Il y a une scène banale que beaucoup d’entre nous ont déjà vécue.
Un souper de famille. Le temps des Fêtes. Une réunion publique. Une discussion qui s’échauffe un peu.
Au départ, on parle de tout et de rien, puis, presque sans s’en rendre compte, la conversation glisse vers le politique : le coût des loyers, le climat, la santé publique, la montée des inégalités, la fatigue démocratique. Les voix montent, les désaccords deviennent plus francs, les sourires mécaniques disparaissent.
Et, presque inévitablement, quelqu’un conclut, sur un ton faussement apaisant :
« Avec le temps, tu vas te calmer. Tu vas devenir plus raisonnable. »
« Calme-toi. »
« Faut rester raisonnable. »
« La politique, ça se fait dans le respect. »
Comme si la maturité consistait à baisser le ton.
Comme si comprendre le monde signifiait accepter qu’il change lentement.
Comme si la fougue était une maladie de jeunesse dont il faudrait guérir.
Cette petite phrase, qu’on croit bienveillante, n’a pourtant rien d’innocent. Elle véhicule une attente profondément intériorisée : celle selon laquelle grandir politiquement reviendrait à s’assagir, à arrondir les angles, à composer avec « la réalité » — bref, à faire la paix avec l’ordre existant.
Autrement dit, on ne nous demande pas simplement d’être plus polis ou moins dérangeants.
On nous demande d’être moins politiques.
Car très tôt, on nous apprend que la colère serait suspecte, que le désaccord serait excessif, que le conflit serait indécent. La politique devrait rester propre, mesurée, présentable.
Le problème ne serait jamais la violence sociale.
Seulement le ton.
On l’a même vu à l’Assemblée nationale : on tolère toutes les injustices, mais surtout pas un coton ouaté.
Derrière cette injonction à « se calmer » se cache donc une idée plus profonde : celle que la politique serait avant tout la recherche d’un consensus raisonnable, d’un terrain d’entente où personne ne heurte trop fort.
Or, c’est précisément l’inverse.
La politique n’a jamais été l’art du consensus.
La politique, c’est le conflit.
C’est ce que rappelle le philosophe Jacques Rancière, notamment dans La Mésentente et Dissensus avec une grande clarté : la politique commence quand celles et ceux qui ne comptent pas troublent l’ordre des choses, rendent visibles les torts qu’on préférait ignorer et brisent la tranquillité apparente.
La politique surgit lorsque des intérêts s’affrontent, lorsque des injustices deviennent visibles, lorsque celles et ceux qui subissent l’ordre établi cessent de le considérer comme naturel.
Autrement dit : dans le dissensus.
Si tout le monde est d’accord, ce n’est pas la démocratie qui triomphe.
C’est que quelqu’un a déjà gagné.
Et pourtant, malgré tout cela, on continue de nous répéter que la vertu suprême serait le « compromis ».
Qu’il faudrait toujours « couper la poire en deux ».
Qu’être responsable, ce serait se tempérer.
Qu’être crédible, ce serait rassurer.
Cette morale de la modération persiste alors même que les conditions matérielles de la vie se dégradent pour une part croissante de la population : les inégalités explosent, les services publics s’effritent, le climat s’emballe, les droits reculent, la précarité s’installe comme une norme.
Dans un tel contexte, exiger le calme n’a rien de raisonnable.
Réclamer le consensus au milieu de violences sociales aussi profondes, ce n’est pas rechercher la paix : c’est demander aux dominé·e·s de se taire.
Car cette injonction repose toujours sur la même fiction : celle que l’ordre existant serait naturel, qu’il constituerait l’horizon indépassable du possible.
Comme si les institutions, les hiérarchies, les exclusions relevaient de l’évidence. Et non du fait que l’Histoire est faite de rapports de force et de décisions politiques.
Le « bon ton », le décorum, la posture raisonnable ne servent alors plus à élever le débat.
Ils servent à le contenir.
À tracer des frontières invisibles autour de ce qu’il serait permis de contester.
Le consensus, dans ce contexte, ne signifie pas l’harmonie.
Il signifie la pacification.
Et toute pacification a ses gardiens.
Ces gardiens ont un nom.
Ils se présentent comme raisonnables, modérés, « ni de gauche ni de droite », ils ne sont jamais neutres.
On ne flotte pas au-dessus des rapports de force.
Dans une société traversée par des inégalités profondes, prétendre être au milieu, c’est déjà choisir le côté des plus forts.
Parfois par confort,
Parfois par intérêt,
Souvent par complicité active.
Ce « juste milieu » n’est pas neutre : il sert d’abord à préserver ce qui existe.
C’est ce qu’on peut appeler l’extrême centre.
L’« extrême centre ».
On les présente comme des modérés, des pragmatiques, des gestionnaires sérieux, situés au-dessus des idéologies. Ils se réclament du réalisme, de la responsabilité, du « gros bon sens ». Ils prétendent dépasser les clivages.
Ce bloc politique — ni ouvertement réactionnaire, ni véritablement émancipateur — constitue ce qu’on pourrait appeler l’extrême centre.
Un terme utilisé par le philosophe Alain Deneault a nommé, avec justesse, dans ces ouvrages La médiocratie et Gouvernance : un régime où l’on renonce à transformer le monde pour se contenter d’administrer l’existant, de gérer les dégâts, de rendre acceptable l’inacceptable.
