Édition du 27 février 2024

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Syndicalisme

Négociation dans les secteurs public et parapublic

Négociation ou simulation de la négociation ?

Le 23 septembre dernier, 100 000 personnes participaient, dans les rues de Montréal, à la manifestation du Front commun intersyndical CSN-CSQ-FTQ-APTS. Deux jours plus tard, la présidente du Conseil du trésor du gouvernement caquiste, madame Sonia Lebel, invitait ses vis-à-vis syndicaux à réduire leurs revendications sectorielles à quatre ou cinq demandes prioritaires. Elle s’engageait, en retour, à faire de même « deux semaines plus tard ».

Nous savons, au moment d’écrire les présentes lignes, qu’un tel dépôt de demandes prioritaires patronales a été effectué à certaines tables de négociation - en santé et en enseignement collégial notamment. Les organisations syndicales membres du Front commun en santé et services sociaux ont réagi. Dans le communiqué qu’elles ont publié[1], elles disent au sujet de ces « priorités » patronales qu’elles correspondent à un « écran de fumée du gouvernement » et « à un nouvel exercice de relations publiques ». Elles affirment également que « le gouvernement a accouché d’une souris ».

Tout se passe comme si, à ce moment-ci, le gouvernement Legault a décidé de simuler en grande partie la négociation. Il reste à savoir si c’est avec l’ensemble des huit organisations syndicales du secteur public et parapublic ou uniquement avec quelques-unes ? La réponse à cette question devrait être connue au plus tard d’ici neuf semaines.

Et pendant ce temps les assemblées générales syndicales sont nombreuses à avoir voté en faveur du déclenchement d’une grève générale illimitée. En accordant des augmentations salariales de 30% aux député.e.s de l’Assemblée nationale, en ayant proposé plus de 21% d’augmentation salariale aux policières et aux policiers de la Sûreté du Québec et en octroyant des subventions de millions, de centaines de millions et de milliards de dollars aux entreprises, le gouvernement montre qu’il a des ressources à sa disposition et qu’il a choisi, dans le plus grand secret derrière d’épaisses portes capitonnées, à qui il en accorderait le plus.

En se montrant généreux pour quelques-uns et parcimonieux pour le plus grand nombre, le gouvernement caquiste a réussi à répandre la colère parmi ses salarié.e.s syndiqué.e.s. De quelle ampleur sera l’affrontement annoncé d’ici la fin de l’automne et pour combien de temps surtout y aura-t-il interruption des services ? Qui viendra à bout ou fera entendre raison à l’autre ? À quoi ressembleront, au cours des prochaines années, les services publics ? Quelles seront les conditions de travail et de rémunération des personnes qui y oeuvrent ? Y aura-t-il détérioration ou amélioration des conditions de travail et de rémunération des 600 000 salarié.e.s syndiquéé.e.s qui sont à environ 75% des femmes ? La précarité à l’emploi sera-t-elle toujours omniprésente dans ces secteurs essentiels à notre vie collective ? Parlera-t-on toujours, au cours des prochaines années, de « pénurie de main-d’œuvre dans l’administration publique, en santé et en éducation » et de « retard salarial pour les employé.e.s des services publics » ? L’État-patron va-t-il enfin accepter de se comporter selon ses obligations constitutionnelles[2] ou persistera-t-il dans la voie de la négociation simulée ? À quel genre de dénouement peut-on s’attendre ? À une intervention autoritaire qui aura pour effet de mettre une fin abrupte à la négociation ou à la conclusion d’une convention collective négociée comportant des dispositions à la hauteur des attentes et des aspirations des salarié.e.s syndiqué.e.s ? Telles sont quelques-unes des questions qui nous préoccupent...

Conclusion

Pour le moment, ce sont deux menaces spectrales qui nous hantent et qui pendent au-dessus de nos têtes. L’une finira forcément par l’emporter sur l’autre. À quel prix et surtout avec quelles conséquences ? Il n’y a que la négociation pour dissiper les risques associés à la volonté arrogante d’un gouvernement qui veut persister dans la voie de se donner raison à tout prix. Les salarié.e.s syndiqué.e.s des secteurs public et parapublic du Québec ont connu des rondes de négociation dramatiques, pensons ici aux décrets de 1982 et de 2005. L’histoire n’est pas condamnée à se répéter, elle peut aussi s’inscrire dans la voie de l’innovation. Pour ce faire par contre, il appartient au premier ministre François Legault de se sortir de ses ornières et de ses préjugés face au rôle et à la place des syndicats dans notre société[3]. Inscrira-t-il son action en continuité ou en rupture avec ses prédécesseurs tels que René Lévesque et Jean Charest ?

C’est à suivre…

Yvan Perrier

15 octobre 2023

9 h

yvan_perrier@hotmail.com

[1] https://fsss.qc.ca/info-nego-sss-fc-nouvel-ecran-fumee-gouvernement/?fbclid=IwAR1aozlVPVlFACJxPNBwF7cc7y9MJP-BvB_cjICuXf-G_AJ8y9PhUgd_tk8. Consulté le 15 octobre 2023.

[2] Voir à ce sujet, les deux décisions suivantes de la Cour suprême du Canada sur le droit de négocier et le droit de grève : https://decisions.scc-csc.ca/scc-csc/scc-csc/fr/item/2366/index.do et https://decisions.scc-csc.ca/scc-csc/scc-csc/fr/item/14610/index.do

[3] https://www.ledevoir.com/opinion/idees/357706/francois-legault-anti-syndicats-vraiment. Consulté le 15 octobre 2023.

Ajout
15 octobre 2023
11h
Du côté d’une des tables sectorielles en éducation, les représentant.e.s de la partie syndicale du SCFP, du SEPB et du UES 800 ont annoncé qu’elles et qu’ils accueillent plutôt « froidement les offres priorisées » du gouvernement Legault.
https://www.pressegauche.org/Negociations-du-secteur-public-Offres-patronales-aux-tables-sectorielles-en. Consulté le 15 octobre 2023.

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Yvan Perrier

Yvan Perrier est professeur de science politique depuis 1979. Il détient une maîtrise en science politique de l’Université Laval (Québec), un diplôme d’études approfondies (DEA) en sociologie politique de l’École des hautes études en sciences sociales (Paris) et un doctorat (Ph. D.) en science politique de l’Université du Québec à Montréal. Il est professeur au département des Sciences sociales du Cégep du Vieux Montréal (depuis 1990). Il a été chargé de cours en Relations industrielles à l’Université du Québec en Outaouais (de 2008 à 2016). Il a également été chercheur-associé au Centre de recherche en droit public à l’Université de Montréal.
Il est l’auteur de textes portant sur les sujets suivants : la question des jeunes ; la méthodologie du travail intellectuel et les méthodes de recherche en sciences sociales ; les Codes d’éthique dans les établissements de santé et de services sociaux ; la laïcité et la constitution canadienne ; les rapports collectifs de travail dans les secteurs public et parapublic au Québec ; l’État ; l’effectivité du droit et l’État de droit ; la constitutionnalisation de la liberté d’association ; l’historiographie ; la société moderne et finalement les arts (les arts visuels, le cinéma et la littérature).
Vous pouvez m’écrire à l’adresse suivante : yvan_perrier@hotmail.com

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