Édition du 24 mai 2022

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LGBT

Pourquoi le “genre” dérange-t-il autant ?

Lois homophobes, campagnes de diabolisation sur les réseaux sociaux… Les attaques contre une prétendue “idéologie du genre” menaçant la civilisation se sont multipliées. Dans le Guardian, la philosophe Judith Butler dénonce le but de ces courants réactionnaires : invalider les lois progressistes pour les droits des femmes et des communautés LGBTQI.

6 février 2022 | Paru sur le site Europe Solidaire Sans Frontières

En juin [2021], le Parlement hongrois [dominé par la droite nationaliste de Viktor Orbán] a adopté à une majorité écrasante une loi pour éliminer des écoles publiques tous les contenus liés à “l’homosexualité et [au] changement de genre”, associant les droits des LGBTQI et la sensibilisation à ces droits à la pédophilie et à une politique culturelle totalitaire.

À la fin mai, les parlementaires danois ont voté une résolution contre “le militantisme excessif” de certains milieux de recherche universitaire, pointant notamment du doigt les études de genre [un champ de recherche des sciences humaines et sociales qui interroge les normes du féminin et du masculin], la théorie critique de la race [un courant de recherche qui interroge la notion de race comme construction sociale, juridique et politique] et les études postcoloniales et migratoires.

En décembre 2020, la Cour suprême de Roumanie a invalidé une loi qui prétendait interdire l’enseignement de la “théorie d’identité de genre”, mais le débat n’en reste pas moins vif dans le pays. En Pologne, des transphobes soucieux de débarrasser le pays des influences culturelles destructrices des États-Unis et du Royaume-Uni ont décrété des “zones sans idéologie LGBT”.

Allergie au terme “genre”

En mars, le retrait de la Turquie de la convention d’Istanbul [un traité international du Conseil de l’Europe pour lutter contre les violences faites aux femmes] a fait l’effet d’un coup de tonnerre dans toute l’Union européenne, l’une des principales objections du gouvernement turc portant sur les mesures visant à protéger les femmes et les enfants de la violence, précisant que le “problème” tenait à la mention du terme étranger “genre”.

Les attaques contre ce que l’on appelle “l’idéologie de genre” se sont multipliées ces dernières années dans le monde entier, accaparant le débat public, exacerbées par les réseaux sociaux et soutenues par des organisations catholiques et évangéliques de droite largement implantées.

Au-delà de certaines divergences de point de vue, ces groupes s’accordent à penser que la famille traditionnelle est en danger, que les instituteurs endoctrinent les jeunes écoliers pour en faire des homosexuels, et que le “genre” est une idéologie dangereuse, voire diabolique, menaçant de détruire les familles, les cultures locales, la civilisation, et jusqu’à l’“homme” lui-même.

Allégations incendiaires

Il n’est pas facile de reconstituer entièrement les arguments avancés par le mouvement antigenre, parce qu’ils ne répondent à aucun critère de cohérence ou de logique. Ces militants antigenre rassemblent et profèrent toutes sortes d’allégations incendiaires afin de venir à bout par tous les moyens rhétoriques possibles d’une prétendue “idéologie de genre” ou des “études de genre”.

Ils contestent ainsi la notion même de “genre”, lui reprochant de nier le sexe biologique ou de saper le caractère naturel ou divin de la famille hétéronormative. Ils craignent que, si nous raisonnons en termes de genre, les hommes perdent leur position dominante ou s’en trouvent fatalement diminués.

Ils sont convaincus que les enfants sont incités à changer de genre et qu’ils sont activement embrigadés par des homosexuels et des transgenres, ou subissent des pressions pour se revendiquer homosexuels dans un cadre pédagogique qui caricature un discours ouvert sur le genre en une forme d’endoctrinement. Et ils redoutent que l’acceptation sociale de ce que l’on appelle le “genre” ne provoque un déchaînement de perversités sexuelles, à commencer par la pédophilie et la zoophilie.

Visée réactionnaire

L’objectif premier de ce mouvement, nationaliste, transphobe, misogyne et homophobe, est de faire invalider les lois progressistes remportées ces dernières décennies par les mouvements LGTBQI et féministes.

De fait, en s’attaquant au “genre” ils s’opposent à la liberté de reproduction des femmes et aux droits des parents célibataires ; ils s’opposent aux mesures de protection des femmes contre le viol et les violences domestiques ; ils nient les droits juridiques et sociaux des trans, et cherchent à renverser tout un éventail de garde-fous juridiques et institutionnels contre la discrimination de genre, l’internement psychiatrique forcé, le harcèlement physique brutal et le meurtre.

