Édition du 18 juin 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Racisme

Pour déracialiser, il faut penser la race (et la classe)

Première partie

Il faut définitivement se débarrasser des approches des classes sociales qui passent outre les considérations sur la race. Eilzabeth Esch et David Roediger présentent diverses analyses de Bourdieu, Wacquant, Adolph Reed ou encore Darder et Torres, qui font volontairement l’impasse sur la race. Les auteurs proposent à l’inverse de relire plusieurs épisodes récents en Australie, en Afrique du Sud ou au Venezuela pour apprécier l’importance théorique et militante d’un antiracisme qui prenne en compte la race.

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Peu avant la fin du régime d’apartheid en Afrique du Sud, dans le formidable bouillonnement d’activité qui agitait les organisations de lutte récemment relancées et sorties de la clandestinité, l’une des nombreuses idées en débat était la « déracialisation » (non-racialism).

Comme la construction d’une nation « non-racialisée » était depuis longtemps l’un des objectifs de l’African National Congress (ANC), le terme a infléchi les débats sur les réponses à l’inégalité raciale, parmi d’autres transformations sociales dans une Afrique du Sud libre, en particulier lorsqu’il fut envisagé d’inscrire l’action affirmative (ou « discrimination positive ») dans le projet constitutionnel. Les libéraux de gauche, tout comme certains marxistes, s’opposèrent à une focalisation sur la dimension « raciale » des analyses très avancées du capitalisme racial qui prévalaient alors. Les uns affirmaient qu’un capitalisme sans apartheid réglerait la question des inégalités raciales par le biais de la croissance économique. Les autres voyaient le dépassement du capitalisme comme la clé, et peut-être la condition de possibilité, d’une future société sans races. C’est alors que d’autres militants ont avancé une idée aussi percutante qu’audacieuse, particulièrement précise et stimulante comme point de départ à tout débat sur la race et le racisme : « La voie vers la déracialisation passe par la race » (“The way to non-racialism is through race”).

Dans la mesure où nous défendons cette approche, nous souhaitons proposer aux lecteurs du New Socialist de rompre avec les approches de la race et de la classe qui présupposent (de façon indépassable) que ces questions s’excluent mutuellement. Si les révolutionnaires ont pu apprendre quelque chose du XXe siècle, c’est que les oppressions sont multiples et que les rapports de classe ne suffisent pas à les expliquer entièrement. Dans notre critique de certains marxistes, pour le réductionnisme économiciste de leurs analyses du racisme, ou pour leur négligence du rôle crucial de la lutte antiraciste dans la construction d’une résistance anticapitaliste, nous souhaitons pourtant contribuer à l’élaboration d’une économie politique du racisme au sein de la tradition marxiste.

Les outils d’analyse marxistes
Le marxisme a produit les meilleurs outils pour comprendre la race et le racisme. Ce sont les marxistes qui ont le plus efficacement exploré l’idée que la race est une construction sociale, et la tradition d’étude critique de la blanchité (whiteness) a été entretenue par un large spectre de théoriciens matérialistes comme James Baldwin, W.E.B. Du Bois, Oliver Cox, Karen Brodkin, Michael Rogin, Theodore Allen ou Noel Ignatiev.

Le refus catégorique de considérer la race comme réalité scientifique mesurable, est un autre des apports du marxisme. Il n’est pas surprenant que les principaux démystificateurs de la science raciste, comme Stephen Gould, aient été influencés par le matérialisme historique. Entre autres brillantes contributions, Gould a montré que les tentatives de mesurer la race pour en prouver l’existence, reposaient en fait sur la présupposition de celle-ci ; ce qui a donné au matérialisme historique l’un de ses arguments les plus tranchants contre l’idée selon laquelle la réalité des différences raciales serait biologique et mesurable, bien avant les « nouvelles » preuves livrées par la découverte du génome humain.

Ces outils sont plus nécessaires que jamais. Un peu partout dans le monde, on peut encore clairement constater l’importance persistante de la race1 dans la structuration de l’oppression, dans l’élaboration de stratégies de gouvernement dans le capitalisme, et dans certaines dimensions de la résistance à celui-ci.

Au Venezuela, l’opposition à Hugo Chavez et à sa base sociale s’appuie sur des arguments racistes anti-indigènes et anti-africains tellement systématiques que le grand journaliste de gauche Tariq Ali considère l’élite de ce pays comme la force réactionnaire blanche la plus consciente du monde. Au Brésil, des mesures d’action affirmative viennent tout juste d’être mises en place, alors qu’aux États-Unis, il est très clair maintenant que de puissants courants de la droite prônent un « conservatisme racialement neutre » (colorblind conservatism) non seulement contre les politiques d’action affirmative mais aussi contre la collecte de données statistiques relatives aux inégalités raciales.

Lors de sa réélection à la présidence des États-Unis, G.W. Bush a obtenu un grand succès aussi bien chez les électeurs aux revenus annuels supérieurs à 200 000 dollars, que chez les hommes blancs. Récemment, un important politicien français2 a été critiqué pour ses attaques racistes visant de jeunes musulmans révoltés contre les violences policières à Paris et dans sa banlieue. Il a promptement réagi en organisant un voyage en Martinique censé mettre en évidence que la couleur n’a pas d’importance dans le monde colonial français. Il y était si peu le bienvenu, comme le lui avait signifié entre autres le grand poète et théoricien de la libération martiniquais Aimé Césaire, que le coup médiatique a dû être annulé.

