Édition du 21 juin 2022

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Le mouvement des femmes dans le monde

Non à Frontex : les femmes contre la surveillance des frontières européennes

Le 15 mai, la population suisse votera pour décider d’augmenter ou non le financement de Frontex.

Les problèmes auxquels sont confrontées les femmes migrantes commencent bien avant leur arrivée dans le pays où elles demandent l’asile. De nombreuses femmes perdent la vie en cours de route, et celles qui parviennent à atteindre les frontières sont empêchées d’entrer et souvent criminalisées. L’Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes, connue sous le nom de Frontex, est l’organisme chargé de surveiller les frontières de tous les pays membres de l’Union européenne (UE) et de l’accord de Schengen. Frontex est un organisme armé, qui a servi à empêcher l’entrée des migrants, et non à garantir la « sécurité » et à gérer les demandes d’asile, comme indiqué parmi ses objectifs.

tiré de Entre les lignes et les mots

Le 15 mai, la Suisse sera soumise à un vote populaire pour décider de sa participation et de son action en tant que pays membre de Frontex. L’agence a l’intention d’augmenter ses effectifs en demandant plus de budget aux nations membres. Pour comprendre la position des mouvements populaires et féministes dans ce vote, Capire s’est entretenu avec Sophie Malka, coordinatrice de l’association Vivre Ensemble, et Aude Martenot, militante de l’association Solidarité Tatte. Au cours de l’entretien, elles ont contesté les politiques migratoires de l’Union européenne, dénoncé les actions violentes de Frontex et les différences entre les politiques d’asile pour les personnes originaires des pays de l’UE et celles des pays du Sud global.

En Europe, les mouvements populaires et féministes dénoncent les politiques migratoires violentes, qui ne respectent pas les droits des personnes à demander et à recevoir l’asile. Avec un modèle raciste et patriarcal fondé sur la division entre le Nord et le Sud global, les frontières entretiennent la précarisation du travail et la violence à l’égard des personnes migrantes, en particulier les femmes, qui sont exploitées dans des emplois de soins et de services mal rémunérés et qui sont victimes de violences sexuelles.

Sur son site web, Frontex déclare que sa vision est de « protéger l’espace européen de liberté, de sécurité et de justice ». Quels sont les outils de cette prétendue « protection » ? Comment les féministes européennes ont-elles construit une vision critique ?

Aude : Frontex est actuellement une armée, une centaine de personnes sur le terrain qui gardent les frontières extérieures européennes et qui utilisent différents outils de contrôle des frontières. On constate sur le terrain que rien n’est fait pour protéger les personnes ou dénoncer quand il y a des abus, mais qu’au contraire ces abus sont passés sous silence. Tout ça fait partie de cette politique européenne d’asile qui vise à bloquer l’immigration illégale des personnes qui viennent. Sauf que en tout cas, en ce qui concerne la Suisse – l’immigration légale n’est pas possible. Donc forcément le travail ne peut-être que d’empêcher les personnes d’arriver.

La Frontex est extrêmement dénoncée, surtout ces derniers temps, au point qu’au sein du Parlement européen il y a des réactions et, il y a eu quelques jours, la démission du directeur exécutif de Frontex a eu lieu. Cela montre bien que cette agence ne fonctionne pas. En plus, à titre personnel, j’estime que c’est une agence qui ne peut pas fonctionner, puisque dans le cadre d’une forteresse qui ne vise qu’à se protéger de l’arrivée des personnes, prétendre organiser ou protéger les personnes dans leur arrivée est impossible. Quel que soit le format utilisé par une armée sur le terrain pour bloquer, cela ne fera que conduire à des violences et à la mort.

Sophie : Dans les principes du droit international, toute personne a le droit de déposer une demande d’asile hors de son pays. Ce principe, qui est largement reconnu, est violé par Frontex, qui empêche les personnes de franchir les frontières.

