Édition du 30 novembre 2021

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Analyse politique

Voyage au pays des licornes

Dans le précédent numéro de Presse toi à gauche, un "Collectif tendance marxiste internationale au Québec" s’inquiète de ce que ses membres (anonymes) interprètent comme des dérives réformistes de la part des dirigeants et dirigeantes de Québec solidaire. Selon les rédacteurs et rédactrices du Manifeste publié dans Presse toi à gauche, les responsables du parti de gauche trahiraient ses idéaux anticapitalistes d’origine.

La lecture de ce texte dégage une impression d’irréalité. Il serait trop long et fastidieux de répondre point par point aux arguments utilisés par les auteurs du Manifeste. D’entrée de jeu, je conviens que certaines de ces critiques font mouche. Préserver un esprit critique à l’endroit de la direction de Québec solidaire s’impose en effet pour prévenir certaines dérives motivées par l’opportunisme électoral à courte vue.

Mais dans l’ensemble, les auteurs du Manifeste, qui qu’ils ou qu’elles soient reprennent le vieux discours marxiste-léniniste des années 1970. Ils l’adaptent au goût du jour mais en utilisant, si l’on peut dire, le même fonds de commerce intellectuel. Les groupes "m-l" comme on les appelait à l’époque se signalaient par des tactiques de parasitisme organisationnel, c’est-à-dire par l’infiltration au sein de plusieurs organisations étudiantes et communautaires afin de les orienter dans un sens communiste. Ils ont abondamment utilisé aussi l’intimidation intellectuelle et psychologique pour paralyser leurs adversaires non communistes ou maoïstes. Il en est résulté beaucoup de tensions et de conflits au sein du syndicalisme étudiant notamment.

Je ne prête pas aux membres du Collectif ce genre d’intentions. Ils agissent à visage découvert. Mais j’attends de voir. Il faut éviter les procès d’intention. Toutefois, leur analyse de l’orientation de Québec solidaire est discutable. Le chemin (communiste) qu’ils et elles souhaitent voir adopter par le parti est contestable. On peut soutenir cette idée sans être pour autant conservateur ni réactionnaire.

Les membres du Collectif ont le droit légitime d’exprimer des désaccords avec la direction de Québec solidaire, mais on peut aussi à bon droit leur répondre.

Les rédacteurs et rédactrices du Manifeste soupçonnent fortement la direction du parti de s’éloigner du soi-disant engagement anticapitaliste qui aurait présidé à sa mise sur pied, et ce par souci électoraliste.

Pourtant, Québec solidaire n’a jamais été communiste. Quand on relit les documents de l’époque (les gens du Collectif insistent sur cette dimension dans leur critique), on retrouve l’expression (assez commode, il faut l’admettre) "dépasser le capitalisme", mais non l’abattre. Québec solidaire adhérait déjà à une tendance réformiste plutôt que "révolutionnaire". Il ne faut donc pas se laisser abuser par la rhétorique exaltée qui marque souvent les discours de fondation de partis politiques se voulant en rupture avec l’ordre (ou le désordre) établi.

Il faut toutefois convenir que Gabriel Nadeau-Dubois, alors qu’il était un des principaux leaders du mouvement de contestation étudiante de 2012, a pu prononcer des critiques très incisives contre le capitalisme mais par la suite, après son adhésion à Québec solidaire, il a modéré ses propos et les a nuancés, ce que les membres du Collectif assimilent à un recul par rapport au radicalisme verbal qu’il affichait auparavant.

Mais plus fondamentalement, ceux-ci ne précisent pas vraiment le genre de socialisme qu’ils prônent, sinon qu’il serait d’inspiration marxiste. Ils se contentent de faire référence à "la propriété collective des principaux piliers de l’économie et pour une production démocratique-en un mot : lutter pour le socialisme". Renvoyant à la présente crise du capitalisme, ils et elles disent que nous avons le choix entre "le socialisme ou la barbarie". Ils et elles précisent que "rêver d’un boom capitaliste" équivaudrait à "se mettre la tête dans le sable".

On peut donc en déduire que selon eux, l’avènement d’un régime communiste constituerait l’unique alternative au capitalisme.

Ce qui renvoie à la vieille plaisanterie : "Qu’est-ce que le capitalisme ? l’exploitation de l’homme par l’homme. Qu’est-ce que le communisme ? l’inverse".

Des questions cruciales se posent au sujet de leurs suggestions : par exemple, dans l’optique communiste qu’ont adoptée les auteurs du Manifeste, maintiendrait-on le système électoral comme mode de choix des gouvernements ou le remplacerait-on par la soi-disant dictature du prolétariat ?

