Édition du 29 novembre 2022

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États-Unis

« Midterms » aux États-Unis : pourquoi la vague républicaine annoncée n’a pas eu lieu

La principale surprise de l’élection du 8 novembre vient du décalage entre la « vague rouge » promise par tous les médias, partisans ou non, et la piètre performance des républicains, qui s’attendaient à gagner jusqu’à soixante sièges - ce qui n’est pas arrivé. Cette victoire annoncée s’appuyait également sur un grand nombre de sondages, qui se sont révélés peu fiables. Explications.

10 novembre 2022 | tiré de mediapart.fr

Les élections de mi-mandat ont fait quatre vainqueurs, indépendamment si l’on peut dire du contrôle du Congrès, encore incertain à ce stade : les droits des femmes, que, surprise, elles ont voulu défendre ; la démocratie, que, contrairement là aussi aux pronostics, les électeurs considèrent comme un sujet important et qu’ils veulent protéger ; le républicain Ron DeSantis, réélu triomphalement en Floride au poste de gouverneur ; et le président Biden, qui a déjoué les précédents historiques et les pronostics.

À l’heure d’écrire ces lignes [les Démocrates ont maintenant assuré une courte majorité - PTAG], le contrôle du Congrès est toujours incertain, car il reste des votes à dépouiller aussi bien pour la Chambre que pour le Sénat. Le Sénat pourrait rester incertain jusqu’au second tour de l’élection en Géorgie, le 6 décembre, sauf si les démocrates l’emportent en Arizona et au Nevada, ce qui semble plausible.

Les 35 sièges au Sénat à pouvoir cette année :

La principale surprise de l’élection du 8 novembre vient du décalage entre la « vague rouge » (républicaine) annoncée et la piètre performance des républicains, qui s’attendaient à gagner jusqu’à soixante sièges - ce qui n’est pas arrivé.

Pas de vague

Depuis des mois, tous les médias, partisans ou non, répétaient que l’état de l’économie, et en particulier l’inflation, ou à défaut la criminalité, allaient déterminer le vote, faire perdre magistralement les démocrates (d’où la « vague rouge »), et donner des majorités à toute épreuve au parti républicain dans les deux chambres du Congrès et une majorité des États.

C’était aussi le principal argument de campagne des candidats républicains, à quoi il fallait ajouter l’immigration dans un certain nombre d’États. À force de lire et entendre cela dans tous les médias américains - et au-delà, France comprise–, on aurait pu oublier ce vieil adage washingtonien : « Les seuls à croire les éléments de langage des républicains sont les démocrates. » Le fait est que les républicains ont réussi, comme souvent, à imposer les termes du débat.

C’est un point important, qui mérite que l’on s’y attarde un peu. Car cette campagne a en effet montré des démocrates sur la défensive, comme toujours, alors même qu’ils avaient un bilan honorable à défendre. Mais la domination du message républicain s’explique en grande partie par leur domination de l’écosystème médiatique.

Les républicains ont une chaîne, Fox News, dont les émissions sont parmi les plus regardées aux États-Unis (Tucker Carlson entre autres), et dont la seule raison d’être est d’attaquer les démocrates. Elle le fait en reprenant les éléments de langage républicains (quand ceux-ci ne sont pas dictés par les animateurs les plus en vue), dont le poids est ensuite amplifié par les réseaux sociaux de la droite, l’Alt-right, mais aussi Facebook, dont le biais conservateur est connu, et Twitter, dont le nouveau patron, Elon Musk, a appelé à voter républicain quelques jours avant les « midterms ».

Ce simple fait n’est pas toujours perçu, en particulier parce que ce même écosystème médiatique, Fox News en tête, répète le contraire depuis des décennies (les médias seraient des bastions de « la gauche »). Or les médias généralistes essaient pour la plupart de faire un travail de journalisme, et sont donc critiques, à l’égard des républicains mais aussi des démocrates, tout particulièrement s’ils sont au pouvoir ; par ailleurs, les médias les plus engagés à gauche sont très loin d’avoir l’audience de Fox News - et sont parfois tout autant critiques de Biden, considéré comme trop centriste.

Il suffit de se souvenir que Fox News était la Pravda de Trump pendant sa présidence ; Biden n’a pas de Pravda pour la sienne - d’ailleurs il n’y a pas de Pravda de gauche aux États-Unis. Pour ceux qui en doutent, je vous invite à relire les articles sur Biden parus ces dernières semaines dans le New York Times ou le Washington Post.

La surprise des indépendants

Mais ce n’est là qu’une partie de l’histoire : car la vague rouge annoncée s’appuyait également sur un grand nombre de sondages, dont beaucoup se sont aussi trompés. Or là aussi, il est intéressant de se pencher sur le phénomène, qui éclaire également l’évolution politique états-unienne actuelle. La réponse tient au poids des indépendants, j’en parlais déjà iciet.

