Édition du 12 novembre 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Économie

Le capitalisme toxique (extrait)

Où va la crise ?

Il serait prématuré (et présomptueux) de vouloir dire aujourd’hui où nous mène cette crise, mais son ampleur rend un retour à la normale improbable. Une chose est sûre, en tout cas, c’est que les fondements mêmes du modèle US vont être remis en cause par la crise financière

Il repose sur un double déficit, déficit commercial à l’extérieur et déficit d’épargne à l’intérieur. Dans les deux cas, la finance joue un rôle essentiel dans la gestion de ces déséquilibres : à l’intérieur, c’est elle qui a rendu possible la croissance de l’endettement, notamment sur le marché hypothécaire ; à l’extérieur elle a pour fonction d’assurer l’équilibre de la balance des paiements. Mais si la finance se dégonfle, ce sont les bases de ce mode de croissance qui disparaissent : l’endettement des ménages est dorénavant bloqué, et les entrées de capitaux ne sont plus garanties. Par conséquent, la crise financière va se traduire par un ralentissement durable de la croissance aux Etats-Unis qui va se communiquer au reste du monde.

Mais en même temps, on ne voit pas bien par quoi il pourrait être remplacé. La véritable alternative serait le retour à une forme de « fordisme » fondé sur une progression des salaires parallèle à celle de la productivité, une répartition moins inégalitaire du revenu et un rééquilibrage du commerce extérieur. Un tel modèle est envisageable dans l’abstrait mais suppose une inversion brutale des rapports sociaux qui est pour l’instant hors de portée. Si Obama est élu, comme c’est aujourd’hui probable, on ne peut pas compter sur lui pour mener un programme « rooseveltien » : la volonté politique lui fait défaut, mais aussi les moyens, puisque le plan de sauvegarde va plomber durablement le budget.

Les modalités concrètes de la sortie du modèle US auront des répercussions sur le reste de l’économie mondiale. La première inconnue porte sur le cours du dollar qui devrait continuer à baisser parce que c’est un moyen pour les Etats-Unis de doper leurs exportations et de réduire leur déficit commercial mais aussi en raison de la perte de qualité de la dette publique des Etats-Unis. Mais cela revient à exporter la récession vers l’Europe qui est globalement sensible à un taux de change de l’euro surévalué. Cette baisse du dollar, ou même son maintien à son cours actuel, soulève une autre question : les capitaux vont-ils continuer à affluer vers les Etats-Unis ? Les pays émergents et producteurs de pétrole risquent à un certain moment d’être découragés de le faire en raison d’une rentabilité insuffisante ou de risques croissants. D’un autre côté, ils n’ont pas intérêt à jouer contre le dollar, puisque la valeur de leurs actifs déjà placés en dollars serait elle aussi dévalorisée.

Un autre facteur doit être aussi pris en compte : si l’économie des Etats-Unis ralentit durablement, c’est un débouché important des pays émergents qui va se tarir et les pousser à un recentrage de leur croissance sur la marché intérieur. Il est difficile de pondérer ces différents facteurs qui ne vont pas évoluer à la même vitesse, mais on peut néanmoins faire deux pronostics :

1. le temps nécessaire pour sortir de la crise est proportionnel à l’énormité des sommes consacrées au sauvetage du secteur financier. La trajectoire la plus probable est un scénario à la japonaise où plusieurs années seront nécessaires pour éponger les sommes engouffrées, qui sont sans commune mesure avec ce que l’on a connu lors des précédentes défaillances financières. Si aucune mesure alternative n’est imposée, le capitalisme va s’installer, au moins dans les pays développés, dans une situation de croissance lente et de régression sociale. La récession proprement économique est déjà là, et ses déterminants objectifs, par exemple la crise de l’industrie automobile, sont en train de prendre le relais de la tourmente financière.

2. la sortie de crise va être marquée par une lutte intense des grands acteurs économiques pour reporter ses effets sur d’autres. Sur le terrain social, cela implique une pression accrue du capital contre les salaires et les budgets sociaux.
Au niveau international, la guerre commerciale et économique entre grandes puissances va prendre une ampleur nouvelle et engendrer une tendance au fractionnement de l’économie mondiale, d’autant plus que, comme l’a dit le ministre des finances allemand, Peer Steinbrück : « Les Etats-Unis vont perdre leur statut de superpuissance du système financier mondial ».

