Édition du 21 juin 2022

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Amérique centrale et du sud

Chili. Le gouvernement de « gauche » de Boric envoie la police expulser des grévistes

Boric a été porté au pouvoir par les classes populaires. Mais à peine un mois après sa prise de fonction, l’ancien syndicaliste étudiant, multiplie les gages à la droite et envoie les mêmes carabiniers que sous Piñera, s’en prendre aux mobilisations des travailleurs.

Joachim Valente

mercredi 11 mai
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Depuis le 2 mai, dans la région de Biobío, les travailleurs sous-traitants de l’ENAP (entreprise pétrolière nationale, propriété de l’État) sont en grève pour protester contre leurs conditions de travail. Ils ont notamment occupé le terminal maritime San Vincente à Concepción et tenu des piquets de grève devant des raffineries. Face à une inflation brutale, plus de 10 % par rapport à l’année dernière au Chili, les travailleurs de la sous-traitance pétro-chimique dénoncent l’insécurité de leur emploi avec la menace du licenciement au-dessus de la tête, des pratiques de discrimination syndicale et surtout la division entre travailleurs fixes et travailleurs sous-traitants, ces derniers étant moins bien payés. La raison de la colère, l’accord-cadre qui réglemente les conditions de la sous-traitance à l’ENAP. Un accord à durée indéterminée, imposé unilatéralement par la direction de l’entreprise en 2021.

Face à cette grève, l’entreprise étatique (et donc sous le contrôle du gouvernement « progressiste » de Boric) a d’abord tenté de noyer le poisson et de gagner du temps en proposant des négociations au mois d’août. Puis, les travailleurs ne se laissant pas prendre aussi facilement, l’ENAP a répondu par un lock-out, en menaçant de ne plus distribuer de pétrole à partir de vendredi dernier dans le centre et le sud du pays ! Une situation à laquelle ont répondu les travailleurs, rappelant qu’ils seraient eux aussi touchés par une telle mesure, mais qu’il ne s’agissait là que d’un chantage patronal, pour défaire la grève sans ouvrir de négociations. Car c’est bien cela que demandent les travailleurs grévistes : pouvoir renégocier l’accord-cadre.

Mais si ce conflit a pris une tourne nationale, c’est parce que lundi 9 mai, le gouvernement « progressiste » de Boric, « le gouvernement des travailleurs » pour certains, a envoyé les carabiniers expulsés les grévistes qui bloquaient l’entrée d’une raffinerie à Hualpén. 50 voitures de police, des camions à eau et des flics lourdement équipés ont présenté aux grévistes un ordre d’expulsion émanant de Daniela Dresdner, déléguée présidentielle de la région de Biobío (un poste nommé et sous le commandement direct du chef de l’État). Les grévistes ont donc été violemment expulsés, certains arrêtés, les forces de répression faisant usage de gaz lacrymogènes et de canons à eau !

Ou pour le dire avec les mots de Madame la déléguée présidentielle : « Le gouvernement donnera toujours la priorité au dialogue en tant qu’outil de résolution des conflits. Toutefois, si nécessaire, nous utiliserons les autres outils fournis par l’État de droit. » Ces outils fournis par l’État de droit qui ressemble étrangement à ceux-là même qui ont lourdement réprimé la révolte populaire de 2019, torturé et enlevé des manifestants.

Ainsi, face au chantage de la direction d’une entreprise publique, le gouvernement prend le parti de la direction contre les travailleurs. D’autant que les revendications des grévistes sont essentielles, alors que la sous-traitance a été un des outils favoris de la néo-libéralisation au Chili (puis dans le monde entier) et constitue en ce sens un héritage toujours bien vivant de la dictature, peu importe les changements de Constitution. Un héritage qui a permis de diviser les travailleurs entre de multiples entreprises, de flexibiliser le travail. Ainsi si l’ENAP compte 3200 travailleurs, ce sont 5700 travailleurs sous-traitants qui y travaillent également. Si les travailleurs ne vont pas jusqu’à demander leur intégration comme salariés de l’ENAP, leurs mots d’ordre mettent en avant le refus de servir comme des travailleurs de seconde et de troisième classe ! Une revendication qui devrait être mise en avant, poussée encore plus loin, pour en finir pour de bon avec la sous-traitance.

