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Europe

Pour se démarquer de Hollande, les candidats de droite misent sur la surenchère néolibérale

12 octobre 2016 | tiré de Mediapart.fr

La politique économique et sociale conduite par François Hollande depuis 2012 contraint tous les candidats à la primaire de la droite à se décaler encore plus à droite. Leurs propositions sont souvent explosives, mais c’est le chef de l’État qui a allumé la mèche.

S’il a désespéré les citoyens de gauche, le cap néolibéral suivi par François Hollande depuis 2012 a eu aussi un autre effet, dont on parle moins mais qui est tout aussi spectaculaire : il a plongé dans un très profond embarras les chefs de file de la droite. Pour le vérifier, il suffit de consulter les propositions économiques et sociales des candidats à la primaire organisée par Les Républicains pour se rendre à l’évidence : elles révèlent en creux une gêne manifeste car le chef de l’État, adepte de la stratégie du coucou, leur a par avance siphonné une bonne partie des réformes qu’ils auraient pu soumettre au pays dans la perspective de la présidentielle de 2017.

Que l’on songe en effet au spectaculaire grand écart que François Hollande a réalisé au fil de ces dernières années. Lui qui avait promis de combattre la finance en est devenu le premier allié, et a promu l’un de ses plus prometteurs représentants, le banquier Emmanuel Macron, au poste de ministre de l’économie – avant que ce dernier ne se décide à rouler pour son propre compte. Lui qui dénonçait le « choc de compétitivité », défendu au début de 2012 par plusieurs instituts patronaux et par Nicolas Sarkozy, s’y est rallié et l’a mis en chantier sous la forme du crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE) puis du « pacte de responsabilité ». Lui qui dénonçait les baisses successives de l’impôt sur le revenu des années antérieures et préconisait une véritable « révolution fiscale » pour refonder un impôt citoyen, a tourné casaque et a fait le contraire de ce qu’il avait promis.

Même chose pour l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) : lui qui avait promis de revenir sur les cadeaux concédés aux milliardaires par Nicolas Sarkozy n’a pas tenu parole et s’est résigné à ce que le plafond de ce prélèvement soit encore plus avantageux que le célèbre « bouclier fiscal » de son prédécesseur, le « président des riches ».

Et puis surtout, c’est dans le domaine social que François Hollande a le plus spectaculairement tourné casaque. Lui qui a en effet constamment condamné les mesures de saccage du code du travail prises par la droite, et notamment la fameuse inversion de la hiérarchie des normes sociales engagée par François Fillon en 2003, puis poursuivie par Nicolas Sarkozy en 2008, il a encore forcé la cadence, et pris des mesures de dérégulation sociale plus violentes, avec les deux lois Macron (inspirées en bonne partie par les travaux de la commission Attali, réalisés à la demande de Nicolas Sarkozy), et surtout la loi sur le travail.

Alors, que pouvaient donc bien faire les candidats de la primaire de la droite ? Puisque François Hollande leur a chipé par avance la baisse de l’impôt sur le revenu, la déréglementation du code du travail, le démantèlement de l’ISF, la baisse des dépenses publiques, que pouvaient-ils donc sortir de leur besace pour se distinguer ? C’est précisément ce que l’on découvre en lisant toutes les propositions des candidats : en occupant leur terrain, celui de la droite conservatrice ou néolibérale,

François Hollande les a poussés, volontairement ou non, à se décaler encore plus à droite. Et la prévisible rivalité entre les différents candidats a fait le reste. Au bout du compte, ce qui transparaît de ces propositions, c’est donc une formidable surenchère : alors que le pays a vécu une politique d’austérité qui a brisé net une fragile reprise en 2010, puis a connu un interminable conflit social à cause de la loi sur le travail tout au long du printemps 2016, les candidats à la primaire de la droite suggèrent, dans des modalités différentes, de durcir encore davantage la politique d’austérité, et surtout d’infliger au pays une punition sociale encore plus violente.