«  La mission de Frontex de « protéger les frontières » est problématique parce qu’elle agit contre la sécurité des personnes qui sont en danger. »

Il y a vraiment un problème au niveau de la mission de cette agence. Il n’y a aucun besoin de sécurité si la mission de Frontex était effectivement de lutter contre le trafic de stupéfiants et la traite des êtres humains. Mais on a le sentiment que l’action principale de Frontex c’est de faire la guerre aux personnes migrantes.

Comment on peut penser les liens et la responsabilité de Frontex par rapport à cette politique migratoire et la précarité du travail en Europe ? Par exemple, les sans-papiers qui sont actuellement en Europe dans le secteur du nettoyage, quel est le rôle de Frontex dans cette politique de précarité du travail ?

Aude : Quand on parle des personnes sans-papiers, on est plutôt dans les personnes qui viennent et qui ne demande pas d’asile. Qui s’insèrent toutes seules et sans papier sur le marché du travail, grâce à leurs réseaux et avec leurs moyens. Ce ne sont peut-être pas les mêmes personnes. Ce qui est sûr c’est que tout ça fait partie du mode de gestion général de l’Europe vis-à-vis de la migration.

La Suisse a une pratique qui est très claire de maintenir au maximum la précarité des personnes qui arrivent. Ça se voit avec Frontex pour l’asile et aussi avec la politique d’asile en Suisse, qui a une réforme récemment qui fonctionne avec des centres fédéraux, donc des concentrations de personnes pendant les premières semaines d’arrivée, pour les garder un maximum sous la main et déterminer qui peut être renvoyé au plus vite et qui peut ensuite rester dans le système et progressivement obtenir un statut.

«  Le monde du travail, le monde patronal et le fonctionnement de la société se garantit un réserve de travailleuses qui peuvent être exploitées avec des salaires proches de l’esclavage. »

Cela est possible parce que les personnes n’ont pas les moyens d’accéder à une justice ou de demander un soutien, ou juste de connaître leurs droits et de les faire respecter. Ça s’inscrit dans une réflexion plus large sur cette précarisation des personnes migrantes qui permet de conserver ce système et de les exploiter largement de manière variable suivant les situations.

On a vu, avec tous les flux migratoires depuis l’Ukraine, qu’une politique migratoire plus solidaire, plus humaine est peut-être possible. Quel serait le changement dans la politique migratoire actuelle à la lumière de l’accueil et de la solidarité envers les réfugiés ukrainiens  ?

Sophie : Aude a parlé tout à l’heure des centres fédéraux. Les personnes sont, entre guillemets, pratiquement en semi-détention dans ces centres. Avec des horaires d’entrée et de sortie extrêmement stricts, avec des sanctions si elles ne rentrent pas à l’heure, avec des fouilles corporelles à chaque entrée et sortie de ces centres.

Les interdictions de travail dès l’entrée en Suisse et toutes ces mesures ont été vécues par les Ukrainiens. Cette nouvelle réalité jette un regard qui montre la brutalité et l’inhumanité de la pratique à l’égard des personnes réfugiées aujourd’hui, et les autorités suisses ont dû s’excuser. En s’appuyant finalement sur cette nouvelle application de dénonciation de la société civile, on devrait essayer d’imaginer une nouvelle politique d’accueil des personnes qui fuient les guerres, et sans discrimination.

Aude : Cette ouverture à la solidarité a aussi été imposée parce que la population suisse s’est beaucoup mobilisée pour cet accueil. Le Conseil fédéral n’a pas eu d’autre choix que d’adapter. Donc, effectivement, si un jour, en retour d’une politique plus dure, survient ce qu’on craint, il va falloir au maximum maintenir cette solidarité ou sein de la population. Il n’y a pas de différence entre les personnes qui fuient la guerre, la misère. C’est choquant et cela révèle d’un racisme profond, puisque les personnes qui viennent d’Ukraine sont quand-même blanches, souvent chrétiennes, donc bien plus proches de la population Suisse en termes d’origine.