Cette ferveur réactionnaire n’a fait que s’amplifier durant la pandémie [de Covid-19], qui a vu redoubler les violences domestiques et a privé les enfants gays et trans de leurs espaces de rencontre dans des communautés de soutien.

Bon nombre d’allégations portées contre les études de genre ou l’identité de genre sont relativement faciles à réfuter, voire à tourner en ridicule, puisqu’elles se fondent sur des caricatures grotesques et frisent dans bien des cas le fantasme.

Assignation sociale

Rappelons qu’il n’existe pas un seul et unique concept de genre, et que les études de genre constituent un domaine complexe et diversifié, auquel contribuent des universitaires de divers horizons. Il ne nie pas le sexe, mais tend à interroger la façon dont le sexe est défini, selon quel cadre médical et légal, et la façon dont cela a évolué avec le temps, ce que le fait de dissocier le sexe assigné à la naissance du mode de vie que choisit ensuite l’individu change dans l’organisation sociale de notre monde et dans les rapports professionnels et amoureux.

Nous pensons généralement que le sexe d’un individu est assigné une bonne fois pour toutes. Et s’il s’agissait en réalité d’un processus complexe et révisable, réversible dans le temps pour les personnes auxquelles on a assigné le mauvais sexe ? Envisager cette possibilité ne revient pas à prendre position contre la science, mais simplement à se demander comment la science et le droit interviennent dans la régulation sociale de l’identité.

“Mais il n’existe que deux sexes !” En général, oui, mais même les idéaux de dimorphisme qui régissent nos conceptions quotidiennes du sexe sont à bien des égards remis en cause par la science et par le mouvement intersexe, qui a montré à quel point l’assignation de sexe peut être traumatisante et lourde de conséquences.

Positions dogmatiques

Interroger le genre, c’est-à-dire interroger la façon dont la société est organisée en fonction du genre, avec tout ce que cela implique au regard de la compréhension des corps, des expériences vécues, des relations amoureuses et du plaisir, revient à lancer une sorte d’enquête publique et de recherche, en refusant les positions sociales dogmatiques qui cherchent à arrêter et inverser les changements émancipatoires. Ce qui n’empêche pas ceux qui se situent du côté de la “critique” d’assimiler les “études de genre” à un “dogme”.

On pourrait s’étendre indéfiniment pour expliquer les différentes méthodologies et les débats qui animent les études de genre, la complexité de la recherche universitaire, et sa reconnaissance dans le monde entier comme champ d’études dynamique, mais encore faudrait-il que le lecteur ou l’auditeur soit disposé à s’informer. Or, sachant que la plupart de ces détracteurs se refusent à lire le moindre document susceptible de contredire leurs certitudes ou sélectionnent soigneusement des textes complexes pour n’en extraire que ce qui peut étayer une caricature, comment faire ?

Angoisses sociales

Pour ce mouvement réactionnaire, le terme de “genre” attire, concentre et attise toute une série d’angoisses sociales et économiques nées de la précarité économique croissante dans les régimes néolibéraux, qui intensifient les inégalités sociales, et des confinements dus à la pandémie [de Covid-19].

Exaspérés par les craintes d’effondrement des infrastructures, par la colère antimigrants et, en Europe, par la peur que la famille hétéronormative, l’identité nationale et la suprématie blanche perdent leur caractère sacré, beaucoup incriminent les forces destructrices du genre, des études postcoloniales et de la théorie critique de la race.

En présentant ainsi le genre comme une invasion étrangère, ces groupes révèlent clairement que leur préoccupation première est la construction nationale. La nation pour laquelle ils se battent est bâtie sur la suprématie blanche, la famille hétéronormative et une résistance à toute remise en question critique des normes qui ont de toute évidence restreint les libertés et mis en danger la vie de tant de gens.

Normes patriarcales

Comme l’ont très justement souligné beaucoup de féministes, le délabrement des services sociaux à l’ère du néolibéralisme a reporté sur la famille traditionnelle la charge des soins à la personne. Face à cette déliquescence des services sociaux, associée à un endettement écrasant et à une perte de revenus, certains estimaient impératif de renforcer les normes patriarcales au sein de la famille et de l’État.

