Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/02/13/solidarite-syndicale-mondiale-au-travers-des-chaines-dapprovisionnement/?jetpack_skip_subscription_popup
L’accent mis sur Foxconn se veut un point de départ pour comprendre les possibilités d’organisation à travers les chaînes d’approvisionnement entre les États-Unis et la Chine. Nous pouvons appliquer bon nombre de ces observations à d’autres entreprises chinoises, et même à d’autres entreprises mondiales.
Tout d’abord, qu’est-ce que Foxconn ?
Foxconn est le plus grand fabricant d’électronique à façon au monde, avec un chiffre d’affaires annuel de plus de 200 milliards de dollars. Son siège se trouve à Taïwan, mais l’entreprise possède des usines dans toute la Chine, ainsi qu’au Brésil, en Inde, au Mexique et aux États-Unis. Foxconn est donc un véritable conglomérat mondial. Mais que fabrique Foxconn ? Entreprise de fabrication électronique sous-traitante, Foxconn ne produit rien qui porte sa marque. Cependant, la plupart des produits électroniques que nous connaissons et utilisons portent la marque Foxconn quelque part à l’intérieur. L’entreprise fabrique, par exemple, pour Apple.
Votre iPhone, votre iPad, votre Mac, etc. ont été assemblés dans une usine Foxconn ou comportent des composants fabriqués dans une usine Foxconn. En dehors d’Apple, divers composants de téléphones Androïd sont également produits dans des usines Foxconn. Votre téléphone Android peut être assemblé au Vietnam, en Thaïlande ou ailleurs, mais le module audio ou wi-fi qu’il contient peut être passé par une chaîne de montage Foxconn. PlayStation, Nintendo et toute la gamme de produits électroniques d’Amazon (c’est-à-dire l’Echo Dot et ses assistants IA) est fabriquée par Foxconn. […]
On estime que dans le monde plus de 50% des appareils électroniques contiennent des composants Foxconn, y compris les réfrigérateurs et les machines à laver qui peuvent contenir une puce Foxconn. De même que les puces 5G des téléphones, les solutions biotechnologiques, les serveurs TV, les appareils photo, etc.
Bien que Foxconn soit une entreprise taïwanaise, son principal centre de production se trouve en Chine. Foxconn a été l’une des premières entreprises étrangères à s’installer en Chine après l’ouverture du pays aux investissements étrangers sous l’impulsion de Deng Xiaoping.
C’est l’un des pionniers du modèle de fabrication chinois : les travailleurs sous-payés vivent dans de grands complexes et travaillent dans des bâtiments situés à proximité des dortoirs dans lesquels ils vivent.
Actuellement, Foxconn emploie plus de 800 000 personnes en Chine. Ce nombre fluctue chaque année, en fonction des résultats de l’entreprise et de ses quotas d’embauche et de production. En général, plus de la moitié des salariés des usines Foxconn travaillent aux expéditions (dispatch workers). Ce sont des intérimaires qui ne sont pas directement employés par Foxconn, mais qui sont sous contrat avec des agences de main-d’œuvre, lesquelles sont connues pour bafouer régulièrement le droit du travail. Foxconn sous-traite ses ressources humaines et ses services d’embauche où il faut s’inscrire pour travailler chez Foxconn.
L’avantage pour Foxconn est de disposer d’une main-d’œuvre flexible. La demande mondiale d’appareils électroniques varie d’une saison à l’autre. Par exemple, les ventes de iPhone peuvent augmenter à Noël […] alors qu’à d’autres moments, ces ventes peuvent diminuer. Foxconn doit donc faire preuve de souplesse pour répondre à cette demande changeante, ce qui explique que plus de la moitié de ses travailleurs soient des intérimaires. Toutefois, le droit du travail chinois stipule qu’au maximum 10% des effectifs d’une entreprise peuvent être intérimaires. Mais Foxconn a l’habitude d’en embaucher beaucoup plus que ce que la loi autorise.
Foxconn enfreint le droit du travail depuis des années, voire des décennies, afin de conserver une main-d’œuvre flexible et de se protéger de toute responsabilité en cas de conflit du travail. Ainsi, si Foxconn doit des salaires à des travailleurs expatriés, la société peut rejeter la responsabilité du problème sur l’agence responsable de l’expatriation.
