Édition du 27 septembre 2022

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Monde du travail et syndicalisme

Au sujet de la guerre en Ukraine : Pas d'amour pour Poutine, pas d'armes pour les nazis

La Russie de Vladimir Poutine est motivée par des ambitions impérialistes et mérite à juste titre d’être condamnée pour son agression militaire contre l’Ukraine. Ce n’est pas une guerre d’idéologie pour Poutine. La Russie n’est plus l’Union soviétique, mais plutôt un État capitaliste autoritaire où seuls Poutine et les oligarques exercent le pouvoir. En un mot, c’est une guerre d’empire.

David Van Deusen est président de l’AFL-CIO de Vermont

24 mars 2022 | Counterpunch lhttps://www.counterpunch.org/2022/03/24/concerning-the-war-in-ukraine-no-love-for-putin-no-guns-for-nazis/

La mort et la destruction que nous voyons pleuvoir sur le peuple ukrainien aujourd’hui sont épouvantables et nous, en tant qu’Américain.e.s, avons raison de ressentir de la sympathie et de la répulsion, comme beaucoup d’entre nous les avons ressenties lorsque notre propre président George W. Bush a choisi, sans provocation, d’envahir et d’occuper le lointain Irak. Ou lorsque le président Richard Nixon a intensifié la guerre au Vietnam et a choisi de mener une campagne de bombardements massifs à l’autre bout du monde contre le Cambodge. Et tout comme les Américain.e.s ont protesté contre ces guerres injustes, nous, en Occident, devons honorer et respecter ces Russes qui sont descendu.e.s dans la rue pour exprimer leur résistance au massacre organisé.

La douleur que ressentent actuellement les Ukrainien.ne.s est, sans aucun doute, immense. La guerre est terrible et nous avons raison de compatir, tout comme nous devrions ressentir la même chose pour le peuple yéménite alors qu’il subit des bombardements aveugles aux mains de l’Arabie saoudite. Et ici, nous aurions également raison de rejeter la récente invasion et occupation turques du nord du Rojava (Syrie), la brutale occupation israélienne de cinquante ans de la Palestine, et l’occupation britannique de l’Irlande depuis 800 ans.

Mais bien sûr, la Turquie et la Grande-Bretagne sont des pays de l’OTAN, et Israël et l’Arabie saoudite sont des alliés. Donc, pour ceux et celles qui sont au pouvoir aux E-U, les sanctions ne sont jamais sur la table, sans parler de l’armement des Palestinien.ne.s ou de l’IRA.

Mais puisque notre gouvernement n’agit pas avec justice envers un peuple, nous ne devons pas tolérer qu’il dicte l’échec à un autre. Ainsi, la question devient : les États-Unis et l’OTAN devraient-ils armer les Ukrainiens ? Et les travailleurs et les travailleuses américain.e.s, les membres de syndicats, devraient-ils et elles soutenir la livraison d’armes ? S’il ne s’agissait que d’une question de bien contre le mal ou d’un État faible contre une puissance régionale, je me risquerais à dire que la réponse serait « oui ». Cependant, il y a d’autres vérités sombres en jeu ici, qui devraient nous faire réfléchir.

Alors que les États-Unis et l’OTAN préféreraient ne pas en parler, l’Ukraine a en fait un sérieux problème nazi. Au lendemain du soulèvement d’Euromaidan, soutenu par les États-Unis en 2014, - et dans lequel des éléments fascistes ont joué un rôle de premier plan —, le premier gouvernement post-révolution n’a pas tardé à installer un certain nombre de nazis et de fascistes des partis Svoboda et du Secteur droit à de hautes fonctions, y compris aux postes de vice-Premier ministre (Oleksandr Sych de Svoboda), secrétaire du Conseil ukrainien de la sécurité nationale et de la défense (Andriy Parubiy de Svoboda), sous-secrétaire à la Sécurité nationale (Dmytro Yaroche du Secteur droit), ministre de l’Écologie et de l’Agriculture (Andriy Mokhnyk de Svoboda), procureur général (Oleh Makhnitsky de Svoboda) et ministre de l’Intérieur (Arsen Avakov – non pas membre d’un parti fasciste, mais sympathisant nationaliste nazi qui, en tant que Ministre de l’intérieur, allait devenir le patron d’Azov).