Dans la première hypothèse, si un gouvernement solidaire converti au communisme était battu après un mandat initial, accepterait-il de démissionner ou s’accrocherait-il au pouvoir pour sauvegarder les changements sociaux et économiques réalisés en cours de mandat ?

Qui déciderait en fin de compte ? Le gouvernement élu ou les comités de travailleurs et travailleuses à la tête des coopératives de production ? Il y a incompatibilité entre ces deux modes de gouvernance. Lequel l’emporterait ?
Les auteurs ne posent même pas la question et par conséquent, n’y apportent aucune réponse.

On peut penser que la liberté de choix (même limitée) est plus sacrée encore que les choix eux-mêmes.

On doit faire remarquer que quel que soit le genre de régime politique et social choisi, il existera toujours une certaine distance entre les responsables politiques et la population, vu la diversité des intérêts à gérer dans des sociétés aussi complexes que la nôtre. Des arbitrages souvent difficiles font partie intégrante du métier de politicien et de politicienne, et ce depuis toujours ; même -et peut-être surtout- les régimes se réclamant du communisme , en URSS dans le temps, la Chine et Cuba ensuite n’ont pu abolir cette contrainte. L’émergence d’une classe politique professionnelle, même si elle se réclame de la légitimité prolétarienne, s’accompagne d’une distance plus ou moins grande avec la population. Le but suprême de tout parti de gauche démocratique consiste à réduire cet écart autant que possible.

Les rédacteurs et rédactrices du Manifeste ramènent le socialisme au seul marxisme, alors qu’il en existe une certaine variété, qui s’échelonne de l’accommodante social-démocratie à un socialisme plus affirmé, mais qui dans ces deux derniers cas acceptent le régime électoral, avec ses avantages et ses pièges. La démocratie ne se réduit certes pas au seul droit de vote, mais celui-ci est quand même nécessaire pour qu’on puisse qualifier un régime politique de démocratique. Le socialisme, lui, ne se résume pas au seul communisme.

Québec solidaire a accepté de se prêter au jeu électoral, ce qui entraîne la nécessité d’accepter des compromis. Est-on pour autant en droit de crier à la haute trahison ? Il y a un équilibre délicat et forcément imparfait, parfois critiquable en effet, à tenir entre le respect des principes du socialisme démocratique qui ont motivé la fondation du parti d’une part, et d’autre part les accords nécessaires pour se rallier une majorité d’électeurs et d’électrices.

Si bien des gens sont séduits en cette période difficile par une forme ou une autre de socialisme, cela ne signifie cependant pas qu’ils appuient le communisme. La plupart des citoyens et citoyennes pensent sans doute à une forme de social-démocratie qu’un parti comme Québec solidaire se doit de repenser et de renouveler en effet. Mais comme on l’a déjà vu ailleurs, leur mécontentement peut aussi se tourner vers une variété de populisme droitier, comme en témoigne le "trumpisme" aux États-Unis.

Si Québec solidaire veut se positionner comme un parti à vocation de pouvoir et sortir du ghetto électoral où il croupit en ce moment, il doit rejoindre cette vaste portion de ce qu’on appelle en langage fonctionnaliste "la classe moyenne", en particulier son segment modérément progressiste, ouvert à certaines politiques redistributives mais allergique dans sa majorité à des ponctions fiscales jugées exagérées, et encore bien davantage au communisme. Ajoutons que cette classe moyenne plus ou moins social-démocrate "contrôle" un nombre assez élevé de comtés. Québec solidaire doit tenir compte de cette incontournable réalité s’il veut prendre de l’expansion ou même simplement survivre. Et rien ne prouve que dans les comtés qui comptent un grand nombre d’exclus Québec solidaire est plus populaire que dans ceux qu’il représente déjà à l’Assemblée nationale.
L’état social et économique du Québec ne permet guère autre chose qu’un régime social-démocrate plus ou moins poussé, en résumé une forme de socialisme démocratique, et ce d’autant plus que son économie dépend dans une bonne mesure du commerce continental, en particulier avec les États-Unis. Mais il serait trop long de m’étendre sur cette question dans le cadre du présent article.
Les propositions vagues et générales du Collectif sont chimériques. Il s’agit de la version sécularisée du Paradis terrestre chrétien. C’est un "trip" d’idéologues d’extrême-gauche, lesquels savent bien au fond qu’elles ne se réaliseront jamais. On ne doit pas mettre au rancart tout esprit critique à l’égard du cheminement de Québec solidaire et de sa direction bien entendu ; mais cet esprit critique doit aussi s’exercer vis-à-vis de groupes comme le Collectif.

Jean-François Delisle

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