Édition du 16 juin 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Marche des peuples pour le climat

Balbutiements d'une mobilisation mondiale

Des centaines de milliers de personnes devaient manifester ce dimanche dans 136 pays lors d’une "marche pour le climat". Alors que les négociations internationales reprennent, comment créer un vaste mouvement populaire sans renoncer à critiquer le système ?

21 SEPTEMBRE 2014 | tiré de mediapart.fr

Tout est parti d’une date : le 21 septembre, à New York, « la marche des peuples pour le climat ». Deux jours avant une rencontre de chefs d’État sur le changement climatique, la première depuis le sommet de Copenhague en 2009, convoquée par le secrétaire général de l’Onu Ban Ki Moon, des centaines de milliers de personnes sont appelées à venir marcher pour « tout changer ». Parmi les instigateurs, on trouve 350, qui mobilise contre le projet d’oléoduc Keystone XL, une des grandes luttes écologistes actuelles aux États-Unis. Mais aussi Avaaz, le mouvement citoyen en ligne, qui excelle dans la communication virale. Les mots d’ordre sont délibérément flous : « Pour la justice environnementale et l’égalité. » L’accent est mis sur l’importance supposée de l’événement : « La plus grande marche pour le climat de l’Histoire. »

Au même moment se tient aussi à New York un forum pour le climat aux revendications plus précises et clairement plus contestataires : en finir avec les carburants fossiles, changer le système, obtenir des emplois durables. Slogan : « Pour les gens, la planète et la paix, avant les profits. » Cible : les « vrais responsables », les multinationales polluantes et leurs banques, les responsables politiques trop inertes.

Depuis le début de l’année, le mot d’ordre de la marche new-yorkaise s’est élargi, plusieurs millions de dollars ont été levés, la mobilisation s’est internationalisée et le slogan est devenu encore plus consensuel : « Marchons pour le climat. » L’affiche officielle représente une petite fille arborant un cœur vert dessiné autour de son œil droit. À première vue, on croirait une pub pour un parc d’attractions ou un film pour enfants. L’autocollant ne représente plus qu’un gros cœur vert et la date du 21 septembre. Ce pourrait aussi bien être une pub de l’office de tourisme de la capitale. Le message s’est dépolitisé. Au point que pour le journal de gauche américain Counterpunch, la marche pour le climat est devenue « une campagne publicitaire ». La journaliste d’investigation Cory Morningstar, qui a enquêté sur les liens entre Avaaz et le monde des affaires, met en garde ses lecteurs : cette manifestation « ne changera rien du tout ».

Près de 100 000 personnes sont tout de même attendues à New York dimanche, dont le secrétaire national de l’Onu lui-même. Alors qu’« il promeut, ou encourage, toute une série de fausses solutions face aux dérèglements climatiques et qu’il a fortement contribué, depuis sa prise de fonctions, à ce que le secteur privé et les multinationales occupent toujours plus de place dans les divers programmes et instances de l’ONU », remarque Maxime Combes d’Attac France. Les participations de Leonardo di Caprio, Brad Pitt ou Natalie Portman sont annoncées à New York et claironnées, en bonnes prises de guerre médiatique. À Paris, ce sont les comédiens Mélanie Laurent, Omar Sy et le cinéaste Mathieu Kassovitz qui jouent ce rôle d’étendards grand public pour la manifestation qui doit se tenir ce dimanche à partir de 14 heures, place de la République.

Au total, on attendrait 400 000 participants dimanche 21 septembre dans le monde, avec plus de 2 500 défilés dans 136 pays. Si ces chiffres se confirment, ce serait la plus grosse mobilisation à ce jour contre le dérèglement climatique. Lundi 22 à New York, des activistes (parmi lesquels des militants d’Occupy, la journaliste Naomi Klein, l’auteure et activiste Rebecca Solnit) veulent « inonder Wall Street » pour arrêter le capitalisme et la crise climatique. Venir habillé de bleu, comme l’océan. Les Yes Men promettent une beach party à l’issue du sit-in. Prévoir aussi un maillot de bain.

Depuis les premiers rapports du Groupe d’experts intergouvernemental sur le climat (Giec), et la lente sensibilisation mondiale sur les enjeux du dérèglement climatique, aucun mouvement populaire de masse pour le climat n’a pu émerger. Des luttes éclatent contre des projets très émetteurs de gaz à effet de serre : les gaz de schiste, l’aéroport Notre-Dame-des-Landes, l’oléoduc Keystone XL, des autoroutes. Mais jusqu’ici, les manifestations contre l’inaction face au réchauffement global n’ont jamais attiré beaucoup de monde.