Après la mise en place de ce gouvernement, et alors que les combats éclataient dans les régions russophones orientales, un certain nombre de milices nazies et fascistes se sont développées par rapport à la menace russe perçue. La première d’entre elles était le bataillon Azov à orientation nazie, qui s’est fait connaître lorsqu’il a repris la ville russophone de Marioupol aux séparatistes. Avec le patronage d’Avakov (qui resterait en fonction jusqu’en 2021) et avec le soutien d’autres fascistes servant dans le gouvernement national, Azov a été officiellement incorporé en 2014 dans les forces armées ukrainiennes.

Le bataillon Azov combat actuellement les Russes dans le sud de l’Ukraine et est au cœur de la défense ukrainienne de Marioupol. Je ne les appelle pas des nazis parce que je veux signaler qu’ils sont de mauvaises personnes (ce qu’ils sont), mais plutôt parce que ce sont de vrais nazis. Leur fondateur et dirigeant, Andriy Biletsky, a déclaré sans vergogne que la mission de l’Ukraine est de « mener les races blanches du monde dans une croisade finale... contre les Untermenschen [sous-humains] dirigés par les sémites. » Azov, qui arbore un emblème SS comme drapeau de bataille, a également proclamé que son intention était de nettoyer l’Europe des immigrés et des homosexuels. Ce groupe nazi dangereux n’est pas seulement actif dans le sud, mais participe également à la défense de la capitale, Kiev. Au moment où nous parlons, ils sont également en train de mettre en place trois autres bataillons dans toute l’Ukraine.

Depuis 2014, sous plusieurs présidents (dont Zelensky), l’Ukraine a non seulement armé le bataillon Azov, mais a également financé ses activités, notamment le fonctionnement de camps d’été de type jeunesse hitlérienne et de programmes « éducatifs » conformes à leur idéologie nazie. Actuellement, le bataillon Azov recrute activement des nazis, des fascistes et des nationalistes blancs d’Europe et d’Amérique du Nord pour rejoindre leurs rangs en Ukraine en tant que combattants armés motivés par une idéologie.

Le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme (OCHA) a publié un rapport sur le bataillon Azov en 2016, dans lequel il affirme qu’Azov s’est rendu coupable d’avoir torturé et violé des civils dans les zones où il est opérationnel. Et en 2019, quarante membres du Congrès des États-Unis ont cherché en vain à faire inscrire Azov sur la liste des organisations terroristes étrangères. Mais encore une fois, ce n’est pas un groupe hors-la-loi marginal en Ukraine. Ils sont une unité entièrement incorporée au sein des forces armées officielles. En fait, depuis la mort du dictateur espagnol Francisco Franco en 1975, ils sont la seule unité militaire ouvertement nazie ou fasciste au monde à être intentionnellement intégrée dans l’armée officielle d’un pays.

En outre, la Milice nationale, une organisation paramilitaire alliée à Azov, opère depuis quelques années dans toute l’Ukraine, y compris à Kiev, comme une sorte de groupe d’autodéfense fasciste. Travaillant souvent en coordination avec la police locale, la milice nationale a cherché à faire avancer son idéologie d’extrême droite tout en diffusant sa version de la justice par le recours à la violence. Publiquement, ils affirment que leur mission est de rétablir l’ordre dans le pays. En réalité, leurs activités ont inclus des attaques contre les communautés rommes et LGBTQ. En 2018, dans des scènes rappelant l’Italie des années 1920 ou l’Allemagne des années 1930, un millier de leurs membres ont défilé en formation à travers la capitale, Kiev, dans une démonstration de force. Et eux, avec Azov, sont loin d’être les seuls groupes fascistes violents opérant en Ukraine au cours de la dernière décennie ; Hache démocratique et la branche armée de Secteur droit n’étant que deux parmi tant d’autres.

