Édition du 16 juin 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Économie

Que penser des conversions de Paul…son ?

Le Secrétaire d’Etat au Trésor états-unien, Henry Paulson, et le directeur de la Réserve fédérale (banque centrale), Ben Bernanke, ont concocté un plan de sauvetage du système bancaire et financier, au doux nom de TARP (Troubled Asset Relief Program) qui prévoit de racheter 700 milliards de dollars d’actifs financiers vérolés, s’ajoutant aux 300 milliards déjà engagés pour nationaliser Fannie Mae, Freddie Mac et AIG.

Le premier mouvement est de se frotter les yeux. Paulson, ancien responsable de Goldman Sachs, banque figurant sur le podium de la frénésie financière, et Bernanke théoricien des marchés dérégulés, organisent le gonflement de la bouée du capitalisme, victime du dégonflement de la bulle, dont l’enflure précédente avait été provoquée par la politique de crédit du prédécesseur de Bernanke, Alan Greenspan.
Le feuilleton est difficile à comprendre, mais, en outre, la conversion est surprenante et elle heurte le bon sens moral le plus élémentaire : pourquoi les frasques des spéculateurs seraient-elles endossées par la collectivité ? Pourquoi faut-il que les capitalistes se permettent de dire : pile, nous gagnons, face, vous perdez ? Et pourquoi ricanent-ils avec autant d’arrogance ?

Parce que le capitalisme financier place la collectivité devant un dilemme cruel : ou bien on ne le sauve pas et il entraîne dans sa chute le monde entier, ou bien on le sauve mais en lui donnant l’argent dont il va se servir pour repartir de plus belle.

Le plan Paulson socialise les créances pourries des banques sans rien dire de ce qu’il adviendra des Américains ayant perdu ou qui vont perdre leur logement. L’adorateur français de Mr Bush, Nicolas Sarkozy, son Premier Ministre et son Secrétaire général, affirment que les « réformes vont continuer de plus belle », une fois « moralisé » le capitalisme. Autrement dit, la déréglementation du marché du travail qui a nourri la précarisation et l’appauvrissement des salariés d’un côté et l’enrichissement des riches de l’autre, les privatisations qui ont permis à la financiarisation de se développer vont se poursuivre. Ainsi, la privatisation de la poste va mettre les dépôts en otage de la Bourse, alors que les fonds de pension se déclarent au bord de la cessation de paiement.

Comment sortir de ce dilemme ?

En anticipant l’épisode suivant du feuilleton. Il ne faut pas nationaliser les banques en faillite. Il faut nationaliser les banques dont on nous dit aujourd’hui qu’elles ne craignent rien. Donc, il faut protéger ce qui peut être sauvé et pas ce qui est déjà perdu. Parce que, dans le collapsus qui menace le secteur bancaire et financier, le plus dangereux n’est pas la disparition des banques qui ont pris le plus de risques ni la ruine des actionnaires qui avaient cru monter au ciel pendant que leurs salariés étaient mis au chômage, le plus dangereux serait d’abandonner la maîtrise collective, et donc publique, de la monnaie et de la création monétaire, qui sont indispensables pour continuer l’activité économique, la seule qui compte, celle fondée sur le travail productif. Tant que les capacités de travail sont intactes et tant qu’on maîtrise l’outil monétaire, le reste importe peu.

Le plan Paulson ne vise qu’à éviter les conséquences les plus terribles de la crise mais n’envisage pas d’en éradiquer les causes. Toute l’idéologie du discours de Toulon de Sarkozy consiste à dédouaner le système qui le porte et qu’il supporte de la responsabilité profonde de cette crise majeure.

La crise vient de loin.

Elle était inscrite dans le virage néolibéral des années 1980. On rétablit le pouvoir et la richesses des actionnaires, on sabre les salaires pour cela, on dit aux salariés de prendre deux boulots si un ne suffit pas pour vivre (Etats-Unis) ou bien de faire des heures supplémentaires (France). Et comme ça ne suffit pas pour faire tourner la machine capitaliste qui a besoin de vendre, on finit par dire : « endettez-vous ». Résultat : on a eu la crise des subprimes américaines qui se propage partout à cause de la circulation des capitaux et de la prolifération des procédures financières de plus en plus dérégulées, tandis qu’était entretenue l’illusion d’un monde enchanté où la richesse naîtrait du néant, grâce à une finance fétiche.

Il ne nous reste plus qu’à accomplir le geste salvateur : rendre collectif ce qui n’aurait jamais du être approprié.

Jean-Marie Harribey

Jean-Marie Harribey, économiste, ancien co-président d’Attac France, co-président du Conseil scientifique d’Attac, auteur notamment de La richesse, la valeur et l’inestimable, Fondements d’une critique socio-écologique de l’économie capitaliste (Les Liens qui libèrent, 2013) et de Les feuilles mortes du capitalisme, Chroniques de fin de cycle (Le Bord de l’eau, 2014)

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