A l’inverse, le mandat de Boric, en poste depuis le mois de mars, commence d’ores et déjà à montrer toutes ses limites à rompre avec les « 30 années » comme le revendiquaient les manifestants de 2019, incluant par là l’ensemble de la classe capitaliste chilienne, inféodée à l’impérialisme américain, et garante de l’ordre post-Pinochet.

"C’est comme ça que le gouvernement nous paie, ce même gouvernement pour lequel vous avez voté, aujourd’hui c’est comme ça qu’il nous paie avec ça, avec la répression. Tous ceux qui ont voté pour Boric, voilà ce qu’ils obtiennent aujourd’hui en retour" a déclaré aux grévistes Victor Speulveda, le président de la Fédération nationale des travailleurs sous-traitants (Fenatrasub), alors qu’il recevait l’ordre d’expulsion sous l’oeil des caméras. Une trahison d’autant plus importante, que lors de sa campagne, Boric était venu rencontrer les travailleurs de l’ENAP et s’était engagé à améliorer leurs conditions de travail.

A peine Boric s’est-il installé à la Moneda que la déception du peuple travailleur, des classes populaires et des Mapuche qui l’ont porté dans les urnes, se développe déjà.

Les premières réformes engagées par Boric pour faire face à la crise économique et sociale, sont plus que timides. Même Ignacio Briones, l’ancien ministre des finances de Piñera, n’y a rien trouvé à redire, au contraire. Déjà avant son investiture, Boric communiquait de manière à modérer les attentes de transformation sociale du pays, comme nous l’analysions déjà au mois de janvier.

Mais de la même manière qu’à vélo si l’on n’avance pas, on finit par tomber, Boric cherche sa stabilité du côté de la droite, en donnant de nombreux gages à ceux dont les travailleurs et les classes populaires du Chili espéraient se débarrasser lors de la révolte de 2019, puis en élisant le plus jeune président de l’histoire du pays. Ainsi, Boric justifie sa timidité dans les réformes par le fait qu’il serait contraint de légiférer dans le cadre imposé du budget annuel voté sous le précédent mandat, tenu par la droite de Piñera.

De plus en plus, le camp Boric développe un discours pour apparaître comme le camp de l’ordre. Des gages qui passent par exemple par le maintien du directeur général des Carabineros, le répressif général Yáñez, nommé par Piñera. Ou par les discours à répétition visant à « rétablir la confiance entre les citoyens et la police ». Comme l’écrit, Fabian Puelma, dirigeant du Parti Révolutionnaire des Travailleurs, « l’augmentation dérisoire des bourses ou le plan d’infrastructure limité pour les écoles secondaires publiques [ne compensent pas le fait que] les lycéens soient traités avec des bâtons et les chauffeurs routiers avec des gants. ».

Car diverses mobilisations touchent le Chili en ce moment. Il est frappant de comparer comment le gouvernement négocie ou fait des concessions aux chauffeurs routiers (historiquement lié aux partis de droite, et effectuant un véritable travail de sape sous le gouvernement Allende), ou aux grands propriétaires forestiers, et réprime de l’autre côté sa propre base sociale, les travailleurs sous-traitants de la pétro-chimie, les lycéens ou les étudiants. Ceux-ci n’ont peut-être pas encore très bien intégré la nécessaire modération gouvernementale mise en avant par Boric !

L’élection d’un Président qui ne soit pas un ennemi déclaré du peuple Mapuche avait aussi semé quelques espoirs chez un peuple historiquement opprimé, harcelé et assassiné par la police, l’armée et les bandes patronales pour spolier leurs terres. Dans le conflit qui oppose les grands propriétaires terriens forestiers avec les Mapuche, Boric a aussi choisi son camp, envisageant la remilitarisation de l’Araucanie aux profits des industries forestières, préconisant un « état intermédiaire » pour ne pas avoir choisir entre « état d’exception ou rien ». Ce qui a fait dire à un dirigeant d’une communauté mapuche : « Personne ne s’attendait à ce que Boric finisse par faire la même chose que Piñera. »

Et il ne fait sûrement que commencer.

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