Aux États-Unis, les électeurs peuvent préciser leur affiliation partisane lorsqu’ils s’inscrivent sur les listes électorales, ce qui leur permet alors de voter dans les primaires de leur parti (seule une minorité de primaires sont ouvertes à tous) ; ils peuvent également s’inscrire comme indépendants.

Or le vénérable institut Gallup montre depuis quelques années déjà que les indépendants sont majoritaires, tout particulièrement chez les électeurs les plus jeunes, témoignage aussi de la lassitude des Américains face à la polarisation partisane. Aujourd’hui, 29 % des électeurs inscrits s’identifient comme démocrates, 27 % comme républicains, et 42 % comme indépendants.

Les sondeurs postulaient, jusqu’à cette élection du moins, que, parce qu’ils sont « indépendants », ces électeurs déterminent leur vote par rapport à l’état de l’économie. Or s’il y a une leçon de ce scrutin, que montrent les sondages de sortie des urnes en particulier, c’est que l’avortement, la défense de la démocratie ont pesé autant ou davantage pour ces électeurs.

Les femmes ont voté pour défendre leurs droits

Les sondages de sortie des urnes ont montré que, pour beaucoup d’électeurs, et pour la majorité des démocrates, la défense du droit à l’avortement était le sujet central de ces élections. Et pour les électeurs tous bords confondus, la défense de la démocratie arrive juste derrière l’inflation dans les préoccupations prioritaires (44 % vs. 50 % sur l’inflation).

Pour une majorité de démocrates, la défense du droit à l’avortement a constitué le premier critère du vote. Mais ce sont surtout les indépendants qui ont fait la différence. Contredisant tous les derniers sondages, ils ont préféré les candidats démocrates aux candidats républicains (50 %, contre 47 %). Les femmes indépendantes ont joué un rôle décisif, en choisissant les candidats démocrates pour 54 % (contre 42 % pour des candidats républicains). Les hommes indépendants sont allés vers les candidats républicains avec une marge de cinq points. Clairement, au sein de ce segment de plus en plus critique de l’électorat, les femmes n’ont pas fait leur choix selon le même critère que les hommes.

Les premiers éléments concernant le vote de l’électorat latino semblent indiquer que, là aussi, la défense de l’avortement a été une puissante motivation pour voter démocrate, illustrant une fois de plus à quel point les motivations de ces électeurs et électrices sont méconnues des sondeurs - ou peut-être, plus simplement, que le « vote latino » n’existe plus, et se polarise comme le reste de la population.

C’est ce qui a permis à Biden et au parti démocrate de « battre l’Histoire » ou du moins les précédents historiques, avec la meilleure performance de mi-mandat de tous les présidents démocrates dans leur premier mandat depuis 40 ans.

Les « midterms » comme référendum

Les « midterms » d’un président dans son premier mandat sont toujours un référendum sur son action. Mais ces midterms ont été un référendum plus large : sur Trump, qui a multiplié les meetings ces derniers mois, sur sa faction MAGA (Make America Great Again) et sa volonté de contester les fondements de la démocratie américaine, et sur la direction du pays.

Ces midterms étaient en effet les premières élections au niveau de tout le pays depuis la présidentielle de 2020, et l’assaut du Capitole par les partisans de Trump, le 6 janvier 2021. Elles étaient également les premières élections dans lesquelles une faction importante d’un des deux partis faisait campagne sur le refus d’accepter les résultats (« election deniers »). Or dans les scrutins dans les États, les démocrates font là aussi mieux que prévu.

Il faut y voir un signe de vitalité et de bonne santé de la démocratie américaine, une nouvelle rassurante face à la radicalisation politique en hausse aux États-Unis. Les candidats les plus extrémistes ou simplement dingues, le plus souvent adoubés par Trump, ont perdu dans la plupart des cas.

Quant aux candidats les plus antidémocratiques qui concouraient sur des postes de contrôle des élections, ils ont pratiquement tous perdu. Et, fait notable, sans la force d’entraînement de Trump et de la Maison Blanche (2020), ils ont pour l’instant reconnu leur défaite.

L’avenir de Trump

Trump avait déclaré la veille sur la chaîne amie Newsnation : « Je pense que si les républicains gagnent, ce sera grâce à moi ; et s’ils perdent, je n’y suis pour rien. » Il a quand même eu l’une des pires nuits de sa carrière politique, puisque ses candidats favoris ont perdu de la Pennsylvanie au Michigan (plusieurs scrutins sont encore indéterminés à l’heure d’écrire ces lignes, en particulier dans l’Arizona, où l’on attend toujours les résultats de Kari Lake et Blake Masters, et bien sûr en Géorgie, où il faudra attendre le 6 décembre pour connaître le sort de Herschel Walker). Et son grand rival Ron DeSantis est le grand gagnant de la soirée électorale.

