Pour commencer notre entretien, allons-y avec une question de repères historiques : quels sont les grands événements qui ont rythmé la vie politique vénézuélienne depuis le décès de Hugo Chávez jusqu’à l’enlèvement récent de Nicolás Maduro ?
Revenir à l’histoire est toujours important. Dans notre cas, ne serait-ce que pour bien faire la part des choses en ce qui concerne ce qu’on appelle le « Venezuela bolivarien ». Précisons d’abord que Nicolás Maduro n’est pas Hugo Chávez. La feuille de route de ce dernier n’est certes pas exempte de critiques ; Chávez avait lui-même évoqué avant de mourir en mars 2013 la nécessité d’effectuer « un coup de barre » pour lutter contre la bureaucratisation et relancer les conseils communaux. Néanmoins, il a été, en particulier de 1999 à 2007, à l’origine de transformations constitutionnelles, économiques, sociales et politiques extrêmement prometteuses pour les classes populaires du Venezuela : forte baisse des taux de pauvreté et d’extrême pauvreté, mise en place de formes embryonnaires de pouvoir populaire, développement d’échanges internationaux plus égalitaires à travers l’ALBA, etc.
Il en va tout autrement de Nicolás Maduro qui — quoiqu’élu démocratiquement en 2013 (mais avec tout juste 50,6% des voix) — ne suivra pas la voie alternative souhaitée par Chávez à la veille de sa mort ni celle de chercher à pactiser avec l’opposition, selon les règles démocratiques vénézuéliennes alors en vigueur. Mieux, Maduro s’enfermera chaque fois plus dans des politiques autocratiques, en multipliant au fil des ans les interventions et les législations répressives, y compris envers les forces de gauche (Parti communiste vénézuélien, Patrie pour tous, etc.). Certes, il héritera en même temps d’une situation économique difficile, marquée par une baisse drastique du prix du pétrole sur le marché mondial, et d’un contexte politique délétère dû à la désaffection d’une partie de l’électorat chaviste. Tout ceci le conduira à perdre les élections législatives de 2015, où l’Assemblée nationale passe aux mains de l’opposition.
En réponse, Maduro fera le choix d’approfondir la trajectoire probusiness de son gouvernement, en dépit d’une rhétorique radicale et anti-impérialiste de façade. Ce mouvement s’était amorcé dès 2014, lorsque son gouvernement créa des Zones économiques spéciales (ZES) pour libéraliser l’exploitation des ressources du sous-sol ou forestières dans l’Arc minier et pétrolier de l’Orénoque. Cet espace géographique est ainsi offert sur un plateau d’argent à des entreprises multinationales, alors que l’on abroge les droits sociaux des travailleurs, mais aussi ceux liés à la préservation de la nature et des peuples autochtones.
À partir de 2017, il accélère le cours manœuvrier et autocratique de son régime, concentrant chaque fois plus le pouvoir autour de sa personne et de ceux et celles qui lui resteront fidèles. L’une des stratégies privilégiées fut de mettre en place une seconde assemblée constituante (la première l’avait été en 1999 sous l’égide de Chavez), de telle manière à ce qu’elle puisse non pas améliorer les principes démocratiques de la constitution de 1999, mais demeurer étroitement soumise au pouvoir présidentiel et lui permettre de contourner l’Assemblée nationale. Cette dernière, il faut le noter, était contrôlée par une opposition qui se montrait de plus en plus agressive, prête à jouer de l’illégalité, en plus de rester activement soutenue par les USA (voir l’épisode de Juan Guaido, devenu sous leur égide président autoproclamé du Venezuela en 2019).
Le reste, on le connait : dans un contexte de crise économique exacerbée par les mesures de rétorsion économique des États-Unis et par l’exil massif de millions de Vénézuéliens, on remarque l’aggravation du cours autoritaire et néolibéral maduriste. Ce dernier a non seulement multiplié les législations antidémocratiques – loi sur la haine (2017), sur le fascisme (2024), etc. –, mais surtout (et de nombreux experts et observateurs non partisans ont dû en arriver à cette conclusion) en manipulant frauduleusement le résultat des élections présidentielles de 2024 qui auraient sans doute pu permettre au candidat de l’opposition et colistier de Maria Corina Machado, Edmundo Gonzales Urrutia, de l’emporter.
