Édition du 29 novembre 2022

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États-Unis

Aux États-Unis, une banalisation inquiétante des propos sur la guerre civile

Alors que les élections de mi-mandat approchent, des candidats et des élus multiplient les propos qui sonnent comme de véritables appels aux armes. Cette normalisation est dangereuse, dans un pays qui détient le record mondial d’armes à feu par habitant et de tueries de masse. La chronique de Maya Kandel.

30 octobre 2022 | tiré de mediapart.fr

À dix jours des midterms, l’état de la démocratie américaine préoccupe les électeurs : 71 % pensent que la démocratie est menacée – mais 7 % seulement en font une priorité. L’an dernier, l’organisation Freedom House mettait pour la première fois les États-Unis dans la liste des pays qui font face à une crise aiguë de leur démocratie.

En cause, le refus de Donald Trump de reconnaître sa défaite, ses mensonges sur les « fraudes et l’élection volée », et bien sûr la tentative de renverser les résultats et empêcher la passation du pouvoir à Joe Biden par l’assaut du Capitole le 6 janvier 2021, au moment de la certification de l’élection par le Congrès.

Cette évolution antidémocratique de l’un des deux principaux partis politiques américains s’est amplifiée depuis le départ de Trump de la Maison-Blanche, sur de nombreux fronts : les tentatives dans de nombreux États de restreindre l’accès au vote, la majorité de candidats antidémocratiques républicains à de nombreux échelons du pouvoir, local ou fédéral, le tout sur fond de radicalisation et d’augmentation continue de la violence politique.

Une violence politique en hausse

Cet été, le New York Times faisait sa une sur l’explosion des références à une nouvelle guerre civile après le raid du FBI sur Mar-a-Lago (il s’agissait de récupérer des documents secret défense conservés par Trump) : + 3 000 % de mentions sur Twitter en quelques heures, et plus encore dans les réseaux de la bulle d’extrême droite, Gab, Parler, et le réseau de Trump, Truth Social. Avec une particularité : la prévalence de commentaires appelant de leurs vœux cette violence, vue comme une résistance légitime contre le FBI et le gouvernement fédéral accusés de persécuter l’ancien président.

On avait déjà vu une inflation des discussions, colloques, articles et livres consacrés au sujet. Mais la conversation s’est désormais étendue au grand public. Ce n’est pas une métaphore : des candidats (Doug Mastriano) et des élus (Marjorie Taylor Greene) multiplient les propos qui sonnent comme de véritables appels aux armes. Cette normalisation est dangereuse, dans un pays qui détient le record mondial d’armes à feu par habitant et de tueries de masse.

Les enquêtes et auditions de la commission du Congrès sur le 6 janvier avaient déjà montré cette prévalence chez de nombreux participants à l’assaut, en particulier du côté des milices qui s’y préparaient dès avant l’élection 2020 : Stewart Rhodes, fondateur de la milice des Oath Keepers aujourd’hui accusé de sédition – un chef d’inculpation rare et passible de vingt ans de prison – avait envoyé à ses membres deux jours avant l’élection ce message : « Nous ne parviendrons pas à notre but sans une guerre civile. »

Trump bien sûr était adepte des messages encourageant la violence, comme en 2020 quand il avait appelé sur Twitter à « libérer le Michigan » des diktats de la gouverneure démocrate Gretchen Whitmer, en l’occurrence sur le covid. Deux semaines plus tard, des miliciens armés occupaient le Capitole de l’État. Peu après, le FBI déjouait un complot visant à l’enlever et à l’assassiner.

13 millions d’Américains pensent que l’utilisation de la force est justifiée pour remettre Trump à la présidence

Le même Trump déclarait le 6 janvier 2021, juste avant l’assaut sur le Capitole : « Si vous ne vous battez pas jusqu’à la mort, vous n’aurez plus de pays. » On se souvient aussi de son « Tenez-vous prêts » adressé aux miliciens des Proud Boys pendant son débat présidentiel avec Biden, quand ce dernier lui avait demandé de condamner les groupes extrémistes violents. Aucune ambivalence dans ce propos, le sens est très clair pour ces groupes dont les interactions sont nombreuses avec des candidats et même des élus républicains actuels.

