Édition du 22 novembre 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Chili. Le gouvernement de Boric et la revanche des élites

Le gouvernement de Gabriel Boric a accompli huit mois au Chili. Il baigne dans un contexte de récession économique et de déception politique. Autrement dit, dans un des nombreux retournements de situation de ce pays, où les élites ont récupéré la capacité d’initiative qui leur avait été enlevée par les mobilisations populaires et le rêve d’une nouvelle constitution après l’explosion sociale de 2019.

Tiré de A l’Encontre
14 novembre 2022

Par Gustavo González (Santiago)

Gabriel Boric

Peut-être que d’ici le 11 décembre, neuf mois après la mise en place du gouvernement le 11 mars 2022, il y aura enfin un feu vert, grâce à un large accord politique, pour un nouveau processus constitutionnel, après celui qui a été contrecarré le 4 septembre, avec le plébiscite dans lequel 66% des électeurs et électrices ont rejeté le projet de la nouvelle loi fondamentale.

La vérité est qu’aujourd’hui,la question constitutionnelle ne semble pas être au centre des préoccupations des 19,8 millions de Chiliens et Chiliennes, frappés par une crise économique ayant une forte composante propre à des facteurs externes, bien qu’elle soit également nourrie par le contrecoup de mesures qui ont paradoxalement poussé à une forte croissance du produit intérieur brut (PIB) en 2021, pendant la pandémie.

Le Chili, habitué depuis des décennies à des taux d’inflation à un chiffre, inférieurs à 5%, a enregistré cette année, en fin octobre 2022, une hausse des prix à la consommation de 11,4%, avec des augmentations sans précédent de l’essence, du pain et des produits alimentaires de base.

La Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (CEPALC) prévoit que l’économie chilienne sera la seule de la région en récession en 2023, avec une baisse de -0,9% du PIB. En 2022, sa croissance se situera à 2,2%, soit inférieure à la moyenne régionale de 3,2%.

Ces chiffres constituent, à la fois, un contraste et une conséquence de la croissance record de 11,7% en 2021, lorsque, pour neutraliser l’impact de la pandémie du Covid-19, les citoyens et citoyennes ont été autorisés de retirer des fonds de Administradora de Fondos de Pensiones – les AFP : caisses de pension par capitalisation, avec gestion de comptes individuels – pour un total de 47 milliards de dollars.

Le gouvernement de droite précédent de Sebastián Piñera [dernière présidence : de mars 2018 à mars 2022] avait également distribué des allocations familiales pour un montant de 3 milliards de dollars supplémentaires. Cela revenait à une énorme injection de liquidités qui a stimulé la consommation interne et relancé la croissance de la production.

C’était « le pain pour aujourd’hui et la faim pour demain ». En effet, les retraits des AFP sont aujourd’hui rendus responsables de la pénurie de fonds d’investissement – ceux par les AFP – qui ont pourtant augmenté leurs bénéfices de 9,2% au troisième trimestre de cette année, même dans cette période critique.

La possibilité de retrait de l’argent des comptes individuels des AFP a été très populaire. Elle a empêché d’autres propositions visant à contrecarrer l’impact économique de la pandémie de progresser en 2021. Il s’agissait, en fait, de la création d’un impôt spécial sur les « super-riches ». Il aurait été prélevé sur les personnes dont la fortune dépasse cinq millions de dollars.

Ces retraits sont un « acte de justice », compte tenu du fait que depuis 1983 les AFP, liées aux groupes économiques, s’emparent des comptes de retraite des Chiliens, les administrent et offrent finalement aux retraité·e·s des pensions bien inférieures à la rémunération que ces groupes touchaient en tant qu’actifs.

Mais les retraits ont aussi créé l’illusion que les épargnants sont propriétaires des dépôts qu’ils effectuent dans les AFP. Et lorsque l’Assemblée constitutionnelle installée le 4 juillet 2021 a commencé à proposer un système de retraite solidaire et par répartition, la droite a lancé une campagne contre elle sous le slogan « Avec mon argent, NON ! ».

Le rejet de la nouvelle Constitution proposée s’est nourri de la question des retraites, de la remise en cause de la reconnaissance des peuples indigènes, des droits reproductifs des femmes, qualifiés de libéralisation de l’avortement, et d’autres questions, comme la création de parlements régionaux et la suppression du Sénat [dans lequel se concentrent, au-delà des réformes des dernières années, les forces conservatrices].