C’est sur cette toile de fond d’angoisse et de peur que le “genre” est présenté comme une force destructrice, une influence étrangère infiltrant le corps politique et déstabilisant la famille traditionnelle. Si bien que le genre en vient à incarner ou à être associé à toutes sortes d’“infiltrations” imaginaires du corps national – les migrants, les importations, les effets pervers de la mondialisation sur l’économie.

Nationalisme, anti-intellectualisme et censure

Le “genre” (et non le changement climatique, qui représente une menace bien plus flagrante) est ainsi brandi comme un spectre, parfois désigné comme le “diable” en personne, une force de destruction pure et simple mettant en péril la création divine. Ce fantasme de puissance destructrice ne peut être canalisé que par des appels désespérés au nationalisme, à l’anti-intellectualisme, à la censure, aux expulsions, et à une consolidation des frontières.

Si nous avons plus que jamais besoin des études de genre, c’est précisément, en partie, pour comprendre ce mouvement réactionnaire. Le mouvement idéologique antigenre dépasse les frontières, reliant des organisations en Amérique latine, en Europe, en Afrique et en Asie de l’Est.

L’opposition au “genre” est exprimée par des gouvernements aussi différents que celui de Macron en France et Duda en Pologne, traverse les partis de droite en Italie, figure dans la plupart des programmes électoraux au Costa Rica et en Colombie, est vigoureusement revendiquée par Bolsonaro au Brésil et a débouché sur la suppression des études de genre dans plusieurs institutions, et notamment à l’Université d’Europe centrale de Budapest en 2017, avant que celle-ci ne soit transférée à Vienne.

En Allemagne et dans toute l’Europe de l’Est, le “gendrisme” est associé au “communisme” ou au “totalitarisme”. En Pologne, plus d’une centaine de régions se sont autoproclamées “zones interdites aux LGBT” , empêchant les personnes perçues comme telles de vivre leur vie au grand jour et poussant des jeunes gens à quitter le pays ou à passer dans la clandestinité.

Réseaux conservateurs chrétiens

Ces flammes réactionnaires ont été attisées par le Vatican, qui a qualifié l’“idéologie de genre” de “diabolique”, l’assimilant à une forme d’“impérialisme colonialiste” venu du Nord et alimentant les craintes sur l’“apprentissage forcé” de l’“idéologie de genre” dans les écoles.

Parmi les réseaux qui amplifient et propagent les positions antigenre, Agnieszka Graff, coautrice avec Elzbieta Korolczuk de l’ouvrage Anti-Gender Politics in the Populist Moment [“La Politique antigenre à l’heure du populisme”, non traduit en français], a notamment identifié l’Organisation internationale de la famille (OIF), dont les congrès mondiaux réunissent des milliers de participants, et la plateforme conservatrice CitizenGo, fondée en Espagne, qui organise des manifestations contre les conférences, les expositions et les candidats politiques défendant les droits des LGBTQI.

Ce groupe de pression revendique plus de 99 millions de membres prêts à se mobiliser instantanément (en 2018, ils ont lancé une campagne contre moi au Brésil, où une foule furieuse a brûlé mon effigie devant la salle où je devais m’exprimer).

Le troisième réseau est [celui de catholiques radicaux] Agenda Europe, qui regroupe plus d’une centaine d’associations et présente le mariage gay, les droits des trans, la liberté de reproduction et les initiatives contre la discrimination des LGBTQI comme autant d’outrages aux valeurs chrétiennes.

Tendances fascistes

Les mouvements antigenre sont des tendances non seulement réactionnaires mais fascistes, qui soutiennent de plus en plus ouvertement des gouvernements autoritaires. L’incohérence de leurs arguments et leur récupération indiscriminée des stratégies rhétoriques de gauche et de droite débouchent sur un discours que certains trouvent déroutant et d’autres convaincant. Mais ils sont caractéristiques des mouvements fascistes qui pervertissent la logique pour l’adapter à des objectifs hypernationalistes.

Ils affirment que le “genre” est une construction impérialiste, une “idéologie” qui se trouve aujourd’hui imposée aux cultures locales du sud de la planète, empruntant captieusement au langage de la théologie de la libération et à la rhétorique de la décolonisation.

D’autres, comme le groupe italien de droite Pro Vita, soutiennent que le “genre” exacerbe les effets sociaux du capitalisme tandis que la famille traditionnelle hétéronormative constitue l’ultime rempart contre la désintégration sociale et l’individualisme anomique.

