Édition du 24 novembre 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Arts culture et société

Questionnement idéologique sur l’État sous la forme d’un dialogue de type socratique contemporain. Une rencontre entre un révolutionnaire et un politologue

Par un concours de circonstance que seul le hasard sait créer, une rencontre inopinée eut lieu entre un révolutionnaire, Proudhine, et un politologue, Yvan. Le premier entra comme un coup de vent, scandant un droit à la liberté, tandis que le second était tout d’abord préoccupé par les inégalités sociales ne cessant de croître à cause d’un régime se disant libéral.

Proudhine

L’État nous « ostracise », nous oblige à suivre des règles servant à nous soumettre à son hégémonie. Nous subissons une manipulation de masse, rendue possible par l’ignorance de nos prédécesseurs qui s’imaginaient bénéficier de leur liberté en acceptant un sacrifice pour plus de sécurité, alors qu’ils tombaient directement dans la gueule du loup et se voyaient imposer un carcan inexorable. Nous sommes dépendants de lui, de ses structures, de ses exigences…

Yvan

Navré de couper ton inspiration, cher ami, mais qu’entends-tu par État ?

Proudhine

L’État est ce monstre créé par les élites, engraissé à toutes les époques et animé par un esprit de pouvoir, de domination. Il se compose d’une tête gouvernante, de jambes économiques, puis des bras de la population assujettie et forcée de s’y greffer pour survivre.

Yvan

Donc, tu reconnais faire partie, toi aussi, de cet État ?

Proudhine

Évidemment, mais non par choix. Comme vous tous, je suis né avec des menottes aux poignets et aux chevilles, ainsi esclave de ce cyclope protégeant son trésor qu’il ose appeler « national ». Son discours est mensonge, est venin ; il nous impose ses valeurs et nous illusionne par toutes sortes d’artifices destinés à nous faire croire en un enrichissement personnel sous sa gouverne.

Yvan

Ta représentation de l’État se révèle imagée, certes, et peut être qualifiée de mythologique, rappelant même les épopées d’une époque révolue. Mais pourquoi te contenter de cette métaphore, qui est la tienne, au lieu de le qualifier dans sa réalité concrète et même plus intelligible pour ton auditoire ? N’y aurions-nous pas une meilleure prise de vue sur ce que tu tentes de développer, puisqu’il me semble que l’idée de l’État suggère beaucoup de choses, mais surtout une manifestation humaine ?

Proudhine

Tu sembles dire vrai. Par contre, les gens sont hypnotisés par son regard. Leur panurgisme doit être secoué par des représentations donnant une image beaucoup plus près de la réalité « réelle ». Parler des pouvoirs, du gouvernement, d’un territoire sur lequel il règne ainsi que de la société civile, revient à utiliser des mots souvent entendus qui appartiennent à son vocabulaire. Il faut par conséquent s’en éloigner pour produire un message discordant.

Yvan

Si je comprends bien, tu désires t’opposer aux forces de l’État, dont tu fais pourtant partie… Il y a donc une réalité « fausse » et une réalité « vraie », ce qui est difficile à saisir, car il serait préférable de revenir à la dualité vérité et mensonge. Peu importe, que revendiques-tu précisément ?

Proudhine

Son éradication, bien sûr. Car nous devons renouer avec la liberté, celle dont nous avons tous droit et qui nous a été enlevée.

Yvan

Donc, l’État est-il pour toi un usurpateur ? Peu importe le régime qu’il soutient ?

Proudhine

C’est cela. Peu importe le régime, il est responsable de ce qui nous standardise, nous aliène, c’est-à-dire, pour développer l’idée quelque peu, de l’imposition du travail, de la domination des élites économiques, de la détérioration des conditions de vie, des inégalités multiples et j’en passe. Ce constat apparaît autant dans les régimes totalitaires que démocratiques.

Yvan

Crois-tu que ton discours serait accepté dans un régime totalitaire ?

Proudhine

Non.

Yvan

Pourquoi alors associes-tu les régimes totalitaires et les régimes démocratiques ?

Proudhine

À cause de la présence de l’État.

