28 octobre 2025 | tiré d’Europe solidaire sans frontières
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article76838
Mardi 28 octobre, l’Assemblée nationale a adopté à la surprise générale un amendement porté par l’Insoumis Éric Coquerel, le communiste Nicolas Sansu et leur collègue du groupe écologiste et social Clémentine Autain. Cet amendement, inspiré par l’économiste Gabriel Zucman, vise à lutter contre l’évasion fiscale en taxant les multinationales, et pourrait rapporter entre 20 et 26 milliards de recettes à l’État. Une « victoire pour la justice fiscale » que salue Clémentine Autain dans cet entretien.
La cofondatrice de L’Après (petit parti qui réunit d’ex-Insoumis et siège avec les écologistes à l’Assemblée) sait qu’il est désormais impossible pour les macronistes – qui ont voté contre – d’approuver la copie budgétaire. « M. Lecornu respectera-t-il le vote, lui qui a promis de ne pas passer par le 49-3 et cherchait 30 milliards pour boucler le budget ? C’est là que nous verrons l’ampleur de la mascarade », anticipe-t-elle.
Alors que la censure semble donc à nouveau à l’ordre du jour, Clémentine Autain alerte le Parti socialiste (PS) sur sa stratégie de négociation qui le place « à nouveau devant la suspicion de trahison », et plaide pour une union de la gauche et des écologistes à la hauteur de « la vague néofasciste internationale ». À la gauche d’être au rendez-vous, sans « compromission ni marginalisation », défend-elle.
Mediapart : Votre amendement pour une taxation minimale des multinationales a été adopté mardi soir. Comment analysez-vous le résultat de ce vote ?
Clémentine Autain : C’est une victoire pour la justice fiscale et un revers pour cette mondialisation fondée sur la financiarisation de l’économie et la loi du plus fort. Dans ce débat budgétaire sur les recettes de l’État, et compte tenu de la composition singulière de notre Assemblée, les majorités sont très variables en fonction des sujets. Même si les droites et l’extrême droite s’allient de manière quasi systématique pour empêcher de nouvelles recettes mettant à contribution ceux qui ont le plus.
Le Rassemblement national (RN) cherche à l’évidence, pour prendre le pouvoir, du soutien dans l’oligarchie et rejoint plus clairement l’orientation économique de la vague néofasciste internationale, ultralibérale sur le terrain économique et obsédée par la destruction de l’État social.
Pour autant, les gauches et les écologistes ont porté cette proposition et le RN l’a votée, cette nouvelle taxe étant aussi une question de patriotisme. Mais le RN avait voté contre en commission des finances, puis Jean-Philippe Tanguy, avec le groupe RN, avait au débotté déposé un amendement très proche des nôtres, avant de finalement le retirer en séance, et n’a pas pris la parole pour expliquer ce vote !
Le moins que l’on puisse dire, c’est que le RN y va à reculons. Résultat : le budget recettes de l’État vient d’être abondé de 26 milliards d’euros environ, pris sur les multinationales. M. Lecornu respectera-t-il le vote, lui qui a promis de ne pas passer par le 49-3 et cherchait 30 milliards pour boucler le budget ? C’est là que nous verrons l’ampleur de la mascarade.
En quoi consiste cet amendement, concrètement ?
L’objectif, c’est que les multinationales paient autant d’impôts sur leurs bénéfices en France que nos TPE-PME. Nous ne pouvons rester les bras croisés devant le cours de la mondialisation qui exacerbe les inégalités dans des proportions inédites, détruit les économies locales et les biens communs. Devant les mauvais coups de Trump et l’offensive chinoise, il nous faut agir.
La taxe Zucman est aussi un enjeu de démocratie.
Cette taxation minimale des multinationales participe de l’État stratège et protecteur que j’appelle de mes vœux, qui pilote la transformation de notre économie pour la mettre à l’abri de la logique du profit et de la loi du plus fort, et au service de la satisfaction de nos besoins authentiques.
Quels reproches faites-vous à la taxe Zucman « light » proposée par les socialistes pour obtenir des concessions de la Macronie ?