En somme, on le voit : les choses ne sont pas simples avec le Venezuela. Et si beaucoup ont pris l’habitude de rappeler à son propos et avec raison le rôle décisif des échanges économiques inégaux entre le Nord et le Sud global ainsi que les indéniables prédations de l’impérialisme US, on ne peut pas non plus — quand on est de gauche — passer sous silence les dérives autocratiques de Maduro, car il rompt ainsi clairement avec les meilleurs acquis de l’héritage chaviste, et reste partie prenante, à sa manière, de la si rapide dégradation de la situation vénézuélienne !
Le mot pétrole est sur toutes les lèvres — en particulier sur celles de Donald Trump, qui a répété très explicitement qu’il entend en faire profiter les compagnies américaines. Y a-t-il plus à cela, ou l’évidence crève les yeux ?
Là encore, ça vaut la peine de revenir à l’histoire, d’autant plus si l’on sait que selon l’AIE, le sol du Venezuela renfermait en 2023 environ 303 milliards de barils (soit environ 17% des réserves mondiales). Le pétrole vénézuélien a été découvert à partir des années 1910, spécialement aux abords du magnifique lac Maracaibo, aujourd’hui écologiquement saccagé. Et ce sont pour une bonne part des entreprises états-uniennes et britanniques qui ont pu en exploiter les gigantesques ressources, grâce à la complicité du dictateur d’alors Vicente Gomez (1908-1935) et aux nombreux passe-droits qui leur conféra. Comme le rappelle Eduardo Galeano en citant l’économiste Domingo Alberto Angel, ces entreprises firent des profits considérables, « excédant les richesses que les Espagnols usurpèrent à Potosi et les Anglais à l’Inde ». Galeano rappelle aussi qu’en 1970 — année dont rêve Donald Trump avec rapacité nostalgique — « la moitié des profits que les capitaux américains avaient extraits de l’Amérique latine provenait du Venezuela », alors qu’à cette époque ce pays était à la fois un des plus riches, mais aussi un des plus pauvres et des plus violents de tout le sous-continent.
Il est bon d’ajouter ici aussi que les nationalisations de ces entreprises qui ont été effectuées un peu plus tard par le gouvernement social-démocrate de Carlos Andrés Pérez en 1975-1976, l’ont été avec indemnisation et non pas au détriment des entreprises étrangères. Celles-ci ont eu le loisir de s’orienter vers des secteurs plus profitables de transformation, pendant que la nouvelle compagnie vénézuélienne, la PDVSA prenait le relais de l’exploitation directe. Enfin, en 2001, Chávez n’a fait que s’assurer que les revenus de la PDVSA reviennent intégralement à l’État et ne tombent pas dans les mains de multiples intermédiaires corrompus. La même année, cela lui a valu une tentative de coup d’État, auquel s’était activement associée Maria-Corina Machado, néanmoins récipiendaire du prix Nobel de la paix 2025 .
Il y a donc bien, depuis plus d’un siècle, la présence au Venezuela d’un impérialisme états-unien très actif qui a su piller à profit — notamment à travers les règles du soi-disant « libre » marché capitaliste — une bonne partie des richesses de ce pays. La réalité est que lorsque Chavez est arrivé au pouvoir en 1998, il y avait encore dans son pays 49% de la population vivant en état de pauvreté et 27% en état d’extrême pauvreté .
Merci pour cette réponse. Allons maintenant plus profondément sur le thème de l’impérialisme. Même les médias mainstream utilisent aujourd’hui ce mot pour décrire le bellicisme de Trump, alors qu’il est d’ordinaire un concept privilégié de la tradition marxiste. L’Amérique latine a connu une longue liste d’interventions étrangères sur son continent. Qu’est-ce qui, dans le cas du Venezuela, est réellement « nouveau » ou « différent » ? Et, sous un autre angle, on peut aussi se demander l’intérêt d’un recours à la force brute afin de s’approprier des ressources. Certains pourraient en effet avancer que, sous le néolibéralisme, les traités de libre-échange et la discipline par la dette ont longtemps été suffisants pour soumettre économiquement l’Amérique latine.