Yvan

Mais tu reconnais leurs différences, n’est-ce pas ?

Proudhine

Évidemment.

Yvan

Dans ce cas, tu conviendras d’un droit de liberté supérieur dans les régimes démocratiques comparativement aux régimes totalitaires.

Proudhine

Oui. Mais l’État démocratique a su simplement mieux illusionner sa population, usant de la ruse du renard plus que de la force du lion, tandis que l’inverse caractérise beaucoup mieux l’État totalitaire.

Yvan

N’empêche que l’État démocratique t’accordera une liberté d’expression, acceptant même d’entendre tes critiques, à savoir une circonstance susceptible d’être totalement différente dans l’État totalitaire, en généralisant quelque peu. Or, la force du lion et la ruse du renard impliquent quelle(s) partie(s) de l’État, selon toi ?

Proudhine

L’élite, sa tête, sait passer aisément de l’une à l’autre, et ce, afin de conserver ses pouvoirs.

Yvan

Mais l’État ne s’étend-t-il pas au-delà des élites ? Si, comme tu l’as dit, la tête représente le gouvernement, les jambes l’activité économique — par le biais des entreprises —, puis les bras les travailleur-euse-s et tous les citoyen-ne-s, il faut donc reconnaître ici que la force du lion et la ruse du renard peuvent être employées par n’importe laquelle de ses parties, pour ainsi généraliser encore et supposer qu’elles forment un trait de caractère se retrouvant chez n’importe quelle personne. N’es-tu pas plutôt de cet avis ?

Proudhine

Oui. Par contre, cette force et cette ruse n’appartiennent pas à tous.

Yvan

Dans ce cas, ce sont les inégalités dans l’État qui te préoccupent.

Proudhine

Non, parce que l’État lui-même, dans sa constitution, est responsable des inégalités, d’où alors ma critique contre lui.

Yvan

Tu es d’accord avec moi sur le fait que nous habitons un État démocratique, n’est-ce pas ?

Proudhine

Oui. Où veux-tu en venir ?

Yvan

Écoute-moi et tu verras bien. Puisque nous sommes en démocratie, cela signifie que nous avons collectivement choisi d’élire des représentant-e-s pour nous diriger ; de là, la tête de l’État choisie par la population, et ce, afin de faciliter le développement collectif, selon un régime susceptible de réaliser cette quête. Autrement dit, en respectant ton portrait peint de l’État, son corps doit posséder un esprit. Cet esprit transcende ses moindres parties, afin de lui permettre de bouger et d’entretenir une activité grâce à laquelle chacune de ses parties saura en tirer des avantages, sinon à quoi bon se mouvoir si ce n’est que pour recevoir du tort. Ainsi l’État agit en suivant une ligne de pensée, es-tu d’accord ?

Proudhine

Oui, c’est logique.

Yvan

Si le corps pose des gestes, il s’exécute logiquement en respect de ses pensées qui lui insufflent une direction. Celles-ci lui servent donc à connaître aussi ce qui est bien et bon, de même que ce qui peut être jugé mal ou mauvais pour sa progression. Mais puisque l’État constitue un ramassis de parties disparates et nombreuses, sa pensée doit savoir rejoindre l’ensemble pour en assurer une cohésion grâce à laquelle il peut prendre forme et la conserver. Ce faisant, l’esprit de cohésion implique un choix collectif, idéalement majoritaire, n’est-ce pas ?

Proudhine

Je te suis bien sur ce point. En revanche, le choix majoritaire peut avoir été manipulé, de manière à favoriser les valeurs d’une élite qui a pris les devants afin de préserver ses privilèges.

Yvan

Cette élite doit cependant convaincre la population, ce qui suppose, nécessairement, certaines concessions pour y parvenir ; concessions qui n’ont cependant pas besoin de durer dans le temps, mais qui doivent permettre de rallier le plus grand nombre.

Proudhine

Nous voilà sur le terrain de l’entente.
Yvan

Mais nous discourons ici toujours sur l’esprit de l’État et non sur son corps.

Proudhine

Oui.

Yvan

Dans ce cas, le véritable fautif, de ton point de vue, constitue l’idéologie beaucoup plus que les parties de l’État lui-même.

