Édition du 16 décembre 2025

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Analyse politique

Les frères ennemis

Depuis l’émergence d’un important courant indépendantiste au Québec, durant les années 1960, les commentateurs et les opinions publiques, tant ici qu’à l’étranger ont eu tendance à en percevoir l’origine dans l’antagonisme entre le Québec français et le Canada anglais. Certains, aux États-Unis surtout, ont fait un rapprochement avec la guerre de Sécession, laquelle dans ce cas, opposerait le Québec francophone et le Canada anglophone.

Au Québec, la lutte pour sauvegarder le français a contribué à brouiller les cartes. Par conséquent, bien des souverainistes se sont ralliés à la thèse d’un antagonisme fondamental entre les deux nations, laquelle est radicalement opposée à celle d’un Canada multiculturel chère aux libéraux et qui reflète aussi la perception qu’entretient de son pays une bonne partie de l’opinion canadienne-anglaise.

Les tenants de ce courant idéologique multiculturaliste font valoir que le gouvernement du Québec dispose de bien plus de pouvoirs que la plupart des minorités dans la monde. Le fait est que le Québec est très autonome au sein de la fédération canadienne, ce qui au départ satisfait plusieurs Québécois et Québécoises. Ils se sont contentés par conséquent longtemps d’un nationalisme provincialiste teinté de conservatisme social et culturel qui ne remettait pas en cause la structure fédérale canadienne. Ils se concevaient comme des Canadiens français.
Mais la Révolution tranquille a chambardé cette perception. Ce grand bouleversement a restructuré la société québécoise, ce qui a nécessité un renouvellement du stock des idéologies et entraîné une redéfinition de l’identité nationale du Québec, sous l’impulsion de nouvelles élites, déjà opposées sous Duplessis au nationalisme autonomiste conservateur prévalant jusqu’en 1960. Ce mouvement a entraîné la transformation du nationalisme, qui s’est « modernisé » et provoqué l’émergence de l’idéal souverainiste. Dès lors, a commencé à se poser ce qu’on a appelé la question du Québec et celle de sa place, au sein ou en dehors, de la fédération canadienne. Le débat s’est donc polarisé entre fédéralistes et indépendantistes.

Les libéraux fédéraux francophones, qui disposaient d’une longue tradition de pouvoir à Ottawa se sont fanatiquement opposés aux thèses « séparatistes ». Même si l’ensemble du Canada anglais réprouve évidemment le « séparatisme » et trahit par le fait même ses préjugés contre le nationalisme québécois, l’antagonisme se cristallise surtout entre francophones. Par exemple, Pierre Elliott Trudeau, Jean Chrétien et Marc Lalonde, pour ne citer que ceux-là et leurs successeurs dans les hautes sphères du Parti libéral fédéral ont toujours exprimé une opposition virulente à l’endroit du « séparatisme », et les indépendantistes leur ont rendu la pareille, chaque camp accusant l’autre de traîtrise à la nation, canadienne pour les fédéralistes, québécoise pour les souverainistes. Trudeau père est même allé jusqu’à utiliser la Loi sur les mesures de guerre lors de la crise d’octobre 1970 pour envoyer en prison 500 personnes afin d’intimider ceux qu’il considérait comme des dangers publics, c’est-à-dire les « séparatistes » extrémistes ou considérés comme tels.

Comment rendre compte de cette situation ?

Tout d’abord, les libéraux surtout, et les fédéralistes en général sont les héritiers du vieux nationalisme canadien-français qui considère le Canada comme un tout, dans lequel cependant les francophones ont un droit d’antériorité puisqu’ils ont occupé en premier une bonne partie de ce vaste territoire. Ils se voient comme « Canadiens » avant tout au même titre que leurs compatriotes anglophones. Ils se regardent donc comme plus ouverts aux « autres » que les méchants « séparatistes » québécois, censés, eux, exhorter les Québécois et Québécoises à se replier sur eux-mêmes au détriment des droits des minorités, anglophone comme allophones. Ils entretiennent donc une vue glorieuse de la grande « nation canadienne » contre le nationalisme, qu’ils jugent étriqué, des « séparatistes », un nationalisme vu comme une régression.