Tout cela semble découler de l’existence même des LGBTQI, de leurs familles, de leurs couples, de leurs relations amoureuses et de leurs façons de vivre en dehors de la famille traditionnelle et de leur droit à vivre au grand jour. Et aussi des actions en justice des féministes revendiquant la liberté de reproduction, des mesures pour mettre fin aux violences sexuelles et aux discriminations économiques et sociales contre les femmes.

Conception biblique des sexes

Parallèlement, les détracteurs du “genre” vont chercher des arguments dans la Bible pour défendre leur conception de la hiérarchie naturelle entre hommes et femmes et les valeurs spécifiques du masculin et du féminin (bien que des théologiens progressistes aient souligné que ces valeurs se fondent sur des lectures contestables des textes bibliques). Assimilant la Bible à une doctrine de la loi naturelle, ils prétendent que le sexe assigné aux individus relève d’un décret divin.

Il leur importe peu de savoir que les différences chromosomiques et hormonales compliquent la binarité du sexe et que l’assignation de sexe est réversible. Les militants antigenre estiment que les “idéologues du genre” nient les différences matérielles entre hommes et femmes mais, se prévalant de leur propre attachement aux caractères matériels, ils en viennent à affirmer que les deux sexes sont des “faits” intemporels.

Le mouvement antigenre n’est pas une opinion conservatrice fondée sur un ensemble de principes bien définis. Non, en tant que tendance fasciste, il récupère une série de stratégies rhétoriques issues de toutes les sensibilités politiques pour donner plus d’impact aux peurs de voir diverses forces économiques et sociales infiltrer et détruire les valeurs traditionnelles. Il ne prétend à aucune cohérence car son incohérence fait partie intégrante de son pouvoir.

“Ruche de contradictions”

Le jeu fasciste peut être joué sous plusieurs formes”, souligne Umberto Eco dans sa célèbre liste des quatorze caractéristiques communes du fascisme [dans son essai Reconnaître le fascisme, 2017], car le fascisme est “un collage… une ruche de contradictions”.

Voilà qui décrit parfaitement l’idéologie antigenre actuelle. C’est un appel réactionnaire, un pêle-mêle incendiaire d’affirmations et d’accusations contradictoires et incohérentes. Les antigenre se repaissent de l’instabilité même qu’ils promettent de contenir, et leur propre discours ne fait que semer davantage de chaos. Ils fabriquent, dans un torrent d’assertions incohérentes et hyperboliques, un monde en proie à d’innombrables menaces imminentes afin de légitimer l’autoritarisme et la censure.

Cette forme de fascisme fomente l’instabilité tout en professant empêcher la “déstabilisation” de l’ordre social déclenchée par la politique progressiste. L’opposition au “genre” coïncide dans bien des cas avec la peur des migrants et les déchaînements qu’elle provoque, et c’est pour cela que, dans les pays chrétiens, elle rejoint souvent l’islamophobie.

Les migrants, eux aussi, sont présentés comme “s’infiltrant”, se livrant à des actes “criminels” alors même qu’ils ne font qu’exercer leurs droits de déplacement dans le respect du droit international. Dans l’imaginaire des défenseurs de l’idéologie antigenre, le “genre” est semblable à un migrant indésirable, tout à la fois une présence impure et un colon ou un totalitaire qu’il convient de rejeter. Cette rhétorique puise autant dans les discours de gauche que dans ceux de droite.

Autoritarisme étatique

En tant que tendance fasciste, le mouvement antigenre soutient des formes toujours plus marquées d’autoritarisme. Ses tactiques encouragent les pouvoirs étatiques à intervenir dans les cursus universitaires, à censurer l’art et les programmes télévisés, à interdire aux personnes trans leurs droits légaux, à chasser les LGBTI des espaces publics, à compromettre la liberté de reproduction et la lutte contre les violences faites aux femmes, aux enfants et aux LGBTQI.

Il menace de violence ceux qui, comme les migrants, sont désormais présentés comme des forces démoniaques, dont l’élimination ou l’expulsion permettrait de rétablir un ordre national mis à mal.

C’est pourquoi il est absurde que les féministes “critiques du genre” ajoutent leur voix à celles des pouvoirs réactionnaires pour s’en prendre aux personnes trans, non-binaires et genderqueer [au-delà de la binarité de genre]. Soyons tous réellement critiques, maintenant, car ce n’est absolument pas le moment de semer la zizanie parmi les cibles de ce mouvement. L’heure est à la solidarité antifasciste.

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