Elle rate la cible. L’économiste Gabriel Zucman démontre pourquoi il faut taxer le patrimoine des milliardaires sans exonération aucune. C’est ainsi qu’on empêchera le contournement de l’impôt opéré grâce à l’optimisation et au recours à des holdings qui font écran aux prélèvements. Si l’on enlève une partie des mal nommés « biens professionnels », qui n’ont rien à voir avec le four du boulanger, les milliardaires ne contribueront toujours pas, en proportion de leurs revenus, autant que la majorité des Français·es. Il serait même très facile à Vincent Bolloré d’échapper à cette taxe « light » !
Nous n’avons aucune raison d’en rabattre sur la taxe Zucman, plébiscitée par 86 % des Français·es et qui rapporterait autour de 20 milliards d’euros. En 1996, le patrimoine des cinq cents plus grandes fortunes françaises représentait 6 % du PIB. Aujourd’hui, il atteint 42 % ! Cette taxe innovante est une question d’égalité devant l’impôt et de partage des richesses. C’est aussi un enjeu de démocratie car les milliardaires ne s’achètent pas que des yachts et des châteaux, mais aussi des grands médias ou des rues de Paris. Il faut en finir avec ce que j’appelle le séparatisme fiscal.
La Macronie est aux ordres d’un Medef et d’une oligarchie déchaînés, prêts à en découdre par tous les moyens. Leur ennemi : la justice fiscale et sociale. Celle-ci est réclamée à cor et à cri dans notre pays, qui a la passion de l’égalité. C’est le moment pour nous d’être offensifs, et d’aller même plus loin.
Contrairement à 2024, la gauche est entrée désunie dans le débat budgétaire du fait de la stratégie de négociation du PS. En ressentez-vous les effets ?
J’aurais préféré que les gauches et les écologistes entrent unis dans ce débat, comme je souhaite le rassemblement pour affronter toutes les échéances à venir. Malheureusement, alors que « Front populaire 2027 » avait été lancé en juillet [nom de l’alliance des socialistes et des écologistes avec Lucie Castets pour aboutir à une candidature commune à la présidentielle – ndlr], le PS a fait le choix dès la rentrée de présenter sa propre feuille de route budgétaire, puis de ne pas voter la censure et d’entrer en négociation avec Sébastien Lecornu. Ce choix l’isole du reste de la gauche. Le désaccord n’est-il que tactique ? Là est la question.
Je ne vois ni rupture ni compromis dans la copie budgétaire proposée par M. Lecornu. C’est un budget de combat : gel des pensions de retraite, des allocations familiales et des APL, doublement des franchises médicales, 7 milliards en moins pour la santé, fiscalisation des indemnités pour les personnes atteintes d’affections longue durée, baisse des aides pour la rénovation thermique ou des salaires des apprentis, et j’en passe. Les droites veulent faire payer aux classes moyennes et populaires le prix de leurs cadeaux à une poignée d’ultraprivilégiés, la facture de leur mauvaise gestion. C’est inacceptable. C’est indécent. C’est révoltant.
Les Français·es veulent, à juste titre, en finir avec l’instabilité et le cirque politique. Mais l’idée que négocier avec la Macronie nous sortirait de l’instabilité est en réalité assez baroque. Le responsable du chaos est à l’Élysée. Emmanuel Macron et sa famille politique brutalisent nos institutions, utilisant les pires ressorts de la Ve République pour imposer une politique massivement rejetée par le peuple français.
Plus le temps passe, plus ce que le PS disait avoir obtenu en échange de sa non-censure semble en effet s’alléger. Comprenez-vous leur démarche ?
Je me suis affrontée pendant longtemps à la politique économique du PS. Accompagner les logiques de marché, à l’instar de la social-démocratie européenne, a conduit la gauche dans le mur. C’était le sens de la fracture entre le « oui » et le « non » de gauche au moment du référendum sur le traité constitutionnel européen en 2005.
Si je pense qu’une alliance est possible avec les socialistes aujourd’hui, c’est parce qu’ils ont pris leurs distances avec l’ère Hollande. Olivier Faure et Boris Vallaud ont dit avoir tourné cette page. La France insoumise n’aurait d’ailleurs pas fait la Nupes [Nouvelle Union populaire écologique et sociale – ndlr] puis le NFP [Nouveau Front populaire – ndlr] si le PS était resté enkysté dans l’impasse de l’accommodement.