Aujourd’hui la violence politique est en augmentation aux États-Unis : les atteintes ont doublé pour les élus du Congrès, et concernent aussi les professionnels de santé, les administrateurs scolaires, les assesseurs électoraux, les universitaires. Robert Pape, professeur à l’université deChicago chargé du Chicago Project on Violence and Threats, a conduit plusieurs études précises sur les participants à l’assaut du 6 janvier, et plus généralement sur les auteurs de violences politiques. Ses résultats montrent que 13 millions d’Américains pensent que l’utilisation de la force est justifiée pour remettre Trump à la présidence ; 25 millions supplémentaires sont « ambivalents » ; sur 331 millions d’habitants, ce n’est pas négligeable.

La menace est d’ailleurs prise très au sérieux au sommet de l’État. En 2020 déjà, le FBI avait déclaré le terrorisme intérieur menace prioritaire, en amont de l’élection. L’administration Biden a publié dès ses premiers mois une « stratégie nationale contre le terrorisme intérieur » (National Strategy for Countering Domestic Terrorism), une première pour les États-Unis.

En février 2021, le secrétaire à la Sécurité intérieure, Alejandro Mayorkas, déclarait le terrorisme intérieur priorité nationale et demandait un rapport, publié en 2022. Il dresse un constat alarmant du risque terroriste intérieur, « en raison des développements sociaux et politiques, comme les récits de fraude dans la dernière élection générale, le pouvoir d’entraînement de l’assaut violent contre le Congrès, les conditions liées à la pandémie de covid, et les théories complotistes promouvant la violence ». Il conclut que « ces éléments vont de manière presque certaine conduire les extrémistes violents nationaux à conduire de nouveaux actes violents cette année ».

Il faut rappeler que les États-Unis sont aussi le pays des milices, qui connaissent un nouvel essor depuis une dizaine d’années, à la fois numériquement et qualitativement. Le Southern Poverty Law Center, une organisation indépendante, comptabilise aujourd’hui 169 groupes militaires privés, qui opèrent hors de tout contrôle ou autorité du gouvernement fédéral.

Le mouvement avait déjà pris de l’ampleur dans les années 1990, mais c’est surtout avec l’élection d’Obama et la démobilisation des guerres de Bush à partir des années 2010 que de nouvelles milices apparaissent, avec des motivations politiques et un recrutement actif et ciblé de militaires de retour d’Irak ou d’Afghanistan (lire cet entretien croisé avec Romain Huret).

La radicalisation politique américaine

Lilliana Mason, politologue à l’université Johns-Hopkins et déjà autrice du génial Uncivil Agreement (dont nous parlions ici), a publié avec Nathan Kalmoe un nouveau livre cet été sur la radicalisation politique américaine. Les auteurs s’intéressent au radicalisme politique sous plusieurs formes : soutien à la violence partisane, dénigrement pouvant aller jusqu’à la déshumanisation de l’adversaire, rejet des résultats électoraux, attitudes antidémocratiques en général.

Avec une approche très quantitative et des études qui s’étendent de 2017 à 2021 (ce document détaille leurs méthodes et résultats), ils identifient la nature, les déterminants et l’ampleur de la radicalisation et de la participation à des actes de violence politique, identifiant au passage le facteur le plus prédictif : l’hostilité et la violence sexistes. Ces résultats recoupent ceux de Robert Pape déjà évoqués sur les participants à l’assaut du Capitole.

Le livre illustre l’accélération de la radicalisation sous Trump, et l’augmentation des actes de violence politique, qui « pourraient être le prélude à quelque chose de bien pire, si ces tendances se maintiennent, en particulier parmi les républicains, dont l’emprise politique est de plus en plus menacée par la démocratie » et par la démographie. En conclusion, ils s’inquiètent non seulement de cette violence, mais « plus encore des efforts par des moyens légaux pour réduire l’accès au vote et la souveraineté populaire ». Comme dans d’autres pays, les périodes électorales sont considérées comme les plus à risque.