Après l’échec du sommet de Copenhague et l’absence de suite aux rencontres de Cochabamba en 2010, le mouvement pour la justice climatique s’est plus ou moins disloqué. Les grandes ONG environnementales internationales n’ont pas investi dans la création de réseaux militants. En France, seule l’association Bizi, née au pays basque, organise régulièrement actions de résistance et manifestations plus grand public, comme les villages des alternatives Alternatiba qu’elle appelle à développer un peu partout. Pour la première fois ce samedi en banlieue parisienne, une manifestation à Gonesse contre le projet Europa City d’Auchan a rallié entre 250 et 300 personnes.

"Mettre la question des lobbies sur la table"

À l’approche du sommet Paris Climat 2015 en décembre de l’année prochaine, échéance du premier accord international depuis l’expiration du protocole de Kyoto, ce moment de mobilisation de masse est-il venu ? L’épuisement de la social-démocratie, l’échec des politiques d’austérité et l’incapacité des politiques gouvernementales à renouer avec la croissance créent-ils un nouveau contexte de mobilisation sociale ? C’est ce que veulent croire les têtes de réseau du mouvement climatique.

Nicolas Hulot, toujours envoyé spécial du président de la République pour la protection de la planète, déclare samedi dans Le Parisien : « Cette marche doit être le début d’une nouvelle mobilisation (…), le message est clair : osez changer de modèle économique. » Pour Marie Yared, d’Avaaz en France : « On attend des points de non-retour. » Leur pétition pour qu’en 2050, toutes les énergies utilisées dans le monde soient renouvelables, a recueilli deux millions de signatures. « Ce qui mobilise la société civile, c’est demander que la France promeuve un agenda des solutions », analyse Alix Mazounie du Réseau action climat, à près d’un an de la conférence Paris Climat 2015.

Comment développer un mouvement de masse sans renoncer à la critique du système ? Les activistes du climat furent près de 200 à se réunir à Paris fin août pour gamberger sur leur stratégie politique. Contrairement à ce qui s’était passé en 2009, ils souhaitent se présenter en front uni face à l’Onu, aux États et aux multinationales, des plus modérés aux (presque) plus radicaux d’entre eux. Les idées de campagne contre les compagnies pétrolières et leurs banques, pour l’interdiction des subventions fossiles, contre les marchés de carbone fleurissent, plus spécifiques et plus conflictuelles que l’appel général à protéger le climat.

En France, une large coalition a vu le jour pour se préparer au sommet parisien de 2015, la « Cop 21 », à savoir la 21e conférence des parties de l’ONU, mêlant associations de plaidoyer et d’expertise (Rac, Oxfam, Greenpeace, Amis de la terre, France nature environnement) et organisations de mobilisation citoyenne (Attac, Crid, des syndicats). Elle fait suite à une action commune lors du sommet de Varsovie en 2013 : les ONG avaient claqué la porte de la conférence, pour dénoncer l’omniprésence des lobbies et la faible ambition des gouvernements.

« On a réussi à mettre la question des lobbies sur la table », défend Alex Mazounie du Rac. Pour Malika Peyraud des Amis de la Terre : « Tout ne se passe pas dans les négociations, mais il y a toujours des acquis à ne pas perdre et des batailles défensives à mener dans le cadre de la COP : contre la financiarisation de la nature, le nucléaire, ou l’agriculture soi-disant "intelligente". » Pour Greenpeace, Sébastien Blavier insiste : « Il faut remettre les négociations à leur place. Elles ne sont pas le bout de la vie. Le changement va aussi venir de la société. »

Indicateur peut-être du plus grand écho que suscite la crise climatique dans la société, des associations de lutte contre la pauvreté et pour la solidarité internationale s’impliquent dans la perspective de Paris Climat 2015 : la fondation Abbé Pierre, par le biais de la lutte contre la précarité énergétique, CCFD-Terre solidaire, Action contre la faim, mais aussi l’union syndicale Solidaires, ou encore la fédération luthérienne mondiale. Un sommet interreligieux sur les changements climatiques se tient juste avant la rencontre des chefs d’État, lui aussi à New York. Aux abords de Wall Street, pasteurs, sœurs et prêtres y croiseront peut-être quelques activistes en bikini et tuba. S’ils se mettent à causer efficacité énergétique et transports doux, ce sera peut-être le début de quelque chose.

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