Je suis de gauche et je l’assume pleinement. Je ne m’en suis jamais caché. Je ne planque pas mes convictions dans une enveloppe brune, coincée au fond d’un tiroir, entre un vieux passeport périmé et une vieille facture d’Hydro. Je n’ai jamais compris cette façon de garder un mystère sur ses positions politiques. Mais je n’ai jamais compris non plus cette étrange volonté de marginaliser celles et ceux qui affirment leurs convictions. Ceux et celles dont les idées dérangent.
Être de gauche aujourd’hui dérange, manifestement. Comme si défendre le bien commun au-dessus des intérêts particuliers relevait d’un vice ou d’une faute idéologique. Comme si s’inquiéter des inégalités, des solidarités et du vivre ensemble était devenu suspect. Comme si exiger que les riches paient leur juste part d’impôt n’était pas l’une des exigences les plus responsables d’une démocratie. Comme si évoquer le conflit de classe qui explique nos rapports sociaux, politique et économique, menaçait de provoquer une révolution dans nos rues. La politique pourtant n’est rien d’autre qu’une manière d’habiter le monde ensemble et avec toutes et tous.
Alors pourquoi vouloir réduire au silence ce qui dérange ?
C’est dans cet esprit que, dans le balado de Rémi Villemure, bientôt en ligne, j’affirmais que par les temps qui courent, ou la droite surdomine largement la scène politique et les tribunes, toutes les gauches sont les bienvenues. Toutes. Même celles qui dérangent. Même celles qui trébuchent. Même celles qui parlent fort dans les réseaux sociaux, selon certains, ou pas comme il faut selon d’autres. La barque sur laquelle nous avançons collectivement, au Québec comme presque partout en occident, penche tellement vers la droite que l’équilibre devient précaire. On peut se demander si nous ne frôlons pas déjà le naufrage. Certains diront que l’eau est entrée depuis longtemps. L’avènement de Trump n’en serait que le résultat.
Dans un tel contexte, ou plusieurs discours dominants flirtent avec la simplification brutale, la désignation de boucs émissaires et une obsession quasi maladive pour la peur de l’autre, il est parfaitement normal que des voix de gauche paraissent plus radicales qu’avant. Depuis un certain 11 septembre, le décor a changé. Le centre s’est déplacé. Quand la norme glisse vers la droite, une droite identitaire, ce qui hier semblait raisonnable apparaît aujourd’hui comme excessif. Ce n’est pas nécessairement la gauche qui se radicalise, c’est souvent le cadre qui se resserre autour d’elle. Dans des temps marqués par des accents qui se trumpisent et parfois se fascisent, sonner l’alarme n’est pas un excès, c’est un réflexe de survie démocratique.
Or, que fait-on trop souvent de ces voix qui alertent ? On les caricature. On les diabolise. On les marginalise. On les exclut subtilement du débat public en parlant à leur place, sur elles, mais rarement avec elles. Le résultat est prévisible. Plus on tente de les faire taire, plus elles paraissent radicalisées. Non pas parce qu’elles changent fondamentalement de discours, mais parce que l’espace pour l’exprimer se rétrécit dangereusement.
L’exemple récent de l’émission Zone Info, animée par Gérald Fillion, est révélateur. On y a demandé à deux panelistes, Karima Brikh et Christine St-Pierre de commenter les propos de trois voix de la gauche qui soupçonne le chef du PQ de trumpisation. Peu importe la qualité des réponses offertes, ce n’est pas mon sujet, il manquait l’essentiel. Les principaux concernés. Il aurait fallu inviter Alexandre Dumas, Marie Eve Cotton ou Jonathan Durand Folco. Trois figures crédibles de l’espace public, reconnues pour leurs parcours, leurs livres, leurs diplômes et surtout la rigueur de leurs arguments. En leur absence, l’émission n’a pas seulement manqué d’équilibre, elle a ouvert la porte à la confusion et à la chicane. Une chicane inutile.
Un vrai débat, un débat sérieux, dans cette même émission, aurait simplement mis en scène les deux visions. À chacune de défendre le fonds de son hypothèse, par des arguments, des faits, des comparaisons, des citations, des dates. Un débat peut être houleux, sans jamais tomber dans le manque de respect, dans le mépris. Or, juste le fait de ne pas inviter les personnes, ou du moins une des trois personnes qualifiées comme appartenant à la gauche radicale, au panel, c’est un mépris en soi. Tous les spectateurs de cette émission ne connaissent pas nécessairement Dumas, Cotton et Durand Folco.
Ce genre d’erreur n’est jamais anodine. Il traduit une méfiance. Donner la parole à la gauche, qualifiée de radicale, serait un danger. Depuis la pandémie, cette façon sélective de donner la parole, dans nos grands médias, a pris des proportions inégalées. Cette exclusion prive le Québec des voix importantes, différentes mais riches d’enseignement. Le public aurait gagné à l’entendre et l’écouter pour faire des choix plus éclairés.
L’histoire déborde de moments où l’on a laissé faire l’instrumentalisation des peurs, au nom du calme, de la modération ou d’une prétendue neutralité. On sait très bien ce que cela a donné. Les pires horreurs du vingtième siècle ne sont pas nées d’un excès de vigilance, mais bien de son absence. La plupart des guerres, des dérives autoritaires et des catastrophes politiques sont le fruit d’opinions publiques endormies, rendues manipulables dès que la pluralité des voix n’est plus la règle d’une information.
Tout étant relatif, il devient alors légitime de se demander si ce n’est pas la droitisation galopante des discours dominants qui brouille nos repères. Nos définitions de ce qui est raisonnable, extrême ou acceptable, semblent de plus en plus déformées. Ce qui relevait hier d’une social-démocratie assumée est aujourd’hui soupçonné d’extrémisme. Ce glissement n’est pas neutre. Il redessine les frontières du débat et pousse la gauche à se justifier d’exister.
La question mérite donc d’être posée clairement. Est-ce qu’une pluralité des voix, peu importe ses appartenances idéologiques, est réellement la bienvenue dans les débats publics dans nos grands médias ? Ces voix existent parce qu’elles représentent une partie bien réelle de l’opinion publique. Elles représentent celles et ceux qui refusent que la peur dicte l’ensemble de nos débats, de nos décisions politiques et de nos interventions médiatiques. Les ignorer, c’est nier une réalité sociale et politique incontournable.
Nos grands médias accordent-ils à la gauche la place qui lui revient pour assurer des débats équilibrés ? La réponse est clairement non. Tellement non que ce constat devrait, en soi, devenir un sujet de débat public. Non pas pour flatter un camp, mais pour préserver ce qui reste d’un espace démocratique vivant, pluraliste et capable de se regarder lucidement dans le miroir.
Si QS, un parti progressiste de gauche, est si bas dans les sondages, ce n’est pas à cause qu’il est déconnecté de la réalité des québécois, bien au contraire. Ce n’est pas non plus parce que la gauche n’a pas encore trouvé la bonne stratégie pour toucher un plus grand nombre d’électeurs. Au-delà du parti, partout dans le monde, les idées de gauches souffrent d’un manque de visibilité, souffrent d’une marginalisation, voire de diabolisation, savamment voulues. L’exemple de Zone info nous a donné une petite démonstration.
À cette émission, comme à pleines d’autres, de me donner tort.
Mohamed Lotfi
2 Février 2026
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