Édition du 22 septembre 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

« Les tyrans ne sont grands que parce que nous sommes à genoux. » Etienne de La Boétie

Violence et humiliation ordinaire

De tous les griefs mentionnés par les jeunes étudiants révoltés contre la hausse des frais de scolarité, cette omniprésence de la violence policière, ce sentiment de harcèlement, est le plus constant, le plus partagé. Sommes-nous vraiment conscients de la signification de ce grief et de la dose d’intimidation et de violence qu’il représente pour ces citoyens qui expriment leur indignation ?

Le 8 mars 2011, la répression policière a atteint son paroxysme. Alors que les manifestants bloquaient pacifiquement les bureaux de Loto-Québec, la police a procédé à des attaques injustifiées à leur encontre. Sans aucun préavis, ils ont matraqué et aspergé de gaz poivré des centaines d’étudiants sous le regard médusé des passants.

Par ailleurs, un étudiant a été gravement blessé à l’œil par une grenade assourdissante tirée par les policiers, fait banalisé par les médias et les politiques. Comme c’est souvent le cas des bavures policières, la pire de leurs persécutions devient souvent un détail dans les journaux.

 La violence policière bénéficie de facto d’un accord préalable du gouvernement. Le statu quo de l’État va rendre ces abus non seulement possibles mais plus que cela, nécessaires. Ils deviennent en quelque sorte des gestes ordinaires.

Les dépassements des forces de l’ordre engagent la responsabilité individuelle de chaque agent qui accepte d’honorer à ce prix cette mission. Ils concernent aussi les ministres qui signifient leur accord aux stratégies à adopter dans la lutte contre le mouvement étudiant, un impératif catégorique au regard duquel l’intégrité physique des étudiants ne vaut pas grand chose.

Quelle que soit la nature des doléances exprimées tous les jours par les étudiants, leurs revendications se traduisent par des marches populaires pacifiques ou des actions politiques non-violentes. Ce que les médias appellent aujourd’hui des débordements relève essentiellement de la conjonction de deux éléments : Il s’agit d’abord des formes de discriminations médiatiques envers le mouvement étudiant, à travers une propagande qui le réduit à une masse irresponsable. Ensuite des mesures étatiques appliquées par des actions policières démesurées et dont aucune n’était justifiée par le mouvement : utilisation de gaz lacrymogènes, matraquage systématique, arrestations arbitraires, brutalité verbale et physique... Ces mesures ont pour but essentiel d’intimider les étudiants manifestant pour la défense de leurs droits de citoyens. À ces deux éléments vient s’ajouter la campagne idéologique justifiant l’augmentation des frais de scolarité.

La violence policière importe peu pour ceux qui agitent le fantôme de l’immaturité des étudiants. L’essentiel, pour eux, est d’amalgamer l’idée même de toute revendication démocratique à l’image de la foule dangereuse et de conclure que nous devons nous remettre à ceux qui nous gouvernent et que toute contestation de leur légitimité et de leur intégrité mène vers le chaos.

Karl Marx affirme que « Les événements se répètent pour ainsi dire deux fois […] la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce ». En appliquant cette citation aux récents événements, on peut comprendre que l’élément tragique est l’étudiant qui a été blessé à l’œil. Mais alors où est la farce ? C’est simple, elle est dans l’acceptation latente par la société de toute cette violence institutionnalisée. On peut également la retrouver souvent dans les accusations de la presse contre le mouvement étudiant ainsi que dans le refus de tous compromis par la Ministre de l’éducation. Malheureusement, la farce est souvent plus tragique que la tragédie elle-même ...

Mohamed A Brahimi

Mohamed-Amine Brahimi est doctorant en sociologie à l’École des hautes études en sciences sociales de Paris, EHESS. Il travaille sur la pensée islamique contemporaine.

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