Trump est resté bien silencieux mercredi, fulminant selon ses proches, laminé par les critiques sur Fox News. Chris Christie, l’ex-gouverneur du New Jersey que Trump avait voulu choisir comme vice-président en 2016 (mais les évangéliques dont il avait besoin lui avaient imposé Pence), déclarait hier : « C’est une énorme défaite pour Trump. Cela montre, une fois de plus, qu’il ne s’intéresse pas au parti, ni au pays, mais seulement à lui-même. » Un sénateur républicain anonyme confiait même à Politico que « pas plus de cinq sénateurs républicains veulent qu’il se représente ».

Trump tient toujours le parti, car il fait toujours peur à ses élus, puisque les deux tiers des électeurs républicains, cette fameuse base MAGA décisive dans les primaires, le soutiennent toujours.

Mais, comme l’ont à nouveau confirmé les sondages de sortie des urnes, les deux tiers des électeurs républicains le soutiennent toujours. Et ces prises de parole sont celles de républicains dont la carrière est globalement derrière eux, ou qui restent anonymes. En somme, une dynamique que l’on connaît puisque c’est la même depuis six ans : Trump tient toujours le parti, car il fait toujours peur à ses élus, puisque les deux tiers des électeurs républicains, cette fameuse base MAGA décisive dans les primaires, le soutiennent toujours.

J. D. Vance, sénateur MAGA fraîchement élu qui a avalé bien des couleuvres de la part de Trump, le résumait parfaitement : « Tous les ans, les médias écrivent la nécrologie politique de Trump. Et tous les ans, on constate rapidement que Trump reste la figure la plus populaire du parti républicain. » Et en effet, si DeSantis est sans doute le seul à avoir une popularité à deux chiffres dans les sondages sur les futures primaires républicaines pour la présidentielle 2024, il reste loin derrière Trump, sauf en Floride. Mais l’écart se réduit - et les primaires approchent.

Les conséquences pour Trump et 2024 demeurent donc incertaines, malgré DeSantis qu’il a affublé d’un surnom, ce qu’il réserve à ceux qu’il entend bientôt humilier publiquement, et a même indiqué récemment qu’il avait des « dossiers » qu’il pourrait sortir et « ce ne sera pas très flatteur pour lui ».

L’avenir de Biden

Pour Biden et le parti démocrate, les conséquences sont également incertaines tant que l’on ne connaît pas le score final à la Chambre et au Sénat. Si la reprise de la Chambre par les républicains se confirme (il leur suffisait de gagner cinq sièges, et ce gain était, selon les meilleurs experts, garanti par leur maîtrise des derniers redécoupages électoraux), ce sera un coup d’arrêt pour le programme Biden par la voie législative.

Une chambre républicaine dont le groupe républicain sera dominé par la faction MAGA aura aussi des conséquences pour le monde et l’Europe en particulier, puisque le chaos, au sens propre et comme stratégie, pourrait dominer tout le reste. L’aide à l’Ukraine pourrait en pâtir, non seulement en raison des promesses faites par certains élus, mais parce que le groupe républicain n’hésitera pas à prendre en otages le budget et le pays, augurant de nouveaux épisodes de fermeture du gouvernement (shutdowns), voire même de défaut de paiement du pays.

La dernière session du Congrès sortant (novembre-décembre) sera active, avec des démocrates tentant de pérenniser par le vote certaines priorités : l’aide à l’Ukraine, mais aussi la réforme du comptage des votes par le Collège électoral, pour supprimer toute ambiguïté sur le rôle purement formel du vice-président.

Enfin, les élections ont confirmé la polarisation, mais surtout la division du pays en deux camps aux forces quasi égales. À quelques centaines ou milliers de voix près selon les circonscriptions, on aurait écrit que Trump était le grand gagnant, Biden le grand perdant, et que les droits des femmes et la défense de la démocratie n’importaient guère aux électeurs.

Mais deux points à souligner augurent plutôt mieux de l’avenir : comme en 2020, les électeurs américains ont démenti les craintes sur l’avenir de la démocratie, en rejetant une majorité des candidats les plus extrêmes, en particulier dans les scrutins au niveau des États, un peu moins dans les plus petites circonscriptions de la Chambre des représentants - où le contingent MAGA sera en hausse.

Et, point crucial pour 2024, les démocrates ont reconstitué leurs arrières dans les États pivots qui avaient fait gagner Trump en 2016 (le « mur bleu ») : Michigan, Wisconsin, Pennsylvanie, en l’emportant contre des candidats qui voulaient restreindre l’accès au vote et le caractère démocratique de l’élection présidentielle.

Maya Kandel

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