Édition du 26 mai 2020

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Planète

Pourquoi le syndicalisme américain hésite face au Green New Deal

Extrait de l’article L’emploi, l’environnement et la planète

Dans cet article, Aviva Chomsky propose un éclairage sur les controverses nées au sein des gauches états-uniennes dans la foulée de la publicisation de la résolution dite du Green New Deal par deux parlementaires issus de la gauche du Parti démocrate [1], et plus particulièrement au sein des gauches syndicales et écologistes. (...)

Aviva Chomsky est une historienne américaine, professeure à l’Université de Salem (Massachussetts).

tiré de la revue contretemps.eu
30 octobre 2019 | https://www.contretemps.eu/emploi-environnement-syndicalisme-ecologie/

Pourquoi le syndicalisme (américain) hésite face au Green New Deal : une histoire enchevêtrée

Alors que les sceptiques pourraient voir la position de Gerard sur le commerce comme l’expression d’un intérêt corporatiste à la protection des emplois au détriment de la crise planétaire, il s’agit aussi d’une réponse cruciale d’un point de vie purement climatique. En plus de la transition du charbon vers le gaz naturel, un autre facteur permettant un léger déclin des émissions de dioxyde de carbone aux Etats-Unis réside dans la désindustrialisation et la délocalisation de la production industrielle au Mexique, en Chine, ou au Vietnam. Ce phénomène illustre le caractère illusoire de la réduction des émissions de carbone. Bien entendu, l’atmosphère ne se préoccupe pas qu’une usine soit implantée aux Etats-Unis ou en Chine, puisque ce sont l’ensemble des émissions globales qui réchauffent notre planète.

Alors que la direction de l’AFL-CIO est restée prudente quant au Green New Deal, certaines de ses fédérations l’ont soutenu avec enthousiasme, à commencer par les syndicats des services et ceux du secteur public. Avec ses trois millions de membres, la Fédération internationale des employés des services, qui n’est pas actuellement membre de l’AFL-CIO, a apporté son soutien inconditionnel au GND lors de sa convention de début juin [2]. Fort de ses 50.000 membres, le syndicat des hôtesses de l’air s’est rallié à la position de sa présidente, Sara Nelson, en expliquant [3] que leur secteur d’activité « ne constitue pas la solution au changement climatique qui détruit des emplois. Le changement climatique en lui-même est un tueur d’emplois », dans la mesure où les épisodes météorologiques extrêmes et les perturbations croissantes contraignent à annuler toujours davantage de vols et à rendre le trafic aérien plus dangereux.

La fédération de l’Etat du Maine et de nombreux conseils du travail [4] ont suivi, ainsi que quelques syndicats locaux. Alors que la fédération internationale des électriciens, par exemple, s’est montrée rétive à soutenir le GND, au moins l’un de ses syndicats locaux en est signataire [5]. « Nous sommes tous pour les emplois verts » a déclaré Loui Antonellis, le responsable du local 103 à Boston. « Nous avons défendu les technologies vertes depuis bien longtemps ». (Pour une liste plus complète des soutiens syndicaux, voir ici [6]).

Il y a un contexte – pensez à cela comme une histoire profondément enchevêtrée – qui permet de mieux comprendre la difficile réponse syndicale au GND. Pour commencer, le mouvement syndical aux Etats-Unis s’est rarement exprimé d’une seule voix. De plus, ce mouvement s’est désormais retranché sur des positions nettement défensives. La part de syndiqués au sein du salariat a chuté [7] d’un niveau très élevé [8], autour de 35% dans les années 1950, jusqu’à moins de 11% de nos jours, en raison de la désindustrialisation, de la mécanisation, des coupes budgétaires, des attaques contre le secteur public, et d’une violente réaction patronale contre les syndicats qui débute dès les années 1970. Les productions domestiques les plus pourvoyeuses d’emplois, comme les salariés de l’automobile, les métallurgistes et les mineurs – tous ces secteurs dans lesquels l’avenir sans énergie fossile est un défi qu’il faut imaginer – ont été les plus rudement affectées. Cette situation éclaire le contexte dans lequel s’expriment leurs suspicions quant aux propositions face au changement climatique.