La mise à l’épreuve des dogmes européens

Pendant la crise, la concurrence continue. La cacophonie des déclarations et des décisions gouvernementales reflète en partie ce dilemme : d’un côté, tout le monde a compris que la crise appelle des solutions globales ; mais, en même temps, chacun cherche à tirer son épingle du jeu ou à sauver les meubles. C’est vrai évidemment pour les capitaux individuels et la discussion des modalités du plan Paulson a également porté sur cette question : faut-il sauver toutes les institutions financières ou seulement les « canards boîteux » ? Mais c’est surtout vrai au niveau de la fameuse gouvernance mondiale, et chacun a pu constater le retour en force des intérêts nationaux.

Les capitaux déployés sur le marché mondial ont tout intérêt à rentrer au port et à s’abriter sous le parapluie de leur Etat national. On ne peut pas pour autant parler de « retour de l’Etat » parce que l’Etat est toujours le garant en dernier ressort des intérêts de la bourgeoisie. Les thèses sur l’« Empire » montrent à nouveau leurs limites : la mondialisation n’a pas supprimé la concurrence entre capitaux et les rivalités inter-capitalistes, ni conduit à la formation d’un gouvernement capitaliste mondial. En Europe, les difficultés de la coordination s’expliquent par le degré inégal d’exposition aux effets de la crise et manifestent l’inexistence d’un véritable capital européen. Tant qu’il s’agissait d’injecter des liquidités, la Banque centrale européenne a pu intervenir, certes au coup par coup. Mais dès lors qu’il s’agit de dépenses à inscrire au budget, on s’aperçoit que l’Union européenne s’est « constitutionnellement » privée des moyens de faire face à une telle crise. L’écart se creuse entre la France qui voudrait un plan de sauvegarde à l’échelle européenne et l’Allemagne ou l’Irlande qui prônent le chacun pour soi. Ces divergences seront sans doute provisoirement dépassées si la crise s’amplifie. Il n’en reste pas moins que la crise aura durablement remis en question les principes mêmes de la construction européenne néo-libérale. Elle va en outre souligner les faiblesses structurelles de l’économie européenne : « le pessimisme s’impose » même pour le moyen terme (5).

Les effets sur les travailleurs

Tout se passe aujourd’hui comme si la crise était une sorte de cataclysme naturel qui frappait tout le monde de la même manière, et Fillon, le Premier ministre français n’a pas manqué de faire appel à l’unité nationale. Le climat de panique est mis à profit pour que chacun se mette dans la peau d’un spéculateur. Les faillites bancaires sont présentées comme une menace qui pèse aussi sur les plus modestes déposants. Tout ceci n’est évidemment pas de l’ordre du complot, mais contribue à occulter les enjeux sociaux que l’on peut résumer en posant la vraie question : qui va payer les pots cassés ?

Dans l’esprit des possédants, il faut que ce soit les travailleurs qui sont d’ores et déjà en première ligne, non pas tant comme épargnants que comme salariés ou retraités. La crise a déjà ruiné des millions de ménages aux Etats-Unis mais elle est lourde de conséquences très graves, d’abord pour les retraités des pays où les fonds de pension sont plus développés, comme aux Etats-Unis et au Royaume-Uni. Dans ces deux pays, le système était déjà au bord de la faillite et la valeur réelle des pensions va évidemment s’effondrer avec la chute boursière. C’est une leçon à tirer : décidément, c’est une très mauvaise idée de jouer sa retraite à la Bourse et tout plan de sauvegarde devrait prendre en compte cet aspect des choses qui est bien sûr absent du plan Paulson.

Les salariés sont doublement dans le collimateur : directement, parce que les entreprises vont tenter de compenser leurs pertes financières par un blocage des salaires encore plus strict, en prenant pour argument les risques d’inflation, le prix du pétrole et en profitant du climat général d’incertitude. Ils vont subir aussi les effets indirects de la crise financière sur l’économie réelle qui va entraîner son lot de faillites et de licenciements. Les destructions d’emploi ont déjà commencé aux Etats-Unis ou en France. Ils seront également les premières victimes de la réduction des dépenses sociales destinée à compenser la charge des plans de sauvegarde.

Éradication de la finance et bouclier social

La crise confirme de manière éclatante les critiques adressées au capitalisme financiarisé d’un point de vue anticapitaliste et/ou altermondialiste. Tous les économistes qui vantaient les bienfaits de la finance font aujourd’hui de grands discours sur sa nécessaire régulation. En France, Sarkozy n’a pas de mots assez durs pour dénoncer les excès du capitalisme, alors qu’il avait inscrit à son programme le développement du crédit hypothécaire. Le paysage idéologique se transforme donc à grande vitesse et il faut s’appuyer sur la déroute des avocats du néo-libéralisme.