Proudhine

Mais l’idéologie est responsable des structures, du corps de l’État.

Yvan

Je suis d’accord. Néanmoins, critiquer les structures ne signifie pas nécessairement remettre en question l’idéologie. Car une idéologie peut être bonne dans le monde idéel, mais mal organisée dans le monde matériel, comme une idéologie néfaste saura cependant bien s’imbriquer dans le monde réel.

Proudhine

Je suis entièrement d’accord.

Yvan

Serais-tu d’avis, dans ce cas, que tes revendications concernent davantage les structures ou plutôt l’idéologie cachée derrière ?

Proudhine

Je dirai les structures, hiérarchiques spécifiquement, puisqu’elles créent des libertés distinctes entre les individus, tandis que l’idéologie vante des valeurs de liberté qui ne semblent pas se concrétiser.

Yvan

Quelle est cette idéologie dont tu parles ?

Proudhine

Celle néolibérale, associée au capitalisme. Même si l’État y a adhérée, ses structures sont arriérées et point adaptées à son esprit.

Yvan

Convenons ensemble d’une définition de l’idéologie.

Proudhine

Très bien. Je t’écoute.

Yvan

Disons donc qu’une idéologie repose avant tout sur une ou des idées élevées de manière à désigner l’existence et à lui fournir une orientation, un sens. Es-tu d’accord ?

Proudhine

Ça me va.

Yvan

Alors l’idéologie tente de donner un sens le plus réaliste possible à l’existence humaine, tout en ayant néanmoins une espérance d’avenir, susceptible de ne point être partagée par tout le monde toutefois. Elle soutient une série de valeurs, de bienfaits, afin de faire grandir la société ou encore de dynamiser l’État dans toute sa complexité.

Proudhine

Continue.

Yvan

Nous nous éloignons quelque peu ici des illusions de l’utopie, voire d’un environnement idyllique où tout le monde vit dans le bien et la vertu. L’idéologie demeure plus près de la réalité en apportant son lot d’espérances. Par contre, sa nature dépendra de qui en est l’auteur et de qui travaille à sa promotion. L’Histoire nous démontre bien l’avance prise par les élites dans les diverses idéologies véhiculées, même si leurs visions ne portaient pas ce vocable. En revanche, ces idéologies étaient souvent confrontées à d’autres, supposant ainsi une compétition devant aboutir à une victoire ou à un compromis « idéologique ». Par divers gains et pertes de nature idéelle, l’État a évolué jusqu’à aujourd’hui, puis son esprit a été imprégné du capitalisme, soit un régime d’accumulation et de croissance strictement économique, sinon pécuniaire.

Proudhine

En effet. Mais le capitalisme a été promu par une élite désireuse de renverser l’ancienne aristocratie.

Yvan

Une élite, préciseras-tu, qui aura tout de même besoin des ressources de son adversaire, souvent plus richissime qu’elle ; parce qu’une lutte idéelle s’aventurait dans le monde matériel et forçait une conversion de l’une ou de l’autre, soit pour le maintien de l’ancien régime, soit en faveur d’une nouveauté sociétale.

Proudhine

Je te suis.

Yvan

Bien qu’il y ait eu une élite bourgeoise, l’élite aristocratique pouvait aussi s’adapter et garnir les rangs de son adversaire. De là, l’élite capitaliste s’est formée, de manière à promouvoir l’idéologie désormais dominante et à influencer les autres parties de l’État à s’engager dans la marche entreprise sous l’effet de ce nouvel esprit. N’es-tu pas d’accord ?

Proudhine

Oui, tu as raison.

Yvan

Dans ce cas, ta critique des structures doit aussi inclure une critique contre l’esprit de l’État, voire contre l’idéologie capitaliste néolibérale.

Proudhine

Mais ne viens-tu pas d’exposer la continuité des structures de l’État, malgré la nouvelle idéologie ? Ces structures sont donc responsables des maux contre la liberté.