En somme, sous les projets des différents candidats de la droite, on sent incontestablement l’empreinte de François Hollande. C’est la même philosophie de politique économique qui est à l’œuvre, mais en beaucoup plus radicale, plus violente. En d’autres temps, beaucoup de dirigeants de droite n’auraient jamais osé proposer les réformes mises en œuvre depuis 2012 – beaucoup plus à droite que ce qu’Alain Madelin, le chantre de la droite ultra, suggérait dans les années 1980 et 1990. Mais le quinquennat socialiste est passé par là, et a eu un effet de désinhibition : en quelque sorte, François Hollande a donné de l’audace à la droite, qui se propose de finir le travail que lui-même a engagé.

On devine par avance que le président va se servir de cette surenchère néolibérale, dans laquelle se sont lancés les candidats de la primaire de droite, pour accréditer l’idée que sa propre politique est modérée. Mais en vérité, la ficelle sera un peu grosse : c’est le chef de l’État qui a lui-même enclenché cette surenchère. C’est vrai que toutes ces propositions ont pour point commun d’être explosives ; mais c’est François Hollande qui a allumé la mèche !

En effet, si l’on entre plus avant dans les différentes propositions des candidats, on a tôt fait de le constater : en matière de politique économique et sociale, tous les candidats s’accordent pour poursuivre dans la voie explorée par les gouvernements socialistes, mais en forçant l’allure.

C’est d’abord vrai dans le cas de la politique d’austérité. Sans grande surprise – puisque la politique budgétaire française est prise dans les rails du pacte de stabilité européen –, l’ambition commune des différents candidats de la primaire de la droite est de poursuivre la politique de réduction de la dépense publique engagée par François Hollande, mais avec plus de violence, à des degrés qui varient d’un projet à l’autre.

La même philosophie patronale

À preuve, le gouvernement socialiste ne cesse de tirer gloire des économies budgétaires qu’il réalise. Dans le cadre du projet de loi de finances pour 2017 qu’il vient de dévoiler, il a présenté deux graphiques qui résument les évolutions passées et futures de la dépense publique (à consulter ci-contre).

Selon le gouvernement, le taux de croissance de la dépense publique (en valeur) aura ainsi été limité à + 1,3 % en moyenne par an entre 2013 et 2017, alors qu’il a été de 3,6 % par an entre 2000 et 2012. « En conséquence, la part des dépenses publiques dans le PIB aura continûment diminué depuis 2013. Elle aura ainsi baissé de 1,5 point en 5 ans, pour atteindre 54,6 % du PIB en 2017 », se réjouit ainsi Bercy.

Du même coup, on comprend bien que les propositions d’économies formulées par les différents candidats de droite pour les prochaines années ne constituent en rien une rupture avec la politique budgétaire socialiste. Si elles étaient mises en application, ce serait la même politique d’austérité, en un peu plus accentuée – si tant est que la conjoncture permette au futur chef de l’État de conduire ses projets à bien.

D’un candidat à l’autre, il y a certes des fluctuations, puisque Alain Juppé et Bruno Le Maire proposent une réduction des dépenses publiques de l’ordre de 90 milliards d’euros sur le prochain quinquennat, tandis que Nicolas Sarkozy et Jean-François Copé font monter les enchères aux alentours de 100 milliards d’euros, et François Fillon jusqu’à 110 milliards d’euros. Mais cette surenchère n’a pas grand sens, car c’est la même philosophie qui sous-tend ces propositions. La philosophie qui inspire aussi depuis 2012 François Hollande…

Il en va strictement de même pour les entreprises, qui font l’objet d’une pluie invraisemblable de cadeaux de la part de tous les candidats à la primaire de la droite. Pourquoi en irait-il autrement, puisque François Hollande a ouvert la boîte de Pandore en offrant 42 milliards d’euros (par le biais du CICE puis du « pacte de responsabilité ») d’allègements fiscaux et sociaux aux patrons, sans que cela ne crée aucun emploi (comme l’attestent désormais tous les rapports disponibles, y compris les rapports publics, commecelui de France Stratégie). En somme, comme l’a justement qualifié l’hebdomadaire Politis, le « pacte de responsabilité » a constitué le « casse du siècle » : un gigantesque transfert de revenus a été organisé au détriment des ménages (notamment à travers la TVA) et à l’avantage des entreprises, avec pour seule conséquence un formidable effet d’aubaine pour les entreprises, et notamment au profit de leurs actionnaires.