L’impression de petits arrangements avec la Macronie pour éviter la dissolution place les socialistes devant la suspicion de trahison.
Depuis leur non-censure et leur entrée dans les négociations avec Sébastien Lecornu, le doute réapparaît. Les socialistes sont-ils déterminés ou non à conduire une politique fondamentalement différente de celles menées ces quarante dernières années ? Bien sûr, il est toujours bon de discuter en démocratie, d’aller chercher des avancées pour le quotidien de la population. Mais attention : ces négociations avec Lecornu se font au prix de la fracturation à gauche. L’impression de petits arrangements avec la Macronie pour éviter la dissolution place les socialistes à nouveau devant la suspicion de trahison. Qu’il n’y ait rien sur l’écologie dans leur liste de demandes, qui fond au fil des semaines, est également un motif d’inquiétude.
N’êtes-vous pas encore fixée sur ce doute ?
C’est à la fin du bal qu’on paie l’orchestre. Mais je redoute que les socialistes se retrouvent comme des grenouilles dans une casserole d’eau, ébouillantés sans s’en rendre compte, s’habituant petit à petit à la chaleur des tractations sans possibilité de s’en échapper. J’ai envie de leur dire : il est encore temps de sortir de la casserole !
Il faut tout de même qu’ils soient très insensibles à la chaleur pour ignorer encore le danger…
La peur de la dissolution ne fait pas une stratégie politique. Il serait bien de ne pas valider nous-mêmes qu’elle signifierait forcément l’arrivée au pouvoir du RN. Qui convainc-t-on en intériorisant la défaite ? Comment créer de la dynamique si l’on part perdants ? Heureusement que nous avons été plus audacieux au moment de la création du NFP. Notre union et notre détermination nous ont permis de déjouer le scénario rabâché d’une victoire écrasante de l’extrême droite.
Surtout, je crains qu’en laissant la colère et l’opposition franche au RN, au nom de la « responsabilité », on recule pour plus mal sauter. Au printemps 1936, le socialiste Marceau Pivert écrivait : « Les masses ne se contenteront pas d’une modeste tasse de guimauve portée à pas feutrés au chevet de la mère malade. »
La clarté de notre opposition et la visibilité d’un pôle solide des gauches et des écologistes, qui propose un projet aux Français·es, est notre sésame. Ma conviction, c’est que tout ce qui alimente la reconstitution de deux gauches irréconciliables nous éloigne de la victoire face à l’extrême droite. Or c’est d’elle que dépend l’issue émancipatrice aux tragédies contemporaines.
La droite ultralibérale et le RN célèbrent la victoire de Javier Milei en Argentine depuis dimanche. Comment interprétez-vous le renforcement de ce courant anti-étatiste en France et à l’international ?
Javier Milei est l’un des idéologues de ce néofascisme, comme l’a montré son discours à Davos. Il finit ses discours par : « Vive la liberté, bordel ! », détournant ce principe de son sens fondamental. Pour lui, pour eux, c’est la liberté de jouissance sans entrave des dominants, la liberté des marchés financiers, la liberté des hommes à dominer les femmes, la liberté de détruire la planète, la liberté d’expression de la haine. Le retour brandi des « valeurs occidentales » s’accroche au sentiment de déclassement des classes populaires. Le tout opère un contournement des solutions fondées sur le partage des richesses et la justice sociale, pourtant conditions de la liberté véritable. Leurs obsessions identitaires s’attaquent à la quête d’égalité.
Comment la gauche peut-elle répondre à cette vague néofasciste ?
Il y a deux conditions : le rassemblement et un projet qui transforme en profondeur la société. L’union crée de la dynamique populaire. Nous aurions dû chérir le NFP au lieu de l’éclater en morceaux. C’était l’attente des millions de gens qui se sont engagés pour les législatives. Aucun parti ne peut aujourd’hui, seul, l’emporter. Face à la vague trumpiste et aux rapprochements en cours entre l’extrême droite et la droite, avec la bénédiction du haut patronat et de médias bollorisés, chacun·e doit mesurer sa responsabilité historique.