Extrême, parce qu’il défend avec une rigidité remarquable la préservation de l’ordre établi.
Centre, parce qu’il se présente comme neutre, raisonnable, au-dessus des conflits.
Or, cette neutralité est un mythe.
Car lorsque cet ordre est réellement contesté, lorsque les intérêts dominants sont menacés, le centre révèle sa véritable fonction et délaisse son enfumage. Il se durcit, devient juridique et répressif, criminalise les luttes, décrédibilise les oppositions et les pathologise — les présentant comme irrationnelles, trop extrêmes ou dangereuses.
L’histoire est claire : en période de crise, ce prétendu centre, cet extrême-centre, préfère s’appuyer sur les droites autoritaires et l’extrême droite pour préserver l’ordre existant plutôt que de tolérer une transformation sociale profonde et les forces d’émancipation qui les accompagnent.
Le centre ne défend pas la démocratie :
Il défend sa stabilité.
Il ne protège pas la justice :
Il protège la spoliation.
C’est pourquoi l’idée même d’un « consensus politique » permanent relève moins d’un idéal démocratique que d’une stratégie de conservation, mais plutôt d’une illusion dangereuse.
BLOC BOURGEOIS
Derrière cette posture politique se trouve une base sociale bien réelle.
Les économistes Bruno Amable et Stefano Palombarini parlent d’un bloc bourgeois : une coalition formée des élites économiques, des milieux d’affaires, de la haute fonction publique, des cadres supérieurs, d’une partie des professions libérales, des directions médiatiques et de couches diplômées qui tirent profit de la stabilité du système.
Ces groupes peuvent diverger sur des questions secondaires, s’opposer sur des styles de gestion ou des sensibilités culturelles, débattre à l’infini des nuances budgétaires ou réglementaires et même électoraux.
Mais sur l’essentiel, ils parlent d’une seule voix.
Mais ils partagent l’essentiel :
Leurs intérêts dépendent du maintien de l’ordre économique et social : soit le capitalisme tardif.
Ce qu’ils appellent « responsabilité », « réalisme » ou « bonne gouvernance », c’est simplement la défense de leurs privilèges présentée comme intérêt général, le « réel », la « nature des choses ».
Bref, le consensus qu’ils prônent est toujours le leur.
Jamais celui des dépossédés
UNE CLASSE SOCIALE — LA BOURGEOISIE
Si ce bloc tient politiquement, c’est qu’il repose sur une base sociale durable.
Une classe.
La bourgeoisie — non comme invective, mais comme réalité sociologique.
Autrement dit, le centre n’est pas un simple tempérament modéré. Il s’ancre dans une structure sociale bien concrète.
Les travaux de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron ont montré comment cette classe se reproduit sans cesse : transmission du patrimoine, accumulation du capital culturel, maîtrise des codes légitimes, contrôle des diplômes et des réseaux.
Les frontières sociales deviennent des évidences.
L’école trie.
La culture exclue.
Le privilège se déguise en mérite.
Mais cette reproduction n’a rien d’abstrait.
Les enquêtes de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, notamment dans « Sociologie de la bourgeoisie », lui donnent une épaisseur très concrète : quartiers protégés, écoles privées, clubs fermés, conseils d’administration imbriqués, réseaux d’influence.
On y vit entre soi.
On y recrute entre soi.
On y protège les siens.
La bourgeoisie n’est donc pas seulement une classe possédante.
C’est une classe organisée, solidaire, stratège.
Eux
Ils font de la politique.
En permanence.
UNE GAUCHE DE RUPTURE
Face à une telle cohésion, croire que quelques compromis bien formulés suffiraient relève moins du réalisme que de la naïveté.
Et la gauche doit faire un choix clair.
Soit elle accepte les règles du jeu du consensus — parler doucement, rassurer, promettre peu, ne pas trop déranger — et elle restera tolérée tant qu’elle ne change rien.
Soit elle assume une autre voie.
Une gauche de rupture.
Une gauche qui comprend que transformer la société signifie déplacer des rapports de force réels, et que ces déplacements ne se négocient pas à huis clos : ils s’arrachent.
Car les droits n’ont jamais été concédés par générosité.
Ils ont toujours été conquis par la lutte.
L’égalité ne naît pas d’un compromis poli.
Elle naît d’un affrontement politique assumé.
Pas une gauche du spectacle.
Pas une gauche de posture morale.
Une gauche organisée, enracinée dans les luttes sociales, solidaires des mouvements sociaux, capable de soutenir le conflit, capable surtout de construire du pouvoir populaire durable.
Parce qu’au fond, le choix est simple.
Si on accepte leurs réglée,
Si on parle leur langage,
Si on accepte leur définition de « raisonnable »
Si on recherche leur approbation.
Nous avons déjà perdu.
La politique ne commence pas quand tout le monde est d’accord.
Elle commence lorsque celles et ceux qui n’étaient pas censés parler prennent la parole et refusent de se taire.
C’est reconnaître que, face à des classes dominantes organisées et stratégiques, la modération permanente n’est pas une vertu, mais une défaite anticipée.
Autrement dit : si nous voulons réellement changer le monde, il ne suffira pas d’avoir raison.
Il faudra s’organiser pour gagner.
C’est précisément pour cela qu’il devient urgent de sortir de cette fiction du consensus.
Refuser de « se calmer », ce n’est pas être immature.
C’est peut-être, au contraire, commencer à faire de la politique pour de vrai.
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