Les souverainistes au contraire, croient incarner un mouvement de libération nationale, dans le droit fil de ceux du Tiers-Monde, qui ont eu lieu surtout à l’époque de la décolonisation des années 1950 et 1960. Ils veulent mettre au monde un nouveau Québec, affranchi de la tutelle d’Ottawa et capable par conséquent de s’affirmer en toute liberté sur la scène internationale, ce qui nécessite l’indépendance. Plusieurs voulaient aussi compléter les réformes de la Révolution tranquille, ce qui nécessitait une autonomie très accrue pour le Québec.

On comprend dès lors l’incompatibilité des deux positions : les uns se considèrent comme les sauveurs de l’unité canadienne, les autres comme les libérateurs du Québec. D’où l’avalanche d’excommunications réciproques, surtout à l’époque où s’intensifiait la fièvre indépendantiste, durant les années 1970 jusqu’au référendum de mai 1980. Pierre Elliott Trudeau dans le camp fédéraliste et René Lévesque dans celui souverainiste, représentaient à la perfection ces deux options quant à l’avenir national du Québec. Est-il besoin d’ajouter qu’il s’agissait là d’un débat essentiellement québécois ?

Il faut y ajouter les intérêts politiques et financiers en présence d’un côté comme de l’autre. Si les fédéralistes n’ont pas manqué de souligner que le « séparatisme » était avant tout soutenu par les nouvelles élites administratives et politiques issues de la Révolution tranquille, eux-mêmes entretenaient des liens étroits avec les milieux d’affaires et financiers de Montréal et de Toronto.

Tout ceci prouve bien que le pire ennemi des souverainistes n’est pas tant le « Canadian » que le fédéraliste canadien-français. Ce n’est pas le Canada qui est divisé, mais le Québec. Si le conflit entre les deux factions rivales principales de la classe politique québécoise au sujet du statut national du Québec avait dégénéré entre 1970 et 1980, il n’en aurait pas résulté une guerre de Sécession entre Québécois et « Canadians », mais une guerre civile entre Québécois. On ne conçoit pas l’accession d’une nation à la souveraineté sans que ce processus ne provoque un affrontement plus ou moins aigu en raison des intérêts fondamentaux en jeu, même si dans le contexte du Québec un dérapage militaire apparaît fort improbable.

En dépit des coups de gueule que les Québécois aiment bien se lancer réciproquement à la figure, leurs conflits aboutissent en général à des compromis plus ou moins satisfaisants peut-être, mais jusqu’à maintenant, le pire a été évité. Ils préfèrent les règlements de compte en douce pour bien des motifs sociaux, économiques et culturels. Mais cette inclination pourra-t-elle à la longue régler la problème crucial de leur statut national ?

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Jean-François Delisle

Nota bene.

J’ai encore commis une erreur de distraction et de fatigue dans mon article paru dans le précédent numéro de Presse toi à gauche (18 au 24 novembre). Il est intitulé : « En présence pour la réalisation éventuelle de l’indépendance : des généraux de paix ou des généraux de guerre ? »
Au huitième paragraphe, sixième ligne, au lieu de lire :
« On peut par ailleurs penser que cet ancien professeur de philosophie au collégial, pacifique et humoriste, soit « un général de guerre », mais plutôt un « général de paix », il aurait fallu lire :
« On peut par ailleurs douter que cet ancien professeur de philosophie et humoriste, soit un « général de guerre », mais plutôt un « général de paix ».
De plus, au neuvième paragraphe sixième ligne, au lieu de lire :
« Elle est membre fondatrice de Québec solidaire en 2006. », j’aurais du écrire plus correctement :
« Elle a été membre fondatrice de Québec solidaire en 2006 ».

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