Si cela ne suffisait pas, au cours des dix dernières années, l’Ukraine a dédié des centaines de statues, de monuments commémoratifs, de plaques et de noms de rues à Stepan Bandera et à d’autres collaborateurs nazis de la Seconde Guerre mondiale qui ont joué un rôle direct dans le meurtre de milliers d’Ukrainien.ne.s, de Juifs et de Juives et d’autres minorités ethniques dans les années 1940. Un quart de tous les Juifs, de toutes les Juives assassiné.e.s pendant l’holocauste (1,5 million) venaient d’Ukraine. L’hommage public aux meurtriers de masse serait inconcevable d’un point de vue moral ou politique, si ce n’était malheureusement pas la réalité en Ukraine au cours de la dernière décennie.

Le gouvernement russe et Poutine, bien qu’ils soient eux-mêmes de droite et qu’ils ne soient pas des amis de la classe ouvrière, ont fait grand cas de ce problème nazi dans leur propagande justifiant la guerre. Ils ont exagéré ces faits et sont allés jusqu’à prétendre que l’Ukraine est un État nazi. L’Ukraine ne l’est pas. Le président ukrainien, Volodymyr Zelenskyy, est juif. Et la politique générale du Parlement ukrainien est de nature droitière/néolibérale, mais pas de caractère nazi. En 2014, par exemple, Svoboda et Secteur droit (tous deux partis fascistes/nazis) réunis n’ont obtenu que 6,51 % des voix (ne remportant ainsi que six sièges à la Verkhovna Rada). En 2019, les partis fascistes dirigés par Svoboda n’ont obtenu que 2,15% des voix (et n’ont remporté aucun siège). À partir de 2022, Svoboda et Secteur droit n’occupent plus de postes de direction au sein du gouvernement national ukrainien (comme ils l’ont fait dans la période post-Euromaïdan).

Mais le succès électoral n’est pas la seule mesure du pouvoir dans une société. La défaite fasciste aux élections de 2019 ne diminue en rien le fait que l’État ukrainien fournit actuellement un soutien, des armes, un financement et une légitimité aux dangereuses organisations nazies.

Rien ne peut non plus nier la réalité que le gouvernement de Zelensky a interdit les partis d’opposition de gauche dans tout le pays, y compris l’Opposition de gauche, l’Union des forces de gauche, le Parti socialiste progressiste d’Ukraine, le Parti socialiste d’Ukraine et le Parti socialiste. De plus, les gouvernements précédents avaient déjà interdit le Parti communiste des ouvriers et paysans ainsi que le Parti communiste d’Ukraine (qui, en 2002 encore, était le troisième plus grand parti du pays avec 64 sièges au parlement). Alors que Zelensky et ses partisans justifient ces mesures en affirmant que ces partis sont favorables à la Russie ou aux séparatistes russes (les russophones représentent 30 % de la population du pays), il est difficile de concilier les affirmations des gouvernements occidentaux selon lesquelles l’Ukraine aspire à être à une démocratie du type européen avec ses actions répressives à l’égard de son opposition interne.

L’État ukrainien a été gouverné par trois administrations différentes depuis 2014. Et à aucun moment le gouvernement au pouvoir n’a cherché à inverser activement le soutien de l’État aux nazis, tels qu’organisés dans Azov. Zelensky lui-même est en poste depuis 2019, et le bataillon Azov continue de croître et de recevoir le soutien de l’État et des armes. Étant donné que Zelensky a perdu des membres de sa famille dans l’holocauste, une telle inaction est au mieux déconcertante. Mais quelle que soit la façon dont nous arrivons au présent, la présence croissante des nazis en Ukraine est une sombre vérité qui ne devrait pas être négligée à la légère ou blanchie par ceux et celles qui souhaitent raconter une histoire plus simple. Les gouvernements et les personnes au pouvoir doivent répondre des décisions qu’ils et elles prennent.

