Édition du 4 octobre 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Négociations du secteur public

Un atterrissage difficile

Les astres semblaient alignés comme jamais ils ne l’avaient été depuis 2012. Nous avions en face de nous un gouvernement imbu de lui-même, arrogant et empêtré dans les contradictions flagrantes de son programme austéritaire : très généreux pour Bombardier, les médecins et les députés, mais d’une mesquinerie sans nom pour les services publics. Ce gouvernement concoctait des attaques d’une rare intensité contre les salariéEs de l’État. Les carrés rouges avaient suspendu leur mobilisation du printemps, histoire de mieux se coordonner avec le secteur public. La population et les médias étaient spécialement réceptifs aux initiatives ayant pour but de sauver ce qu’il reste de l’école publique et des services sociaux. Dans les syndicats eux-mêmes, la base, qui ne désirait plus revivre une ronde de négo décevante "à la 2010", était mobilisée et partout les mandats de grève étaient ratifiés dans des proportions impressionnantes.

Comment le Front commun a-t-il pu aboutir à des résultats aussi maigres ? En rétrospective, on réalise que les attentes des directions syndicales nationales – tant au plan des objectifs que de la stratégie – n’étaient pas les mêmes que celles de la base mobilisée.

Au plan des objectifs, d’aucuns espéraient un véritable bras de fer avec le gouvernement, de nature à le faire fléchir, au moins partiellement, dans sa charge néolibérale contre les couches populaires et les services publics1. La base mobilisée voulait un automne au moins assez chaud pour prouver qu’il était possible de déstabiliser la politique austéritaire – à défaut de la bloquer. On l’a découvert assez rapidement, les ambitions des élites syndicales n’étaient pas de cet ordre. Tout au plus, on se contenterait d’amener le gouvernement à renoncer à ses pires attaques contre les conditions de travail. Tout au plus, on se satisferait de négocier une entente moins pire que l’offre initiale du gouvernement.

Cela est devenu clair dès la mi-novembre. Jusqu’à cette date cependant, tout était encore possible. Les premières journées de grève avaient montré à quel point la volonté de se battre était présente. À Ahuntsic, lors du premier jour de débrayage, 80% des membres s’étaient présentés pour effectuer leur quart de piquetage. Tout le monde était prêt à le reconnaître : sur les piquets de grève, « la vibe était excellente » comme on dit2. Les six jours de grève que nous avions votés en septembre n’étaient à nos yeux qu’un début, le point de départ d’un mouvement qui, s’il voulait bien un jour se donner la peine de faire le plein de ses forces, serait plus large et plus approfondi.

Or le 16 novembre, douche froide. Nous apprenons avec stupéfaction que les "chefs à plumes" du Front commun – sans avoir consulté la base le moindrement – baissent les bras. Le FC suspend unilatéralement la tenue des trois derniers jours de grève et annonce, du même souffle, qu’il se contenterait somme toute d’une demande syndicale considérablement moins ambitieuse : 7,5% sur trois ans. Cette contre-proposition, diffusée dans les médias à partir du 17 novembre, indique à quoi sert désormais la lutte du secteur public : aboutir coûte que coûte à un règlement négocié, à rabais, situé légèrement au-dessus de l’offre gouvernementale de 0, 1, 1, 1, 0. Les carottes étaient cuites. Le Front commun, dès qu’il se met à douter des capacités de mobilisation de certains de ses membres, saute à pieds joints sur ce qu’il perçoit comme un spin brillantissime : apparaître extrêmement raisonnable aux yeux de l’opinion publique – et de bonne foi aux yeux du gouvernement.
Pourquoi se contenter d’aussi peu, alors que la combativité des membres est clairement au rendez-vous et que, pour une fois, il y a une sorte de réceptivité aux mobilisations progressistes, dans la population ?

C’est ici qu’apparaissent les divergences de vue stratégiques entre la base mobilisée et le sommet. Pour les directions syndicales, la ronde de négo ne servait surtout pas à se mettre en opposition frontale contre l’État-patron. Elle ne visait pas à créer le rapport de forces le plus costaud possible contre le gouvernement libéral. La mobilisation maximale de la base n’est pas conçue comme une finalité et n’est pas vue comme un bénéfice net, car aux yeux des directions, le pouvoir réel réside dans l’appareil. Les membres ne sont qu’une force d’appoint, utilisable dans un contexte très précis.

Quel contexte ? Celui d’une bataille pour la séduction de l’opinion publique. Tel était l’enjeu de la grande chorégraphie que furent ces quatre journées de grève : créer un « rapport d’opinion » plutôt qu’un rapport de forces. Une fois que les élites syndicales eurent réussi à montrer un tant soit peu, dans les médias, que Martin Coiteux et les abominables yétis libéraux martyrisaient des victimes innocentes (les salariéEs de l’État), le tour était joué : on pouvait s’asseoir avec le Conseil du Trésor et signer une entente différente de l’offre initiale du gouvernement. Tel est désormais le but de la négo du secteur public : montrer qu’il est possible de mener une négociation feutrée avec l’État, autour de demandes ultra-modestes, à partir du moment où l’opinion publique commence à avoir l’impression que les salariéEs sont des brebis à veille d’être égorgées par le loup-garou patronal.

Voilà comment, avec des attentes aussi basses, on finit par signer de pareilles ententes de principe ; voilà comment on finit par échanger cinq ans de paix sociale dans le secteur public contre un plat de lentilles. Il ne faudrait surtout pas s’étonner qu’au cours des prochaines semaines, les profs d’Ahuntsic (et d’autres collèges) rejettent clairement les ententes de table centrale et de table sectorielle. Il ne faut pas s’étonner que ces ententes de principe déçoivent autant la Fédération autonome de l’enseignement (FAE) et la Fédération de la santé et des services sociaux (FSSS).

Philippe Boudreau,
Membre du Syndicat du personnel enseignant du Collège Ahuntsic (SPECA)

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