La position de faiblesse du mouvement ouvrier aux Etats Unis contribue aussi à nourrir l’opposition de l’AFL-CIO à la notion selon laquelle les Etats qui polluent le plus devraient être ceux qui devraient réduire le plus leurs émissions. En conséquence, cette position se diffuse bien au-delà au sein du mouvement syndical international. L’AFL-CIO, par exemple, s’est opposée [9] au Protocole de Kyoto en 1997 parce qu’il exigeait de plus fortes réductions des émissions de la part des pays qui polluent le plus et, depuis lors, l’organisation a constamment soutenu [10] la position du gouvernement américain selon lequel il ne devrait pas être exigé des pays riches de suivre les normes de réduction des émissions à moins que la même exigence soit imposée aux pays pauvres également.

Les organisations écologistes et le Green New Deal

Vous ne l’apprendrez probablement pas grâce aux médias, mais les organisations écologistes sont également divisées sur le GND. Nombreuses sont celles qui estiment que la proposition est trop faible. Son langage, disent-elles, autorise toujours l’extraction des énergies fossiles, leur usage, leur export, ainsi que l’expansion de l’énergie nucléaire.

Après tout, le GND ne vise pas à réduire à zéro émissions carbone, mais à une émission équivalente à zéro [net zero]. Si l’on traduit, cela signifie que les émissions de dioxyde de carbone pourront continuer aussi longtemps qu’un système de compensation restera en application pour permettre ces mises en équivalences. Bien que le comité de l’énergie de l’AFL-CIO affirme que l’objectif « net zero » va trop loin, de nombreuses organisations environnementales critiquent [11] l’incapacité du GND à défendre l’objectif de « zéro émissions ». En fait, même l’objectif de zéro émissions constitue un problème pour certains écologistes, qui soulignent que l’énergie nucléaire, malgré son caractère non renouvelable et son potentiel dévastateur sur l’environnement, reste une forme de production énergétique à zéro émissions. Face à cela, plusieurs organisations environnementales plaident pour que nous passions à des sources énergétiques qui soient à la fois 100% renouvelables et sans aucune émission.

Tout comme les syndicats, ces organisations écologistes radicales se plaignent [12] d’avoir été oubliées lors des discussions pour élaborer le GND et de n’avoir ainsi pas eu l’opportunité [13] de défendre la transition vers des énergies 100% renouvelables et ce qu’ils appellent [14] « le 100% décarboné ». Alors qu’elles appellent à une « transition juste », comme les syndicats, leur objectif principal se concentre sur les Amérindiens ou les autres communautés frontalement affectées par l’extraction des énergies fossiles, ainsi que sur les travailleurs de ces industries. Contrairement à leurs critiques à l’encontre du mouvement syndical, ces positions des écologistes n’ont pas retenu l’attention des médias de masse.

Nombreux sont ceux, parmi les 600 signataires de la lettre [15] dressant une critique radicale du GND, à appartenir à de petites organisations locales ou ancrées dans une communauté religieuse [16]. Plusieurs grandes organisations environnementales comme le Sierra Club, le Conseil national pour la défense des ressources, et le Fonds de défense environnemental étaient ostensiblement absentes de ces signataires. D’autres comme Greenpeace, les Amis de la terre, 350.org, le mouvement Sunrise, le réseau Rainforest Action, le réseau Indegenous Environmental, et Amazon Watch ont toutefois signé. Tout comme l’a fait le réseau syndical pour la soutenabilité [Labor Network for Sustainability [17]], la voix la plus radicale pour soutenir l’action contre le changement climatique au sein du mouvement syndical.

Le réseau Indigenous Environmental a écrit [18] :

« Nous restons préoccupés parce qu’à moins que certaines modifications ne soient faites dans cette résolution, le GND laissera la possibilité aux industries et aux gouvernements de continuer à nuire aux communautés indigènes. De plus, comme le répètent depuis des années nos communautés qui sont sur la ligne de front de la crise climatique, la manière la plus efficace et directe de répondre au problème consiste à laisser les énergies fossiles dans le sol. Nous ne devons plus laisser aucune marge de manœuvre aux industries fossiles pour déterminer l’avenir économique et énergétique de ce pays. Et tant que le GND ne sera pas davantage explicite sur cette demande et ne mettra pas un terme à ces actions nocives, nous ne pourrons pas pleinement soutenir cette résolution ».