La classe sans la race ?
Au vu de ce contexte, il est surprenant de constater que des secteurs de la gauche radicale comme de la gauche libérale tentent d’écarter la race de toute analyse de classe, et ce faisant, accordent à la classe une importance tellement plus grande qu’ils en viennent même à contester le recours à la race et au racisme comme catégories d’analyse.

Le sociologue et activiste Pierre Bourdieu et son proche collaborateur Loïc Wacquant ont ainsi présenté une partie des analyses de la dimension raciale du pouvoir dans le monde, et en particulier le développement de l’action affirmative au Brésil, comme un désastre résultant de l’investissement massif des États-Unis dans l’exportation de certaines idées, relevant de la « ruse de la raison impérialiste ». Antonia Darder et Rodolfo Torres soutiennent quant à eux que le « problème du XXIe siècle » est l’utilisation de concepts tels que la « race » et la « blanchité » (whiteness), comme en écho aux positions du socialiste étatsunien Eugene V. Debs qui déclarait un siècle plus tôt que les socialistes – blancs, supposément – n’avaient « rien de particulier » à apporter aux Afro-américains, si ce n’est une place dans la lutte des classes.

Ces observateurs considèrent toute focalisation sur la racialisation du pouvoir ou toute analyse structurelle de la blanchité comme autant d’« écrans de fumée », développés dans le seul but de « parvenir à masquer et brouiller les intérêts de classe ». Et si Darder et Torres concèdent encore que la question du « racisme » est digne d’intérêt, ce n’est même plus le cas du politiste critique Adolph Reed Jr. dans ses travaux récents. Ce dernier affirme que pour les militants, « la dénonciation du racisme est une sorte d’appendice politique : un vestige inusité d’un stade antérieur de l’évolution, le plus souvent inoffensif mais susceptible de s’enflammer dangereusement ». Pour Reed comme pour Debs, le « véritable clivage », c’est la classe.

Ce rejet sans appel de la catégorie de race provient de tout ce qui en fait une catégorie d’un type différent de la classe : la déplorable tendance générale à l’associer à des considérations biologiques, qui se maintient en dépit de preuves scientifiques décisives ; l’acceptation tacite du nettoyage ethnique comme arme de guerre, les décennies de défaites des mouvements antiracistes dans certains pays, et les difficultés à rapprocher les différents combats au niveau international contre ce que leurs acteurs nomment le « racisme ». Ce contexte n’est pourtant pas une excuse pour un tel rejet.

Dans cet article, nous affirmons que la lutte contre la racialisation et contre le capitalisme passe encore par une analyse de race et de classe, ainsi que par l’action antiraciste. Les rédacteurs du New Socialist nous ont assigné la tâche d’expliquer notre méthode, mais également d’apporter un éclairage quant à la nature du racisme aujourd’hui. Nous souhaitons aborder par la même occasion plusieurs points qui nous paraissent particulièrement essentiels pour un antiracisme qui soit plus élaboré sans devenir jargonnant, et qui soit militant, tout en gardant à l’esprit que le slogan « Noirs et Blancs, unissez-vous et luttez » est, pour citer le socialiste révolutionnaire trinidadien C.L.R. James, « inattaquable en principe, mais souvent trompeur et parfois même dangereux au regard de la réalité, infiniment variée, tumultueuse, passionnée, voire meurtrière, des relations raciales ».

Il existe une forte tendance chez les marxistes à réduire les causes du racisme à la compétition sur le marché du travail. Pourtant, cette idée que le racisme n’est produit que par la compétition économique néglige cruellement le fait que les actes racistes sont parfois, peut-être même souvent, des actes de prise de pouvoir racial plutôt que de perte de pouvoir de classe (racial empowerment rather than class disempowerment). L’existence d’écoles et de quartiers exclusivement blancs s’explique moins que jamais par les discriminations structurelles à l’emploi, à l’heure où les lieux de résidence et de travail sont parfois très éloignés géographiquement. Et si l’on admet que certains des espaces les plus blancs de la société ne sont pas liés à la concurrence raciale au sein de la main d’œuvre, alors il faut comprendre que race et racisme se développent par-delà les rapports spécifiques de production et de reproduction.

À partir des idées de Lénine sur la matérialité de l’idéologie, et de Du Bois sur le salaire psychologique que la race donne aux travailleurs blancs, nous comprenons que la race – comme le genre – configure les rapports de pouvoir de multiples façons. Comprendre le racisme implique de saisir les rapports de pouvoir existant séparément et au-delà des classes. L’histoire de la peine de mort aux États-Unis montre clairement que tuer un Blanc est considéré dans cette société comme un crime plus durement punissable que tuer un Noir, ce qui souligne la nécessité de comprendre que l’État joue non seulement un rôle de supervision, mais aussi de production de règles sociales fondées sur la race.

Notes

1.Les auteurs font sans doute allusion à la thèse opposée, défendue dès 1978 sous le titre « L’importance déclinante de la race » (The declining significance of race) par le sociologue afro-américain William Julius Wilson (NdT). [↩]
2.Il s’agit de Nicolas Sarkozy, alors Ministre de l’Intérieur (NdT). [↩]
3.“And the band played ‘Waltzing Matilda‘” (« Et l’orchestre jouait “Waltzing Matilda” ») est une chanson écrite en 1971. Pour dénoncer la guerre et sa glorification avec virulence (avec des allusions probables à la guerre du Vietnam), elle évoque tout de même un épisode de la Première guerre mondiale qui appartient au mythe national australien. Elle fait une référence (grinçante ou poignante, selon les points de vue) à la chanson « Waltzing Matilda », ballade populaire parfois présentée comme « l’hymne national officieux » de l’Australie (NdT). [↩]

Elizabeth Esch et David Roediger

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