Autre apport important du livre, le rôle des partis politiques. Les leaders politiques sont censés présenter des options politiques aux citoyens et condamner la violence. Or le parti républicain depuis Trump et l’élection de 2020n’a même plus de programme, et ses candidats et élus sont de plus en plus nombreux à accepter, voire à glorifier la violence politique. Le seul objectif est la défaite des démocrates, et la majorité des messages relaient des invectives et des menaces, des théories du complot et des mensonges avérés. Ce rejet de la réalité est particulièrement préoccupant ; il est la marque du parti républicain contemporain.

La commission d’enquête du Congrès sur le 6 janvier l’a illustré. L’exercice est une tradition bipartisane américaine, qui a produit d’excellents rapports dans l’histoire du pays, comme ceux des commissions Pike et Church sur les activités illégales de la CIA dans les années 1970, ou celui sur les attentats du 11 septembre 2001. Cette fois, signe des temps, seuls deux élus républicains, Adam Kinzinger et Liz Cheney, ont accepté d’y participer. Ils ont été ostracisés par leurs collègues républicains et purgés du parti : le premier a vu sa circonscription tout bonnement supprimée et ne se représente pas en 2022 ; quant à Cheney, elle a perdu contre son adversaire trumpiste lors des primaires cet été.

Chez les républicains, les seuls à défendre la vérité des faits et à oser contester Trump sont soit à la retraite, soit sur le départ – soit Mitt Romney, sénateur de l’Utah avec ses électeurs mormons.

Les États-Unis ont évidemment déjà connu des épisodes de contestation politique violente, dans les années 1920 ou les années 1960. Mais la violence était alors condamnée par le leadership des partis dominants, et, surtout, les divisions ne recoupaient pas exactement la division partisane. Il n’y a qu’un précédent historique, au milieu du XIXe siècle : il avait débouché sur la guerre civile (1861-1865, guerre de Sécession), la plus meurtrière des guerres de l’histoire américaine.
Comment les guerres civiles commencent et les démocraties meurent

Barbara Walter est une politologue américaine, professeure à l’université de Californie à San Diego, et autrice en 2022 de Comment les guerres civiles commencent. Spécialiste de l’extrémisme politique et des guerres civiles, elle a participé à la Political Instability Task Force, un groupe de travail mis en place par la CIA en 1994, réunissant chercheurs et experts des conflits armés, qui a élaboré une analyse systématique des conditions et paramètres qui favorisent le basculement d’un pays dans une guerre civile.

Walter applique aux États-Unis cette grille de lecture établie à partir de dizaines de cas de guerres civiles dans le monde et met en évidence dans son pays les deux variables les plus prédictives : régression démocratique et redéfinition partisane, où l’idéologie est remplacée par l’identité.

Quand on pense guerre civile aux États-Unis, on pense à la guerre de Sécession. Mais bien sûr une guerre civile aujourd’hui serait tout à fait différente. Utilisant là aussi les travaux de la CIA, Walter détaille les différentes phases pré-insurrectionnelles, et conclut que les États-Unis sont déjà dans la deuxième phase, caractérisée par la multiplication de groupes militarisés qui s’entraînent et recrutent, en particulier chez les anciens militaires (nombreux dans un pays en guerre depuis vingt ans), et qui, pour certains, sont déjà passés à l’action : « Il y a déjà de nombreuses organisations armées d’extrême droite aux Etats-Unis ; elles se préparent à une guerre. »

Parmi les participants à l’assaut du Capitole le 6 janvier, au milieu des Américains des classes moyennes, entrepreneurs, policiers, architectes,il y avait aussi de nombreux membres de ces nouvelles milices, en particulier les Oath Keepers (dont le leader est en prison pour sédition) et les Proud Boys (à qui Trump avait demandé de se « tenir prêts »).

