Édition du 29 novembre 2022

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Arts culture et société

Platon : Éryxias ou Sur la richesse (Texte 42)

Texte attribué à Platon dans une mise en valeur de la sagesse

«  Pour les sages[1], les choses sont ce qu’ils les font  » (Archiloque, fragment 132, p. 340)[2].

Nous sommes en présence ici d’un dialogue relaté par Socrate sous le portique de Zeus Libérateur. Il y a quatre personnages dans cet échange : Socrate, Critias, Éryxias et Érasistrate. Ils discutent entre eux de la question de la richesse. Socrate soutient que les individus les plus sages sont les personnes les plus riches. Éryxias n’adhère pas à cette thèse. Il propose de poursuivre la discussion en se demandant si la richesse est un bien (ce qu’il faut faire) ou un mal (ce qu’il ne faut pas faire) (393a-395e).


Introduction du thème de la richesse

Seul le sage est vraiment riche (393a-395a). Il n’est de bien plus précieux que la sagesse qui permet d’accéder au bonheur. Éryxias n’adhère pas à cette thèse, et c’est là qu’il demande à poursuivre l’échange de manière à savoir si la richesse est « une bonne ou une mauvaise chose » (395d).

Éryxias et Critias vont s’opposer ici. Le premier soutient qu’il s’agit d’un bien et le second qu’il n’en est pas toujours ainsi en raison du fait que la richesse permet de satisfaire la totalité des désirs, ce qui est parfois une source de maux (395e-397c). Critias donne l’exemple d’un homme qui « donne de l’argent pour avoir une relation adultère » (396e). Preuve que la richesse n’est en soi ni un bien ni un mal, mais elle peut le devenir (395e-397b). Critias sort pourtant perdant de cet échange avec Éryxias. Socrate détourne la conversation autour d’une anecdote qui joue en faveur de Critias en qui il fait apparaître « un homme politique digne de considération » (399c).

Mais « en quoi consiste la richesse » (399d) ? Comme le soutien Érasistrate : « posséder beaucoup de biens » (399d). S’agit-il d’une condition nécessaire ou suffisante (401b) ? « Nécessaire », comme le précise Éryxias bien entendu. Mais encore est-il « nécessaire » que ces biens, qui sont signes ou gages de richesse, soient utiles et servent véritablement à quelque chose. Peut-on subvenir à ces besoins, c’est-à-dire des besoins réellement nécessaires à et de la vie, sans ces biens réputées richesses comme l’or, l’argent (ou la monnaie virtuelle tellement répandue chez les richissimes aujourd’hui) ? Si oui, il faut conclure que ces signes de richesse n’en sont pas (401a-402d). La richesse est donc indissociable de l’utilité.

Les richesses ne peuvent être utiles qu’aux personnes qui savent « s’en servir » et il est question ici des « hommes accomplis » (403b), c’est-à-dire les sages. D’où l’affirmation qu’il n’y a que les sages qui soient riches. Les richesses permettent d’assouvir des besoins qui sont dépendants des désirs et il est vrai que les personnes riches ont les moyens de se payer leurs plus ambitieux désirs. Mais qui a des désirs considérables est également une personne en manque de quelque chose. L’état le plus favorable à une personne est celui où elle éprouve le moins de désirs, le moins de besoins. Les personnes riches sont donc les plus misérables (402d-406a). Pourquoi ? Parce que vivre dans la richesse implique un paradoxe : ne jamais être rassasié de ses possessions.