Yvan

En effet, ce qui suppose toutefois la victoire d’une idéologie qui savait rassembler les élites, justement parce que les anciennes structures — essentiellement de gouvernement et de pouvoir — satisfaisaient aussi la bourgeoisie. Sinon n’y aurait-il pas eu également une transformation de ces dernières ?

Proudhine

Si je comprends bien, tu insinues que l’idéologie se base sur le réel… Parce que, contrairement à l’utopie, il ne brise pas les liens de l’ordre en place.

Yvan

Exactement. Ainsi, il t’aurait fallu aussi critiquer l’idéologie pour être consistant avec tes revendications.

Proudhine

N’empêche que le capitalisme néolibéral prêche des valeurs compatibles avec mes convictions, c’est-à-dire essentiellement au niveau de la liberté individuelle.

Yvan

Tu mets le doigt sur un point intéressant, puisque l’union du capitalisme et du néolibéralisme permet de fournir les armes à la rhétorique de cette idéologie. Les élites devaient convaincre la population des bienfaits offerts par le capitalisme et quoi de mieux que de lui offrir une libération de l’État. Ainsi, le néolibéralisme avec ses valeurs de liberté, autant dans les affaires, dans les choix individuels, que dans le retrait de l’État même pour bénéficier d’un marché libre, savait attirer l’attention publique. Or, derrière ces belles paroles se dissimulait une atteinte à ces mêmes libertés, c’est-à-dire un sacrifice nécessaire : la dépendance au marché du travail, à la production des biens et des services, afin d’obtenir les moyens de consommer et de jouir de la liberté individuelle, à savoir le summum de la liberté espérée.

Proudhine

Et cela devient une illusion à cause des structures.

Yvan

Tu dois ajouter l’idéologie, car, comme nous nous étions entendus plus tôt, il faut aussi considérer dans l’esprit de l’État les auteurs de ses pensées. Ici les élites capitalistes ont agi et fait pression sur l’élite politique.

Proudhine

Cette élite politique jointe à celles économiques forment ainsi la tête de l’État responsable d’une illusion de la liberté.

Yvan

Attention. Il n’y a pas illusion de la liberté, mais une définition différente de celle que tu défends. Ici, la liberté fondamentale voulue par l’idéologie capitaliste néolibérale — ou rétrolibérale, en y songeant bien — est fondée sur un idéal de l’accumulation à partir duquel s’obtient un droit de liberté. Dans ton cas, la liberté doit être offerte à tout le monde, si je ne m’abuse, sans exception.

Proudhine

C’est ce que je revendique, en effet.

Yvan

Or, cette liberté implique aussi une égalité de tous face à elle, ce qui n’est pas le cas dans le capitalisme néolibéral, puisque sa liberté prêchée doit se mériter, doit exiger des efforts, doit se faire en respectant les structures mises en place, laissant alors conjecturer une absence d’égalité. Nous évoluons donc dans un régime démocratique qui a subordonné à l’égalité politique la liberté économique au point d’accepter les inégalités qui affectent encore de nos jours l’existence de l’État et, par ricochet, celle de toutes ces parties soumises à l’autorité des privilégiés, au même titre que les citoyens libres de la Grèce antique étaient privilégiés par rapport aux esclaves soumis à la nécessité. Ainsi, ta revendication de la liberté expose plutôt celle d’une égalité de tous devant elle, bien que pourtant l’idéologie en vigueur vante la liberté et souhaite moins de structures ou de contraintes étatiques, afin de maximiser la liberté de l’accumulation pourtant inégale parmi ses fidèles. En d’autres termes, l’idéologie s’incruste dans nos pensées en faisant porter le poids de tous les blâmes sur les épaules de l’État et de ses structures, au grand dam de l’élite politique ainsi bernée — à moins de provenir de l’autorité économique — et au grand plaisir des élites capitalistes ayant besoin du poids de la masse dans le but de poursuivre leurs accumulations.

Proudhine

Autrement dit, je devrais critiquer les élites et l’idéologie capitaliste, pour ainsi faire perdre pied à l’État qui se réveillera peut-être de son mauvais rêve et voudra tempêter quelque peu contre ses anciennes idées…

Yvan

Il faudra cependant que ses bras s’activent aussi en ce sens.

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