De cette manière, Foxconn parvient à se soustraire à ses responsabilités en matière d’embauche et de fidélisation de la main- d’œuvre en Chine.
Outre la question des travailleurs détachés, Foxconn utilise également en Chine des étudiants d’écoles professionnelles comme main-d’œuvre gratuite. Certaines de ses usines ont des relations contractuelles avec des écoles professionnelles locales qui enseignent la fabrication ou l’ingénierie électronique. Ces écoles envoient leurs étudiants en tant que stagiaires chez Foxconn où ils travaillent sur les chaînes de montage sans rémunération au prétexte qu’on leur fournit une expérience professionnelle. Foxconn place ces étudiants sur la chaîne.
Les travailleuses de Foxconn sont quant à elles victimes d’un harcèlement sexuel endémique, auquel s’ajoutent les brimades, les erreurs salariales en matière d’heures supplémentaires et une formation inadéquate en matière de sécurité, notamment en matière de manipulation de produits chimiques toxiques.
Enfin, les suicides sont monnaie courante dans les usines Foxconn. Bien que les médias aient largement cessé de parler de ces suicides à partir de 2015, ils continuent de se produire chaque année.
Répression patronale et révolte ouvrière
Pendant la période Covid-19 et la politique zéro-covid en Chine, Foxconn a mis en place un système de production en circuit fermé dans son usine de Zhengzhou, située dans le centre de la Chine. Les travailleurs devaient travailler, manger, dormir et vivre à l’intérieur de l’usine, 24 heures par jour. Ils n’étaient pas autorisés à quitter les locaux de l’usine pendant la durée de leur contrat. La direction avait installé des mesures de sécurité et des barrières pour les empêcher de sortir de l’enceinte de l’usine. Il y avait beaucoup d’heures supplémentaires, très peu de repos et peu de procédures de sécurité mises en œuvre pour prévenir la propagation du Covid-19.
Le système en circuit fermé a favorisé la transmission du virus. De nombreux témoignages publiés sur les médias sociaux nous ont appris que Foxconn n’a pas fourni les services adéquats. […] Ces conditions ont conduit à un soulèvement spontané des travailleurs qui ont brisé les barrières et qui se sont tournés vers la direction pour exiger de pouvoir quitter leur emploi. Nombre d’entre eux ont franchis les barrières et sont rentrés chez eux à pied, même s’il leur a fallu un jour ou deux pour y parvenir.
C’est dire à quel point la situation était désespérée. Le gouvernement local a même envoyé des cadres pour aider à occuper les chaînes d’approvisionnement, les membres du parti jouant essentiellement le rôle de briseurs de grève, alors que les travailleurs commençaient à partir en masse, l’entreprise refusant d’abord de céder sur les revendications.
Les travailleurs ont également publié sur les réseaux sociaux des vidéos, devenues virales, de cette agitation croissante. Foxconn a appelé le gouvernement local à l’aide qui a envoyé la police contre les travailleurs qui réclamaient simplement le respect des droits de l’homme, des salaires perdus et de meilleures conditions de travail. Des policiers vêtus de combinaisons de protection blanches ont commencé à frapper les travailleurs. C’est ce que font généralement les entreprises en Chine : c’est le modus operandi de toute action syndicale en Chine.
Le soulèvement de Foxconn à Zhengzhou a fini par faire boule de neige et s’est transformé en un mouvement qui a mis fin à la politique chinoise du « zéro Covid ».
Le soulèvement de Foxconn à Zhengzhou a été suivi d’une tragédie à Urumqi, où tout un complexe d’appartements verrouillé en raison du Covid-19 a pris feu, et les pompiers n’ont pas pu entrer dans le bâtiment, de sorte que les résidents ont été asphyxiés et sont morts dans ce qui était un désastre évitable.