Par ailleurs, ce dialogue met en relation la valeur d’échange et la valeur d’usage, alors que posséder de l’argent seulement pour échanger et en obtenir davantage se détourne de la véritable raison d’être de la richesse exposée ici, c’est-à-dire son utilisation pour répondre aux besoins de l’existence. De là, la valeur d’usage ou de l’utilité de la richesse qui doit, selon l’enseignement décrit ici, équivaloir à la satisfaction des nécessités et donc minorer l’or et l’argent à un rôle de moyens, tout en accroissant par le fait même la vertu d’un autre type de richesse, plus valable, étant la sagesse. D’où une mauvaise interprétation de la richesse attribuée au regard porté vers les satisfactions terrestres élevées à un niveau où l’ambition de l’accumulation et de la possession, et ce au-delà des besoins, semble être devenue une croyance répandue de manière à accorder en même temps une plus-value à ses possesseurs. Mais une prise de conscience inverse expose plutôt un vice de la concupiscence qui fait de ces possesseurs des usurpateurs. En effet, quiconque devient riche en ce sens le fait sur le dos des autres et a un devoir de partager. Mais dirons-nous qu’une personne possédant trop de sagesse est usurpatrice ? Pas du tout, puisque la véritable richesse n’en crée pas. Tout est alors question d’interprétation. Dans ce cas, une personne sage et riche représente un atout pour toute une communauté.

Conclusion au dialogue

Selon Socrate, posséder beaucoup de biens est nécessaire pour être riche, et ces biens, pour être richesse, doivent être utiles, autrement dit il faut savoir s’en servir : le bien n’est utile qu’aux personnes qui savent s’en servir, c’est-à-dire aux « gens accomplis ». Elles seules peuvent être considérées comme étant riches (397e), c’est-à-dire « sages » (398a). Si les richesses servent à assouvir des besoins, si les besoins sont dépendants des désirs et si les riches sont ceux qui ont le plus de désirs, se pourrait-il que certains désirs mènent au mal ? La réponse ici est positive. Les richesses peuvent donc mener au mal. La meilleure situation est celle où une personne sage et riche éprouve le moins de désirs à assouvir et le moins de besoins à combler.

Il n’y a donc qu’au sage que la richesse puisse être utile, et ce en raison du fait qu’il est le seul qui sache s’en servir à bon escient, avec modération et surtout sans excès. Il est le seul pour qui la richesse puisse être un bien. Puisqu’elle est un bien pour lui seul, il est par conséquent le seul qui possède le bien de la richesse ou la richesse même.

Guylain Bernier

Yvan Perrier

17 août 2022

yvan_perrier@hotmail.com

Références

Brisson, Luc (Dir.). 2020. Platon oeuvres complètes. Paris : Flammarion, p. 333-350.

Dixsaut, Monique. 1998. « Platon ». Dans Dictionnaire des philosophes. Paris : Encyclopaedia Universalis/Albin Michel.

Sans auteur. 2014. Écrits attribués à Platon. Traduction et présentation par Luc Brisson. Paris : GF Flammarion, p. 191-219.

[1] Sages ou « gens accomplis » (397e) ou encore « hommes accomplis » (403b).

[2] Ce fragment est traduit de la manière suivante dans Sans auteur (2014, p. 204) : « Pour les sages, les choses sont ce qu’ils en font ».

Zone contenant les pièces jointes

Yvan Perrier

Yvan Perrier est professeur de science politique depuis 1979. Il détient une maîtrise en science politique de l’Université Laval (Québec), un diplôme d’études approfondies (DEA) en sociologie politique de l’École des hautes études en sciences sociales (Paris) et un doctorat (Ph. D.) en science politique de l’Université du Québec à Montréal. Il est professeur au département des Sciences sociales du Cégep du Vieux Montréal (depuis 1990). Il a été chargé de cours en Relations industrielles à l’Université du Québec en Outaouais (de 2008 à 2016). Il a également été chercheur-associé au Centre de recherche en droit public à l’Université de Montréal.
Il est l’auteur de textes portant sur les sujets suivants : la question des jeunes ; la méthodologie du travail intellectuel et les méthodes de recherche en sciences sociales ; les Codes d’éthique dans les établissements de santé et de services sociaux ; la laïcité et la constitution canadienne ; les rapports collectifs de travail dans les secteurs public et parapublic au Québec ; l’État ; l’effectivité du droit et l’État de droit ; la constitutionnalisation de la liberté d’association ; l’historiographie ; la société moderne et finalement les arts (les arts visuels, le cinéma et la littérature).
Vous pouvez m’écrire à l’adresse suivante : yvan_perrier@hotmail.com

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