Dès lors, c’est à qui, à droite, aura l’idée la plus farfelue de nouveaux cadeaux en faveur des entreprises – sans que quiconque ne se soucie des études, aujourd’hui disponibles, sur les effets ravageurs du CICE. Le projet de Nicolas Sarkozy est de ce point de vue très révélateur. L’ancien chef de l’État propose ainsi une « exonération totale des charges au niveau du SMIC, qui diminuerait pour s’annuler progressivement à 1,6 SMIC », et la mesure serait « couplée à la transformation du CICE en une véritable baisse de charges, permanente, gravée dans le marbre, intégralement ciblée sur les bas salaires ». Nicolas Sarkozy propose ainsi le doublement du montant des sommes consacrées au CICE. « Il s’agira donc de pas moins de 34 milliards d’euros », dit-il.

Au demeurant, c’est un juste retour des choses. Pendant la campagne présidentielle de 2012, c’est Nicolas Sarkozy qui avait le premier préempté cette idée d’un « choc de compétitivité » défendue par le patronat ; et François Hollande avait dénoncé le projet avant de, une fois au pouvoir, le mettre en œuvre. Cinq ans plus tard, Nicolas Sarkozy annonce donc très logiquement non pas qu’il va annuler le plan Hollande, mais qu’il va y mettre… deux fois plus de moyens ! C’est dire, là encore, si la philosophie est la même dans les deux camps. D’un côté comme de l’autre, la même philosophie patronale…

La seule différence entre la politique du gouvernement socialiste et les candidats de la droite concernant les entreprises porte donc sur des points complémentaires – qui ne sont pas mineurs. En particulier, beaucoup de candidats à la primaire de la droite défendent l’idée d’une réforme pour faciliter les transmissions des entreprises. « La transmission d’entreprise fera l’objet d’une exonération de 85 %, voire d’une exonération totale, si l’activité est maintenue pendant cinq ans au minimum, avec le maintien de la majorité des emplois correspondants », préconise par exemple Nicolas Sarkozy. Il faut créer « un écosystème réglementaire, fiscal et social, favorable non seulement à la création d’entreprise, mais aussi, et peut-être surtout, à leur développement et à leur transmission sur le sol français », surenchérit Alain Juppé.

Si elle était appliquée, cette réforme, revendiquée de très longue date par le patronat (et notamment, pour des raisons familiales, par Yvon Gattaz, le père de Pierre, et ex-patron des patrons), serait une bombe, car elle reviendrait à dynamiter complètement la fiscalité des successions, et à creuser gravement les inégalités face au patrimoine, considérablement plus graves que les inégalités face aux revenus. Mais cela conduit-il à penser qu’il existe encore une différence notable entre la politique économique socialiste et les politiques de droite ? Il serait imprudent de le penser, d’autant que beaucoup de hiérarques socialistes défendent des projets similaires.

Les socialistes en première ligne contre le code du travail

Le dossier du code du travail est aussi très emblématique de ces cousinages intellectuels entre le gouvernement socialiste et les candidats de droite. Car depuis les deux lois Macron et surtout la loi sur le travail, le gouvernement socialiste est, indiscutablement, celui qui a donné les coups de boutoir les plus violents dans le droit du travail.

Tout au long du conflit social du printemps dernier, la droite, dans toutes ses composantes, a certes fait grief au gouvernement de multiplier les reculades face au mouvement social. Mais la vérité, c’est que si le gouvernement a louvoyé, il est resté inflexible sur le cœur de son projet, socialement le plus dangereux : la célèbre inversion de la hiérarchie des normes sociales, aux termes de laquelle tous les accords de branche sont fragilisés au profit des accords au niveau de l’entreprise.
Cette victoire considérable remportée par le patronat, grâce au gouvernement, la droite entend donc l’exploiter afin de poursuivre le détricotage du code du travail, dont l’un des piliers essentiels vient de s’effondrer. C’est indéniablement comme cela qu’il faut interpréter le concours Lépine engagé par les candidats aux primaires de la droite : il ne s’agit sûrement pas de changer de politique sociale ; il faut tout au contraire agrandir la brèche, avec le plus d’énergie possible, notamment pour faciliter encore davantage les licenciements. Nouvel assouplissement des règles du licenciement, durcissement des plafonds d’indemnisation, dégressivité des prestations chômage : la plupart des candidats de droite veulent aller plus loin et plus vite que l’actuel gouvernement, ou alors préemptent des projets que lui-même a caressés, sans oser encore les mettre en œuvre. Le dossier des 35 heures est de ce point de vue très révélateur : la plupart des candidats de droite proposent d’en finir une bonne fois pour toutes avec la réforme emblématique de la gauche, qui a déjà été à de très nombreuses reprises amendée.