«  Les autres, qui sont généralement noirs ou, en tout cas, racisés, et qui ont d’autres confessions, d’autres ethnies ou d’autres cultures, subissent un racisme qu’on voyait, qu’on dénonçait et dans certains milieux cette discrimination est devenue perceptible et évidente. Il n’y a pas d’autres explications possibles à ces deux niveaux de traitement. »

En régulant les frontières extérieures des pays membres, Frontex est également chargée de contrôler les flux migratoires de personnes vers ces pays. Après la crise migratoire de 2015, l’agence a retravaillé ses plans afin de pouvoir augmenter son corps opérationnel de garde-frontières et de garde-côtes d’ici 2027. Que signifie ce renforcement des contrôles aux frontières dans la vie des femmes migrantes ?

Sophie : Le renforcement des frontières s’agit d’empêcher les personnes de passer, même pour déposer une demande d’asile. On donne force à tous les réseaux de passeurs et on met ces femmes à la merci de trafiquants de personnes et dans des situations extrêmement violentes. Il y a un rapport entre le contrôle aux frontières et les violences que subissent les femmes dans ces parcours. Si elles pouvaient venir légalement, si elles pouvaient déposer une demande d’asile dans les ambassades comme cela pouvait exister, et que ces demandes étaient examinées avec bienveillance.

Aude : Dans le cadre de la pétition FeministAsylum on a l’a bien mis en avant car les gouvernements des différents pays doivent prendre en compte le motif d’asile et toutes les violences, tout ce qui a été construit autour du parcours migratoire, mais aussi les raisons des départs des femmes notamment.

Derrière le slogan « pour un monde sans frontières », quelles sont les propositions politiques de transformation ? Comment arriver au monde que nous voulons ?

Aude : Ça s’inscrit plus largement dans le monde dans lequel on vit, qui est capitaliste, qui vise avant tout le profit et qui n’a pas du tout intérêt à ce qu’on ouvre les frontières. D’ailleurs c’est le cas pour les capitaux, les marchandises et d’autres objets et des formes de déplacements transfrontaliers qui ne sont jamais entravés, au contraire, sont favorisés. On voit bien que ce n’est pas une question de problème, mais de qui et de quel avantage, qui dirige et qui choisit comment cela se passe. Si l’on prend la situation actuelle, sans rêver à une révolution pour les prochains jours, qu’est-ce qu’on pourrait faire avant ?

Au niveau Suisse, il y a un constat assez évident : c’est que toutes ces politiques autour de l’asile tellement complexe, avec tellement de formes et avec tellement de gens impliqués dedans, qu’il faut rémunérer, employer à différents niveaux. Il y a beaucoup de gens aussi du côté de la défense de l’asile, beaucoup d’associations qui doivent retrouver des fonds pour financer des projets, des avocats. Il y a vraiment beaucoup de ressources qui sont mises autour de cette politique d’asile et, à l’inverse, je pense que délivrer avant la crise autour de la guerre en Ukraine est particulière, mais avant on était peut-être à 20, 25 milles demandes d’asile par année, avec des fluctuations.

Délivrer systématiquement un permis qui permet de travailler et d’avoir des droits est vraiment beaucoup moins couteux pour la Suisse et ce serait un moyen simple d’arriver garantir les droits à tout le monde, tout simplement. Ce serait plus vite et demanderait moins d’efforts de que ce qui est fait aujourd’hui. Ce serait une manière qui ne permettrait pas de maintenir cette forme de précarisation que j’ai évoquée avant et qui ne permet pas de pouvoir limiter les droits et contrôler les personnes aussi bien. C’est un jeu politique qui, à mon avis, il faut changer plus vite.

Entrevue réalisée par Bianca Pessoa et Marianna Fernandes
Edité par Helena Zelic

https://capiremov.org/fr/entrevue/non-a-frontex-les-femmes-contre-la-surveillance-des-frontieres-europeennes/

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Aude Martenot

Collaboratrice au magazine Solidarité (Suisse).

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