J’observe que Jean-Luc Mélenchon ne dit rien du néofascisme dans ses discours ces derniers mois – ni sur le fond, ni pour proposer une stratégie crédible pour lui faire obstacle en France. C’est un angle mort. Sa délectation à reconstruire les deux gauches irréconciliables et à valoriser la candidature de Raphaël Glucksmann contribue à un scénario de la défaite.
La colère profonde dans le pays peut se muer en grand mouvement social à tout instant.
Je me bats pour l’union, mais elle ne suffit pas à construire la solution gagnante. Elle doit avoir un contenu. À mon sens, c’est la société des communs, contre la marchandisation et la déshumanisation. La société des communs vise le partage des richesses, des pouvoirs, des savoirs et des temps de la vie. L’esprit public doit être aux commandes pour en finir avec la défense des intérêts privés par une petite caste oligarchique et technocratique qui a pris le pouvoir.
L’État a vocation à planifier la bifurcation sociale et écologiste, à valoriser le monde du travail et de la culture, à réindustrialiser et relocaliser notre économie, à faire vivre l’égalité et la justice. Nous sommes porteurs d’un nouveau souffle démocratique, qui passe par une nouvelle République. Et d’un autre imaginaire, fondé sur la coopération et la solidarité contre la compétitivité et la concurrence généralisée.
D’un autre côté, depuis le choix de la non-censure du PS, on peine à comprendre la cohérence des participant·es à la primaire commune de la gauche. Cette primaire est-elle toujours vraisemblable ?
Je n’ignore pas les difficultés mais je refuse de céder au défaitisme. La mélancolie de gauche est l’un de nos ennemis. Nous n’avons pas le droit d’être absents du second tour de la présidentielle pour une troisième fois et d’offrir sur un plateau une victoire au clan Le Pen.
La composante qui manque à ce cadre, c’est le mouvement social, qui avait donné sa dynamique au NFP en 2024. Les journées de mobilisation des 10 et 18 septembre ont prouvé que la colère était là, mais elle semble depuis retenue. Risque-t-elle de rejaillir, et sous quelle forme ?
La France est une cocotte-minute. Le ressentiment alimente le « c’était mieux avant » et l’atonie sociale qui poussent dans les bras du RN. Mais la colère profonde dans le pays peut se muer en grand mouvement social à tout instant.
L’économie est en train de s’effondrer à bas bruit. La fermeture d’ArcelorMittal est l’arbre qui cache la forêt. Les PME n’arrivent plus à tenir parce qu’elles ne sont pas soutenues. Le monde de la culture subit un immense plan de licenciements dans un silence assourdissant. Le tissu associatif déplore d’ores et déjà plus de 90 000 suppressions d’emplois. Et les collectivités locales sont exsangues, l’économie sociale et solidaire en souffrance, la précarité au bout de ce tunnel.
Dans ce contexte, la gauche doit apparaître comme l’issue, la solution, l’espoir. Dans ce moment de grand dégoût des Français·es à l’égard du spectacle politique, nous devons être dignes, cohérents et unis. Méfions-nous des habits de la respectabilité. Ni compromission ni marginalisation : là est le cœur de la gauche.
Sarah Benhaïda et Mathieu Dejean
P.-S.
• « Clémentine Autain : « Méfions-nous des habits de la respectabilité » ». MEDIAPART. 29 octobre 2025 à 13h37 :
https://www.mediapart.fr/journal/politique/211025/incarceration-de-sarkozy-la-gauche-n-rien-dire
Les articles de Mathieu Dejean sur Mediapart :
https://www.mediapart.fr/biographie/mathieu-dejean-0
Les articles de Sarah Benhaïda sur Mediapart :
https://www.mediapart.fr/biographie/sarah-benhaida-0
Au milieu d’une crise politique inédite par son intensité, Mediapart a proposé à plusieurs personnalités politiques de gauche (chef·fes de parti, parlementaires…) des entretiens en longueur. Ils seront réalisés et publiés dans les jours à venir.
L’entretien a été réalisé le 27 octobre et mis à jour avec une question sur l’amendement adopté par l’Assemblée nationale le 28 octobre. Clémentine Autain l’a relu et y a apporté des modifications à la marge.
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