Le référendum du 4 septembre a également constitué une sorte de procès pour le gouvernement de Gabriel Boric et, par conséquent, une lourde défaite pour les deux coalitions qui soutenaient le mandataire âgé de 36 ans : d’une part, la coalition Apruebo-Dignidad composée du Frente Amplio et du Parti communiste, et, d’autre part, la coalition ayant pour nom Socialismo Democratico qui regroupe pour l’essentiel le Parti socialiste (PS) et Por la Democracia (PPD)

Ces partis – auxquels s’ajoutent la Démocratie chrétienne et le Parti radical, tous deux aujourd’hui en voie de fragmentation – ont constitué la base politique qui a rassemblé un vaste électorat indépendant, notamment parmi les jeunes. C’est ce qui a permis à Gabriel Boric de battre José Antonio Kast au second tour des élections présidentielles le 19 décembre 2021.

Il convient de rappeler que José Antonio Kast, du Parti républicain d’extrême droite, a pu compter, pour le second tour, sur l’appui de la coalition Chile Vamos, coalition qui s’est qualifiée de « centre droit », mais dont la colonne vertébrale est constituée de deux partis apparus au lendemain de la dictature d’Augusto Pinochet (1973-1990) : Unión Demócrata Independiente (UDI) et Renovación Nacional (RN).

Dès l’installation du gouvernement en mars, il était clair que le programme de changements profonds d’Apruebo-Dignidad, la coalition de Boric, ne disposait pas d’un soutien suffisant au sein du Congrès national législatif et bicaméral, où les élections législatives du 21 novembre 2021 avaient donné le premier signe d’un redressement des partis traditionnels de la droite.

Lors de cette élection, huit coalitions électorales – soit un total de 21 partis, plus deux partis indépendants – avaient élu des députés. Certains de ces partis affichaient des orientations idéologiques confuses, comme le soi-disant Partido de la Gente (du peuple), au profil populiste penchant vers la droite, qui a obtenu six des 155 députés en jeu.

En bref, dans les deux chambres [Chambre des députés dite « chambre basse », composée de 155 député·e·s ; le Sénat dit « chambre haute », composé actuellement de 50 sénateurs/sénatrices] existe une quasi-égalité entre les forces d’un mouvement dit progressiste, hétéroclite, et une droite qui comprend des conservateurs, des libéraux classiques et des secteurs d’extrême droite nostalgiques de la dictature de Pinochet.

Lors de l’élection parlementaire, les règles traditionnelles favorisant les partis ont été maintenues, contrairement aux élections de mai 2021 pour l’Assembée constituante au cours desquelles les 154 membres de cette Constituante ont été élus, avec une réglementation qui a facilité la présentation de candidatures indépendantes et la création de listes de candidats issus d’organisations sociales.

Dans ces différences réside la relance, sous la protection de ce système parlementaire, de la capacité de protagonisme politique des élites politiques. Elles étaient restées en arrière-plan depuis l’explosion sociale du 18 octobre 2019, cette explosion qui avait ouvert la voie au référendum [d’octobre 2020] visant à abroger la Constitution dictatoriale de 1980 et à produire une nouvelle charte fondamentale par le biais d’une Assemblée constituante, paritaire et représentative [partiellement] des peuples autochtones.

Ce processus ayant échoué, le Chili assiste aujourd’hui au spectacle de cette même élite politique qui, plus de deux mois après le référendum constitutionnel, est incapable de parvenir à un accord, dans le cadre du Parlement, pour rouvrir le processus constitutionnel. Cela était prévisible, étant donné la diversité des coalitions et des conceptions qui se sont coalisées pour le rejet de septembre 2022.

Le gouvernement de Gabriel Boric s’affronte donc à une multitude de défis, allant de la réponse à la crise économique à une redynamisation du processus constituant qui sauvegarde ses ancrages démocratiques.

Parallèlement, le gouvernement Boric devra continuer à faire face aux problèmes hérités du précédent gouvernement Piñera, tels que la crise migratoire dans le nord du pays [migrants venant, entre autres, du Venezuela] et la violence dans la région de l’Araucanía [où vivent les « populations de la terre », Mapuche] que Boric a précisément visitée lors de son huitième mois de présidence, dans le cadre d’un projet de dialogue avec les autorités locales et les dirigeants de la communauté mapuche.

En même temps, le gouvernement devra développer toute sa capacité de négociation au Congrès pour obtenir l’approbation de deux initiatives fondamentales : une réforme fiscale visant à augmenter les ressources pour les dépenses sociales et une réforme des retraites qui signifierait la fin partielle des AFP. (Article publié par Inter Press Service, le 11 novembre 2022 ; traduction rédaction A l’Encontre)

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Sections

redaction @ pressegauche.org

Québec (Québec) Canada

Presse-toi à gauche ! propose à tous ceux et celles qui aspirent à voir grandir l’influence de la gauche au Québec un espace régulier d’échange et de débat, d’interprétation et de lecture de l’actualité de gauche au Québec...