Au fur et à mesure de l’avancée des troupes russes, la résistance ukrainienne à cette agression semble s’être généralisée, atteignant toutes les sphères sociales. Des rapports ont circulé récemment selon lesquels des milices de gauche et anarchistes se sont également formées pour défendre leur nation contre l’assaut impérialiste. Et certainement, la grande majorité des Ukrainien.ne.s ne sont ni nazi.e.s ni fascistes. Par conséquent, ils et elles ont raison de se défendre avec les armes fournies par l’Occident.

Mais soyons honnêtes et ne prétendons pas que ce sont Nestor Makhno (dirigeant anarchiste pendant la guerre civile de 1918-21) et sa cavalerie qui chevauchent pour faire face à la menace russe. Au contraire, dans l’état actuel des choses, chaque fusil ou roquette envoyé par les États-Unis et l’OTAN risque de tomber entre les mains des nazis. Pourtant, sans nos canons, la Russie prévaudra plus rapidement dans leur conquête.
Alors que faire ?
Les États-Unis et l’OTAN doivent exiger que le gouvernement ukrainien coupe immédiatement tous ses liens officiels avec Azov et le démantèle de force. Le gouvernement ukrainien doit également s’engager à retenir les armes de tous les groupes nazis ou fascistes actifs à l’intérieur de ses frontières. Il doit en outre accepter de prendre des mesures permettant de vérifier que ces conditions sont remplies.
Alors que cet effort se heurterait inévitablement à la résistance de l’administration Zelensky (car elle prétendra qu’elle a besoin de ces forces d’extrême droite sur les lignes de front), sa dépendance à l’égard des armes occidentales ne lui laisse pas la latitude de résister à de telles demandes faites avec vigueur, si de telles conditions étaient imposées.
L’Occident doit également fournir une aide humanitaire massive et un libre passage aux réfugié.e.s non fascistes cherchant à échapper au conflit, ainsi qu’à l’annulation de toutes les dettes du FMI et de la Banque mondiale (et des exigences d’austérité qui y sont associées) afin de ne pas aggraver les conditions dans lesquelles le fascisme peut prospérer.
Les États-Unis et l’OTAN peuvent également aider à désamorcer les tensions mondiales en s’engageant publiquement à ne plus étendre l’OTAN dans les anciens territoires soviétiques. (Historiquement, l’OTAN a ses propres intérêts impérialistes qui ont déstabilisé les relations internationales).

De plus, au fur et à mesure que les circonstances se présentent, le mouvement syndical devrait chercher à fournir un soutien matériel et politique aux formations armées de gauche qui se forment dans le cadre de la résistance (et un soutien moral aux Russes qui continuent de protester contre la guerre). Cela contribuera à rétablir un rapport de force favorable en interne dans la période d’après-guerre.

Et reconnaissant que la Russie est une puissance nucléaire, les États-Unis et l’OTAN ne devraient en aucun cas chercher à imposer une zone d’exclusion aérienne. Un tel acte équivaudrait au début d’une guerre aérienne avec la Russie, risquant ainsi la troisième guerre mondiale.

L’ennemi de votre ennemi n’est pas toujours votre ami. N’oublions pas notre expérience d’armement des moudjahidines en Afghanistan pendant l’occupation soviétique, la montée d’Al-Qaïda et les horreurs du 11 septembre 2001 qui ont suivi. Par conséquent, nettoyons nos yeux des larmes justifiables pour le peuple ukrainien et nettoyons l’air du brouillard de la guerre, afin qu’ensemble nous puissions juger ce moment historique avec des sens plus sombres et ne pas armer, entraîner et soutenir par inadvertance les prochains terroristes de droite à sortir d’une zone de conflit.
Bref, n’offrons pas d’amour à Poutine et pas d’armes aux nazis.

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