Édition du 21 septembre 2021

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Politique d’austérité

Printemps 2015 : lutte à l’austérité

Négociation ou grève sociale ?

Février 2015 : à n’en pas douter le mouvement social du Québec se trouve à un point tournant. Alors que, coordonnées par la Coalition opposée à la tarification et à la privatisation des services publics, de nombreuses actions de « dérangement » sont lancées un peu partout dans les régions du Québec pour lutter contre l’austérité, on ne peut que se poser la question du « mais après que faire ? » Et surtout s’interroger sur le type de stratégies efficaces à privilégier pour qu’on puisse, ne serait-ce que freiner les pires de ces politiques.

Et le moins qu’on puisse dire, c’est que les signaux envoyés ne sont pas clairs. Comme si à l’heure de se décider, chacun –dans le camp des opposants à l’austérité— hésitait à aller de l’avant. Ou plutôt n’arrivait pas à s’entendre sur une stratégie commune. Alors que L’ASSE et la Coalition opposée à la tarification et à la privatisation des services publics poussent à la radicalisation et à ce que le mouvement s’oriente vers une « grève sociale » pour le premier mai 2015, les directions des grands syndicats —CSN en tête— paraissent osciller entre deux perspectives.

Ainsi d’un côté s’engagent-elles avec le mouvements social en participant eux aussi à de grands rassemblements unitaires, notamment lors de la journée du 12 février Stoppons l’austérité qui a réuni à Québec près de 1000 participants et leur a permis de mesurer l’ampleur des attaques menées par le gouvernement Couillard ainsi que la nécessité d’agir rapidement tous ensemble.

Mais en même temps, les directions des grands syndicats semblent ne pas vouloir exclure la piste de « la négociation sociale » avec le gouvernement Couillard et se refusent à lancer officiellement dans leurs rangs un mot d’ordre de « grève sociale » autour du premier mai. Jacques Létourneau –président de la CSN— s’est même montré prêt à discuter avec Yves-Thomas Dorval, du Conseil du patronat du Québec pour « libérer la prospérité » et selon ses propres mots « mettre au poste de commande la prospérité » (sic). À se demander dans quel monde les dirigeants syndicaux imaginent vivre ?

Dans quel monde imaginent-ils vivre ?

De deux choses l’une. Soit ils imaginent que les politiques d’austérité promues par le gouvernement Couillard, même si elles mettent la hache dans 40 ans d’acquis sociaux et d’affirmation nationale, peuvent être facilement amendées à travers « la négociation sociale » menée de bonne foi par un gouvernement qui malgré ses apparences serait au bout du compte prêt à faire des concessions importantes.

Soit au contraire ils imaginent —et tout jusqu’à présent nous le démontre ad nauseam (il suffit de penser aux coups de boutoir du ministre Barette portés contre le système de santé)— que le gouvernement ne reculera pas à moins d’y être forcé et n’est aucunement prêt à négocier quoique ce soit de ses plans d’austérité. Dans ce cas, on doit bien évidemment réfléchir aux seuls moyens capables de faire reculer un gouvernement qui, ne l’oublions pas, n’a pas été élu sur la base d’un tel programme d’austérité, mais est en train de l’imposer contre tous les principes d’une authentique vie démocratique.

Les leçons de la grève étudiante de 2012

La grève étudiante du printemps 2012 nous le rappelle : ce n’est qu’en travaillant à l’unité la plus large et en même temps en restant très ferme et clair vis-à-vis de ses revendications de départ ainsi qu’en poussant à la mobilisation active de plus en plus d’acteurs sociaux, que l’on peut faire basculer de larges secteurs de la population dans son camp et gagner la bataille de l’opinion publique, se donnant ainsi les moyens de mettre le gouvernement sur la défensive. C’est ce que sont arrivés à faire les étudiants, malgré le fait qu’au point de départ tout l’"establisment" politique, universitaire, médiatique était contre eux, sondages d’opinion publique à l’appui.

3 ans plus tard —alors que cette fois-ci ce n’est pas seulement les étudiants qui sont attaqués à travers la hausse de frais de scolarité, mais tous les secteurs sociaux du Québec— c’est ce qu’il ne faudrait pas oublier. Saurons-nous, comme les étudiants, nous unir coûte que coûte au travers de mobilisations chaque fois plus larges ? Saurons-nous, à l’instar des étudiants du printemps 2012, résister aux tentatives de divisions ? Saurons-nous surtout –comme ont su si bien le faire les étudiants en 2012— développer la mobilisation sociale en l’élargissant chaque fois plus, seul moyen de modifier le rapport de forces social et politique actuel, de mettre le gouvernement sur la défensive ?

Hésitations et contre-discours

En ce sens, il faut le dire et le redire, les hésitations et doubles discours tenus par les directions des grands syndicats sont tout à fait contre-productifs. Loin d’aider à amplifier à la base une mobilisation encore hésitante, ils installent au contraire la confusion et la désorientation, et partant la démobilisation, en laissant imaginer qu’avec un dialogue social, c’est-à-dire de simples discussions au sommet, tout pourrait se régler facilement.

C’est justement ce que la lutte des étudiants de 2012 nous a montré : en cette période de politiques néolibérales tout azimuth, ce n’est qu’en étant collectivement déterminés et en cherchant le chemin de l’unité dans la lutte, en la façonnant à travers une mobilisation sociale ascendante, que l’on s’ouvre à la possibilité de mettre en échec les plans d’austérité des élites gouvernantes.

Il n’y a malheureusement pas d’autres voies. Saurons-nous ne pas l’oublier ?

Pierre Mouterde
Sociologue essayiste

Pierre Mouterde

Sociologue, philosophe et essayiste, Pierre Mouterde est spécialiste des mouvements sociaux en Amérique latine et des enjeux relatifs à la démocratie et aux droits humains. Il est l’auteur de nombreux livres dont, aux Éditions Écosociété, Quand l’utopie ne désarme pas (2002), Repenser l’action politique de gauche (2005) et Pour une philosophie de l’action et de l’émancipation (2009).

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