Mais la crise ne crée pas pour autant un climat spontanément favorable aux alternatives. Tous les néo-libéraux reconvertis ont ouvert en grand le robinet d’eau tiède et multiplient leurs propres plans de sauvetage idéologiques à base de transparence, ratios prudentiels, séparation des banques de dépôt et d’affaires, réintégration de la titrisation dans le bilan, limitation des rémunérations des dirigeants, agence de notation, réforme des normes comptables, etc. Il s’agit, comme dit l’un d’entre eux, de « sauver le capitalisme des capitalistes »6. Ces propositions déstabilisent la gauche sociale-libérale dont c’est au fond le programme. Mais c’est un programme tout à fait minimum qui risque même de détourner des véritables enjeux. Certaines des mesures avancées doivent être soutenues, comme l’interdiction des paradis fiscaux, mais il serait naïf de faire confiance aux autorités financières et aux gouvernements pour les mettre en oeuvre. Il faut les inscrire dans un projet plus large qui vise à éradiquer la finance, et qui mette la question sociale au premier plan. Encore une fois, la source ultime de la financiarisation est le refus de satisfaire les besoins sociaux majoritaires. Par conséquent, on ne peut faire éclater la bulle financière une bonne fois pour toutes sans fermer les robinets qui l’approvisionnent.
Cette orientation peut se décliner différemment selon les pays. En Europe, elle pourrait combiner deux axes. Le premier, c’est la nationalisation des banques. Mais c’est exactement ce qu’ils sont en train de faire, objectera-t-on. L’argument est réversible : cela prouve justement que c’est possible ! Et les nationalisations auxquelles on assiste ne font que socialiser les pertes et ont pour fonction de sauver la finance privatisée. Une véritable nationalisation doit se faire sans contrepartie et porter sur l’ensemble du système parce tous les financiers sont responsables de la crise, qu’ils y aient perdu ou non. Sinon, il ne s’agit que d’une aide d’Etat à la restructuration du secteur bancaire.

Le deuxième axe pourrait s’appeler boucler social par référence au bouclier fiscal qui, en France, protège les riches de l’impôt. Il s’agit bien de protéger les salariés des retombées de la crise car personne ne peut décemment soutenir qu’ils y aient une quelconque responsabilité. En même temps, il faut imaginer des mesures qui jettent les bases d’une autre répartition des revenus et qui s’appuient sur un argument élémentaire de justice sociale. Il devrait être exclu que les entreprises continuent à verser à leurs actionnaires des masses énormes de dividendes, en même temps qu’ils continueraient à licencier, à précariser et à bloquer les salaires. Dans le cas de la France, les dividendes nets versés par les entreprises représentent 12,4 % de la masse salariale en 2007, contre 4,4 % en 1982.

La crise est donc l’occasion d’enclencher un contre-transfert des dividendes ers les salaires. Plutôt que de geler les salaires, l’heure est venue de geler les dividendes à leur niveau actuel et de les transférer à un fonds de mutualisation destiné à d’autres usages, sous contrôle des salariés. Ces sommes pourraient être utilisées, dans des proportions à discuter démocratiquement, au maintien du revenu des chômeurs (l’interdiction des dividendes financerait ainsi l’interdiction des licenciements) et au financement de la Sécurité sociale, des budgets sociaux et des service publics. Une autre mesure consisterait à imposer le maintien du pouvoir d’achat des salariés en retirant à due proportion les aides publiques aux entreprises qui s’y refuseraient. De telles mesures sont les seules susceptibles de faire payer les responsables de la crise et jetteraient les bases d’une meilleure répartition des richesses. Les sommes potentiellement concernées sont de 90 milliards d’euros : c’est 5 % du Pib français, soit exactement la même proportion que les 700 milliards de dollars prévus par le plan Paulson aux Etats-Unis.


5 Patrick Artus, « Peut-on être très pessimiste sur la situation économique, à moyen terme, de la zone euro ? », septembre 2008.

6 Luigi Zingales, « Why Paulson is Wrong », septembre 2008.

Michel Husson

Économiste, administrateur de l’ INSEE, chercheur à l’ IRES (Institut de recherches économiques et sociales), membre de la Fondation Copernic. Auteur entre autres, de "Les casseurs de l’ État social", La Découverte.

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