D’autres organisations comme 350.org [19] ont apporté leur soutien au GND malgré des réserves. Greenpeace l’a même encensé [20], tout en se montrant prudente sur le fait que « les industries du pétrole, du gaz et du charbon vont combattre becs et ongles pendant qu’ils continueront de charger notre atmosphère de nuisances. Afin de construire le futur vert que nous voulons, la législation fédérale DOIT aussi interrompre tous les grands projets d’expansion pétrolière, gazière ou charbonnière, comme les pipelines ou les nouveaux forages ».

L’avenir du GND

Malgré les défis provenant à la fois des mouvements syndicaux et écologistes, dont ils espéraient qu’ils soient parmi leurs plus fervents soutiens, la résolution GND de Markey et Ocasio-Cortez a permis pour la première fois d’imposer un débat public profond sur ce que pourrait être une politique climatique juste et ambitieuse. Pour les organisations écologistes locales, les syndicats, les acteurs non gouvernementaux, le Congrès, et les médias, alors même que les périodes caniculaires se multiplient [21], que l’Arctique fond [22], et que les épisodes météorologiques extrêmes appartiennent désormais aux informations quotidiennes [23], la question de ce qui devrait être fait s’est enfin imposée comme un sujet majeur, et cela jusque dans la campagne pour l’élection présidentielle de 2020 [24]. Dans le débat politique, l’urgence de la crise climatique est reconnue pour la première fois et la question de savoir comment diminuer drastiquement les émissions de carbones tout en assurant la justice sociale se retrouve au premier plan. Ce sont exactement les débats dont nous avons besoin au moment où chacun doit être mobilisé parce que l’avenir de la civilisation humaine est, pour la première fois de son histoire, elle-même en question.

Publication initiale sur le site Nation of Change, 7 août 2019.
Traduction Renaud Bécot.


[1Pour un résumé en français, Romaric Godin a bien synthétisé la manière dont le Green New Deal participe à revitaliser l’idée d’un socialisme à l’américaine. Ce GND est porté par les courants les plus à gauche du Parti démocrate, qui acquièrent une audience de plus en plus importante depuis la campagne de Bernie Sanders lors des élections primaires des Démocrates en 2016. Voir Romaric Godin, « Quel socialisme pour le XXIe siècle », Mediapart, 14 août 2019. En ligne : https://www.mediapart.fr/journal/international/140819/quel-socialisme-pour-le-xxie-siecle

[4NDT. Les « conseils du travail » américains sont des structures interprofessionnelles territoriales, rassemblant donc les syndicats présents dans différents secteurs d’activités. Bien qu’ils présentent des spécificités nationales, ce sont des structures qui peuvent être comparées aux « Unions locales » française.

[16NDT. Contrairement à la situation française où le lien entre « religion » et « écologie » est fréquemment assimilé à une position conservatrice, l’implication de communautés ou associations religieuses dans les luttes environnementales est un phénomène plutôt marqué « à gauche » aux Etats-Unis. En effet, le mouvement pour la justice environnementale américain est né dans la foulé du mouvement des droits civiques, en livrant une critique des grandes organisations environnementalistes américaines (comme le Sierra Club) selon laquelle ces organisations étaient incapables de lier la question écologique à des enjeux de justice sociale et de lutte contre les discriminations raciales. Tout comme le mouvement pour les droits civique, l’animation du mouvement pour la justice environnementale bénéficiait largement de la mobilisation de communautés religieuses locales.

Aviva Chomsky

Aviva Chomsky est une historienne américaine, professeure à l’Université de Salem (Massachussetts). Spécialiste de l’histoire du travail dans les espaces latino-américains, elle a notamment contribué à façonner une histoire connectée, puis une histoire globale du travail, en étudiant les migrations du travail entre l’Amérique du Sud et les Etats-Unis. Elle a surtout contribué à travailler à rapprocher l’historiographie des mondes du travail de l’histoire environnementale lors de la publication d’un ouvrage remarqué en 2008 : Linked Labor Histories : New England, Colombia, and the Making of a Global Working Class.

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