacité à être un véritable agent de progrès. Si les systèmes d’IA veulent trouver leur place parmi nos outils de travail, leurs opérateurs doivent nous prouver leur volonté d’être au service de la créativité, dans le respect et au bénéfice de toutes celles et tous ceux qui sont les authentiques artistes et artisan·ne·s. L’IA, conçue et développée essentiellement par des compagnies centrées sur des objectifs de pouvoir et de profits, est surtout une illusion de progrès. Cette course technologique effrénée se fait sans aucune éthique, au détriment de nos créateurs et créatrices et de la diversité culturelle.
Principe #2 : L’art est de nature particulière
L’art est d’une nature particulière. Il est humain.
L’artiste ne crée pas par automatisme. Il crée par impulsion, par désir de communiquer à ses contemporain·e·s une vision personnelle et unique de notre société, notre existence, notre condition humaine.
L’IA, elle, ne connaitra jamais l’un des constituants fondamentaux de l’être humain : celui de se savoir mortel, celui qui probablement nous pousse à créer…
L’IA ne fait que se saisir de tout ce qui a été fait auparavant. Avant elle, sans elle. Elle n’est que la somme de toutes ces visions intimes du monde, qu’elle découpe, émiette et recopie pour les assembler. Loin d’innover, elle recycle !
L’IA reproduit nos conditionnements sociaux, perpétue nos clichés et reflète l’idéologie dominante. Elle nous offre une vision biaisée du monde. Elle menace la diversité des expressions culturelles et, par le fait même, la souveraineté culturelle du Québec, ses spécificités mais également la place du français dans notre paysage culturel. C’est pour ces raisons que l’art est, et doit rester, un privilège de l’humain et que seules les œuvres créées par des humains peuvent être reconnues comme telles par le droit d’auteur canadien.
Principe #3 : L’IA n’est pas une révolution, mais une évolution !
Il n’y a pas de « révolution de l’IA », n’en déplaise aux impatients. L’idée même de révolution induit un changement brutal qui impose de nouveaux paradigmes en faisant table rase du passé.
Ici, nous ne parlons pas de révolution mais d’une phase d’évolution importante qu’il convient de mener avec prudence et responsabilité.
Il n’y a aucune saine raison d’agir dans la précipitation. Ces transformations doivent se faire dans le dialogue, le respect, la régulation et le calme. Il y va de l’avenir de certaines industries, dont la nôtre !
Le temps de la démocratie est un temps long. Celui de la réglementation l’est également. Les amateurs de vitesse, qui prônent le libre accès et la dérégulation, doivent lever le pied et accepter de prendre leur place dans le trafic de la coopération. C’est pourquoi les gouvernements fédéraux et provinciaux doivent promptement clarifier leurs positions et les grands principes qui guideront leurs travaux. Ils doivent commencer, sans attendre, à élaborer un cadre réfléchi et concerté permettant un développement respectueux et éthique de l’IA.
Revendications et recommandations
Sur la base des grands principes présentés précédemment, nos organisations s’entendent pour appeler les gouvernements québécois et canadien à :
– Exercer un leadership fort dans chacune des instances internationales où l’encadrement de l’utilisation de l’IA est étudié pour y défendre les enjeux spécifiques aux arts, à la culture et à la diversité des expressions culturelles ;
– Appuyer sans ambiguïté le développement d’un protocole additionnel à la convention de l’UNESCO de 2005 sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles. Cette démarche nous apparait comme la plus adaptée pour renforcer l’efficacité de la convention dans l’environnement numérique et face aux défis posés par l’IA ;
– Bâtir prioritairement un cadre réglementaire strict, impossible à contourner et encadrant le développement et l’utilisation de l’IA en veillant spécifiquement à protéger les droits individuels des personnes, les droits des travailleurs et travailleuses et les droits d’auteur des créatrices et créateurs. Nous demandons que le principe « A.R.T. » (Autorisation, Rétribution, Transparence) guide les travaux d’encadrement et de révision des programmes de financement ;
– Exiger des systèmes d’IA une transparence totale quant aux contenus utilisés pour l’entrainement des outils et leurs conditions d’utilisation et de rémunération ;
– Reconnaitre et affirmer que la Loi sur le droit d’auteur vise à s’assurer que seul un humain puisse générer une œuvre ou une prestation protégée par le droit d’auteur ;
– S’engager à ne jamais considérer la fouille de textes et de données (FTD) comme une exception possible à la Loi sur le droit d’auteur ;
– Exiger que tout contenu généré par l’IA soit identifié comme tel aux yeux du grand public.
Conclusion
En conclusion, nos organisations rappellent que le milieu artistique a toujours été favorable au progrès et a su évoluer au fil des époques et des nouvelles technologies. Nos artistes, créateur·trice·s, interprètes, artisan·e·s et technicien·ne·s de l’audiovisuel et de la musique en seront évidemment capables cette fois-ci encore !
Utiliser avec prudence des outils d’intelligence artificielle pour améliorer certains aspects de nos métiers est naturellement une pratique appelée à se développer. Nous la comprenons, la soutenons et l’accompagnons.
En revanche, voir notre culture se laisser dévorer « donnée par donnée », « emploi par emploi », « œuvre par œuvre » par des compagnies technologiques aux fins lucratives et souvent peu respectueuses des cultures nationales, locales et distinctes n’est pas acceptable.
Il est de notre responsabilité, d’une part d’y sensibiliser celles et ceux que nous représentons et, d’autre part, de dénoncer les pratiques abusives qui menacent nos emplois, notre culture, nos vies en exigeant un cadre de régulation plus efficace.
Nous sommes et resterons mobilisé·e·s.
Nos gouvernements doivent l’être et agir de manière raisonnable et raisonnée quant au développement des systèmes d’IA.
L’art a besoin d’être aimé et soutenu…parce que l’art est humain !
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