Aujourd’hui, je considère le parti républicain comme une force antidémocratique.
Steven Levitsky, coauteur du livre « La mort des démocraties »

Il est révélateur de voir de plus en plus de spécialistes des conflits armés, comme sur le forum de discussion fermé des membres de la publication War on the Rocks, dérouler des scénarios de nouvelle guerre civile américaine, qui pourrait ressembler au basculement de l’Irlande du Nord dans la violence à la fin des années 1960, avec des « heurts et conflits de basse intensité » – qui se multiplient ces dernières années aux États-Unis.

Comme eux, Walter s’inquiète de l’augmentation des actes et du soutien à la violence politique, qui a doublé cette dernière décennie. Elle aussi voit les périodes électorales comme les plus à risque, en particulier si les résultats sont serrés, ou si les premiers retours indiquent de bons scores républicains, avant la comptabilisation des votes par correspondance – un scénario à nouveau attendu en 2022, comme en 2020, car les républicains sont encouragés à voter en personne le jour J plutôt que par correspondance avant, choix des démocrates.

Le trumpisme et le parti républicain sont de plus en plus définis par ce mensonge des élections volées, et son corollaire, le refus d’accepter les résultats électoraux en cas de défaite : une tendance lancée par Trump en 2016 déjà, et bien sûr en 2020, reprise aujourd’hui par Kari Lake en Arizona, par de nombreux républicains dans les États les plus décisifs, et bien sûr toujours par Tucker Carlson sur Fox News, dans l’émission la plus regardée du pays.

Steven Levitsky, qui avait écrit en 2017 avec Daniel Ziblatt le livre La mort des démocraties, alors qualifié d’alarmiste, explique aujourd’hui : « Nous n’avions pas anticipé la trumpisation rapide et totale du parti républicain. Aujourd’hui, je considère le parti républicain comme une force antidémocratique ». Il ajoute : « D’un point de vue comparatiste, il est vraiment troublant de constater les réactions, ou l’absence de réactions, d’un des deux grands partis aux actes de violence politique. Si l’on regarde les régressions démocratiques en Europe dans les années 1920 et 30, en Amérique du Sud dans les années 1960-70, elles ont toujours été précédées, sans exception, de périodes où la violence paramilitaire était tolérée, justifiée, parfois même encouragée par un ou plusieurs partis politiques traditionnels. »

C’est bien cette combinaison dangereuse de violence politique, d’un parti complice et de mensonge généralisé que l’on observe aujourd’hui aux États-Unis. Le sénateur Mitch McConnell, leader républicain du Sénat, déclarait au Congrès le 19 janvier 2021 au sujet de l’assaut du 6 janvier : « La foule a été nourrie de mensonges provoqués par le président. »

Mais les mensonges ont continué, et la journée du 6 janvier a été « réécrite » très rapidement par les républicains, McConnell compris, et leurs alliés médiatiques. Avec succès : alors que la majorité du pays, y compris côté républicain, était choquée et condamnait la violence du 6 janvier dans les jours suivants, une version réécrite (et fausse) s’est très vite imposée, alors même qu’elle est démentie par les innombrables vidéos de l’événement.

Tucker Carlson a même produit une « série documentaire » (sic), pour expliquer que d’honorables citoyens avaient simplement participé à une manifestation légale qui avait dégénéré en raison des provocations du FBI et d’agents infiltrés « antifa ». Leur but ? créer un prétexte pour déclencher une « guerre intérieure » et emprisonner les républicains comme « prisonniers politiques ». Les vidéos des auditions de la commission du 6 janvier, tout comme les reportages sur le moment, montrent évidemment toute autre chose (les faits, la réalité) – auditions que Fox News, seule des grands médias, a choisi de ne pas diffuser.

Ce déni de réalité, l’absence d’un accord minimal sur les faits, rend toute discussion impossible, sans parler de compromis. La pandémie de covid a joué un rôle d’accélérateur, s’ajoutant à la présidence Trump, qui a gouverné en dressant les Américains les uns contre les autres. Cette perte du collectif est un terreau fertile pour la radicalisation et la violence politiques, qui s’ajoute à la « grande divergence » entre États et à la désunion politique en cours.
Maya Kandel

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