Édition du 30 novembre 2021

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Planète

Pour faire l’échologie de la peur

Nous avons crié dans le vide. Nous avons crié dans le vide jusqu’à ce que l’écho envoyé en retour nous résonne et pénètre jusqu’au plus profond de nos êtres. Ce son déformé nous venant des lointains mégalithes vers qui nous nous sommes désespérément évertués, ce son est devenu notre chanson à nous aussi.

Nous nous sommes mis au diapason de l’écho tordu de nos peurs et avons oublié le sens même de ce qui nous avait poussé, d’abord, à les énoncer. Comment faire sens, autrement, de cette étrange attirance pour l’hymne infernal nous emportant vers les rhétoriques du désastre ? De ce déracinement final des dernières attaches nous liant encore au monde réel.

Pipelines et autoroutes, les hérauts de la lutte contre l’apocalypse environnementale ?

Faire l’échologie des discours qui nous assaillent, c’est d’abord comprendre que les murs qui nous ceignent n’ont pas d’oreilles, que ce qui se veut réponse n’est qu’assourdissement. Nos cris, issus d’un monde en délitement, d’un saignement bien réel, ne font rien pour ébranler cet écho dont les assises trouvent racine dans l’éthérée conviction de ces idéologues du profit que sont nos économistes. La croissance saura encore et toujours ouvrir de nouvelles portes au potentiel humain ! Encore et toujours de nouveaux potentiels… Encore et toujours… Encore… Encore… Encore !

Mais que nous auront valu ces dernières décennies de « développement durable » ? Une croissance explosive du commerce, motivée par une globalisation déchaînée. Mais aussi une explosion des émissions de GES et des ravages écosystémiques. Que nous répétera encore l’écho ? Que nous n’avons tout simplement pas encore crû assez ? Qu’un point bascule saura un jour venir ? Ce moment tant attendu où notre autodestruction cédera magiquement sa place à la prospérité et à l’équilibre. L’eschatologie de la croissance ne se révèle effectivement rien de plus qu’une nouvelle promesse religieuse. Pour continuer de croître, nous carburerons au croire. Pour répondre aux affres de la croissance, il faudra croître et croire encore plus. La salvation viendra au bout de l’ultime sacrifice, celui de la possibilité de faire autrement.

Les paupières fermées, les feux de forêt paraissent moins brillants, la fumée pique moins les yeux.

Irrémédiable discordance

Le discours de croissance a l’avantage d’être fort. Son volume, son intensité, sa répétition, font en sorte qu’il peut être facile de s’y accorder. Or, comme il n’émane jamais d’une réponse honnête à nos cris, la discordance demeure. Bien sûr, les technologies du monde moderne ont su nous enivrer d’une ambition sans limites, mais quels auront été les coûts réels de ces réalisations ? Nous aurons visité la Lune et nous aurons brûlé l’Amazonie. Nous aurons augmenté l’espérance de vie globale de quelques décennies, pour quelques décennies. Nous aurons déverrouillé les secrets de l’ADN et laissé des milliers d’espèces mourir.

Ces échonomistes prennent-ils conscience de la quantité de ressources qui sera nécessaire pour convertir une économie globale carburant aux trois-quarts aux combustibles fossiles ? Réalisent-ils le nombre de panneaux solaires qui sont nécessaires pour même accoter le potentiel explosif du pétrole ? Réalisons-ils comment la chaîne de production globale, de l’extraction des matières premières à leur transformation, en passant par leurs nécessaires périples à travers le globe, carburent tous au pétrole ? Réalisons-nous la discordance entre le besoin d’accélérer cette chaîne de production au nom de la transition et le besoin de respecter un budget carbone incroyablement strict ? Accélérer la production signifie concrètement la production de plus de GES sur une plus petite période ! Le sens de toute l’entreprise part en fumée.

«  Mais nous ne pouvons pas nous permettre de ne pas agir !  » décriront ceux dont les seules actions nous aurons propulsé depuis le début dans une chute toujours plus rapide. L’écho sonne creux car ses fondations reposent sur du vide. Qu’elles s’effritent au rythme de la dégradation environnementale n’aura toutefois de sens qu’à travers l’écologie de la peur. Pour leur part, les illuminés de la croissance, perdus depuis longtemps dans des rationalisations à outrance, demeureront sourds au sens du réel. Et c’est peut-être le seul état d’esprit qui a pu justifier notre trajectoire historique. C’est peut-être la seule manière que nous avons pu élever certains des nôtres si haut que les cieux leur parurent plus proches que le sol qui les avaient vu naître. Or, nous ne sommes pas au ciel, les jardins de l’innocence sont loin derrière nous, un cri pressant nous appelle à l’action.

Le cri qui reste

Pour Hubert Aquin, ce cri était un signe de révolution. C’est effectivement celui d’une affirmation, du besoin de faire entendre autre chose que le même son récurrent qui fracasse, comme des vagues sur le rivage, ces discours contre nos consciences. Faire l’écologie de nos cris, c’est donc non seulement un travail pour se révolter contre l’air infectieux qui nous étouffe, mais c’est aussi un appel à bel et bien retrouver le sens de nos voix. La Terre ne criera jamais pour nous. La vie qui y réside n’a pas plus de valeur que celle qu’on lui donne. L’écologie exprime un désir, celui de prendre une autre direction, de chanter une autre chanson.

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