Les politiques « zéro Covid » ont suscité beaucoup de colère. Dans les grandes villes, comme Pékin et Shanghai, les habitants sont restés enfermés dans leur complexe résidentiel pendant des mois, sans pouvoir accéder aux produits de première nécessité. Des per- sonnes âgées sont mortes parce qu’elles ne pouvaient pas quitter leur domicile pour se rendre à l’hôpital. Toutes les lignes téléphoniques d’urgence du gouvernement ont été saturées pendant cette période.
Ce mécontentement et le soulèvement des travailleurs de Foxconn ont conduit au bref mais important mouvement des feuilles blanches, qui a vu des masses de gens descendre dans la rue dans tout le pays. Pour moi, ce mouvement a mis en lumière le pouvoir potentiel mouvement des travailleurs en Chine. Pendant cette période, les travailleurs chinois ont mené la charge et cela montre qu’à l’avenir ils peuvent être mieux organisés et agir. Il y a donc de l’espoir que le changement puisse avoir lieu en Chine.
Construire une solidarité transnationale
J’ai pris Foxconn comme exemple, mais ces tactiques peuvent être utilisées dans différentes entreprises. L’une des façons de construire cette solidarité est de frapper Foxconn là où ça fait mal, c’est-à-dire en ciblant ses partenaires à l’étranger. En effet, Foxconn fabriquant de nombreux produits pour des entreprises basées aux États-Unis, nous pouvons donc cibler de nombreux sites pour faire pression sur Foxconn et amplifier les revendications des travailleurs.
Nous pouvons tirer des leçons du mouvement de boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) de solidarité avec la Palestine. De nombreuses entreprises palestiniennes figurant sur la liste BDS fabriquent également des produits avec Foxconn. Par exemple, Google, Amazon, Siemens et Hewlett-Packard ont toutes des contrats avec Foxconn. Nous pouvons non seulement tirer des leçons de BDS pour soutenir les travailleurs chinois, mais aussi combiner nos mouvements. À l’instar du travail de solidarité avec la Palestine aux États-Unis, les syndicats peuvent jouer un rôle de premier plan dans la solidarité avec les travailleurs de Foxconn.
Le fait de soulever la question de la solidarité avec les travailleurs chinois dans le cadre d’initiatives syndicales émergentes, telles que l’Apple Retail Union, l’Amazon Labor Union et l’Alphabet Workers Union, peut également encourager les travailleurs américains à réfléchir de manière plus large à leurs horizons d’organisation.
Tous ces syndicats peuvent s’unir et affirmer qu’ils ne toléreront pas que leurs employeurs travaillent avec une entreprise qui traite notoirement ses travailleurs de manière aussi mal. Les syndicats des États-Unis peuvent faire pression sur Foxconn, d’autant plus que l’espace de syndicalisation en Chine se réduit rapidement en raison de la répression accrue.
Enfin, le développement de Foxconn dans la production de véhicules électriques peut constituer une autre opportunité, car le syndicat United Auto Workers (UAW) est à la tête d’une campagne visant à syndiquer les usines de véhicules électriques aux États-Unis. Les partenariats mondiaux de Foxconn pourraient déboucher sur d’autres possibilités d’associer les luttes[1].
Foxconn a récemment acheté une usine de véhicules électriques à Lordstown, dans l’Ohio. L’UAW est très actif à Lordstown, et comme nous l’avons vu avec l’organisation du travail et les négociations contractuelles de l’année dernière, l’UAW a la capacité d’exercer une pression énorme sur ces entreprises automobiles. Ce travail est également important pour fournir une alternative concrète au nationalisme antichinois larvé de certains travailleurs américains en soulignant les interconnexions organiques entre les capitalistes américains et chinois d’une part, et les travailleurs américains et chinois d’autre part.
[1] NdT. Stellantis et Foxconn ont annoncé la création en 2026 en Europe d’une « co-entreprise », SiliconAuto, qui produira des semi-conducteurs dédiées à l’industrie automobile.
Zhang Mazi
Zhang Mazi est un militant socialiste chinois. Il vit désormais à New York. Il est membre du Tempest Collective et des Democratic Socialists of America.
Source : New Politics, été 2024.
Publié dans Adresses internationalisme et démocr@tie N°8 :
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/wp-content/uploads/2025/01/adresses-nc2b08.pdf
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