Un dernier dossier, celui de la fiscalité des ménages, se prête à la même interprétation. Car plusieurs candidats veulent faire croire qu’ils se distinguent de ce que le gouvernement socialiste a entrepris, et prônent des gestes fiscaux forts. Nicolas Sarkozy a ainsi annoncé que, s’il était élu, il ferait voter dès l’été 2017 une baisse de 10 % de l’impôt sur le revenu, « baisse qui profiterait à tous les contribuables pour leur impôt payé en 2018, soit 7 milliards d’euros rendus aux Français ». Jean-François Copé défend une idée voisine. Sous des modalités différentes, Alain Juppé va dans le même sens : « Le rehaussement du quotient familial aura un impact sur les classes moyennes intermédiaires. Je propose aussi d’alléger les cotisations sociales sur les emplois à domicile. Au total, je prévois donc 6 milliards d’euros de mesures d’allégement de l’impôt sur le revenu », annonce-t-il.

Et dans le cas de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF), les différences entre le gouvernement socialiste et la droite peuvent sembler encore plus nettes. Car le premier s’est bien gardé de le supprimer, tandis que, parmi les candidats à la primaire de la droite, tous sont d’accord pour le supprimer une bonne fois pour toutes, sauf Nathalie Kosciusko-Morizet qui, « compte tenu de sa charge symbolique », préfère une piste qui revient quasiment au même : « baisser très fortement le taux supérieur, qui à 1,5 % est quasiment confiscatoire, en le ramenant à moins de 0,5 % ».
Mais on sait bien que la différence véritable avec le gouvernement socialiste est minuscule. Dès l’alternance de 2012, François Hollande a jeté par-dessus bord toutes ses promesses, à commencer par celle d’une « révolution fiscale », en vue de refonder un impôt citoyen. Et de la hausse de la TVA jusqu’à la baisse de l’impôt sur le revenu, qu’il critiquait avec vivacité juste avant la présidentielle, il s’est converti de longue date à la politique fiscale de la droite. Et même, dans le cas de l’ISF, il s’est accommodé d’une décision très opportune du Conseil constitutionnel, aux termes de laquelle le plafonnement actuel de l’ISF pour les plus grandes fortunes a un effet encore plus considérable que le désastreux « bouclier fiscal » inventé en son temps par Nicolas Sarkozy. C’est si vrai que la plus grande fortune française, Liliane Bettencourt, a vu en 2015 sa contribution d’ISF ramenée à zéro grâce au plafonnement socialiste, alors qu’elle aurait dû payer 61 millions d’euros (lire Hollande ravit à Sarkozy le titre de« président des riches »).

C’est indéniablement le paradoxe de cette campagne 2017. Car en d’autres circonstances, si la France n’avait pas traversé ce quinquennat socialiste et si un candidat de droite avait dévoilé un programme comprenant tout à la fois le CICE, des assouplissements majeurs du code du travail, notamment en matière de licenciement ou encore un plan violent d’économie, l’opinion aurait pu voir en lui un ultralibéral échevelé, bien plus audacieux qu’Alain Madelin ne l’était en son temps. Mais comme François Hollande a déjà fait tout cela, l’équation de la droite s’est un peu compliquée. Comme le suggère Le Point de cette semaine, mais pour s’en réjouir, nous voici renvoyés au dogmatisme néolibéral des années Reagan et Thatcher, sans doute à un moment où le pays est le moins à même de supporter une potion aussi amère…

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