Oui, c’est une bonne question, et elle nous oblige à réfléchir aux nouvelles coordonnées du monde dans lequel nous entrons. Car nous sommes en train de glisser dans une période de grandes turbulences. Et pour en comprendre toute la portée, il ne faut pas craindre de reprendre le concept traditionnel d’impérialisme mis en avant par la tradition marxiste. Cela ne veut évidemment pas dire qu’il n’y a pas eu d’intervention impérialiste — tant économique que militaire — des USA en Amérique latine dans les dernières décennies. Il suffit de se rappeler l’invasion du Panama en 1989, ou encore l’occupation de l’Île de Grenade en 1983, sans parler bien sûr du coup d’État au Chili parrainé par les USA en 1973. On peut aussi remonter plus en arrière, avec le renversement de Juan Bosch en 1965 à Saint-Domingue suivie d’une invasion militaire, ou encore au Guatemala, du renversement du président progressiste Jacobo Árbenz Guzmán en 1954. En somme, les exemples sont nombreux.
Mais à l’heure actuelle, il y a plus que la simple continuation de la politique habituelle des États-Unis, traditionnellement plus ou moins maquillée par de pseudos justifications d’ordre démocratique ou de lutte contre le communisme. Aujourd’hui, avec Trump, on ne prend même plus la peine de ces précautions oratoires ; on va droit au fait, et sans alibi aucun, revenant aux principes premiers de la doctrine Monroe qui, depuis 1823, scande « l’Amérique aux Américains ». Rebaptisée pour l’occasion doctrine « Donroe », cette politique impérialiste veut que l’Amérique latine soit d’abord et avant tout l’arrière-cour des USA, avec ce que cela signifie de pillages et d’accaparement des ressources matérielles et humaines disponibles.
Sans doute faut-il, pour comprendre ce changement de ton, faire appel aux nouveaux conflits inter-impérialistes qui sont en train de se nouer à l’échelle du monde, particulièrement entre les USA — la première puissance économique du monde, mais en difficulté et déclinante — et la Chine – la puissance économique montante, disposant de ressources humaines et matérielles potentiellement énormes et se posant d’ores et déjà comme sa concurrente directe. Mais ce n’est pas suffisant. Il faut sans doute aussi replacer ces bouffées agressives et pleines de ressentiment des politiques trumpistes dans le contexte d’un capitalisme mondialisé (un « capitalisme de la finitude » disent certains ), secoué, traversé par d’importantes crises qui se combinent les unes aux autres et qui donnent l’impression que nous entrons dans une véritable « crise de civilisation », de portée anthropologique, faisant que toutes les dimensions de la vie humaine (économiques, sociales, politiques, sanitaires, techniques, culturelles, etc.) finissent par être questionnées, mais sans qu’apparaissent de véritables alternatives politiques émancipatrices susceptibles d’être mises en branle dans le court ou moyen terme.
En même temps, il faut aussi comprendre que les fractions et groupes dirigeants de ce capitalisme mondialisé (dont les GAFAM) sont en quête d’un second souffle. Ces derniers cherchent erratiquement — mais aussi cyniquement — des solutions à la crise de profitabilité du capital : tant du côté de l’IA que de la remise en cause drastique des acquis sociaux-démocrates des Trente glorieuses. D’autres options sont aussi sur la table, comme la recherche de nouvelles activités spéculatives et rentières profitables ou encore, bien sûr, du développement accéléré de l’industrie d’armement, voire de la guerre. On le voit, c’est toute l’architecture des rapports géopolitiques née au sortir de la Seconde Guerre mondiale (avec ses 50 millions de morts) et dans le sillage de la victoire des alliés contre le nazisme qui est en train de basculer et de se remodeler de fond en comble.
Redescendons de l’échelle globale au Venezuela, en touchant une question de conjoncture plus immédiate. Personne n’a de boule de cristal, mais une analyse informée reste un bon point de départ. En ce sens, à quoi faut-il s’attendre dans la situation actuelle du pays ? Une nouvelle intervention militaire américaine ? Le maintien du gouvernement de Delcy Rodríguez ? Jusqu’à preuve du contraire, l’opposition de droite représentée par Machado semble écartée du pouvoir. Bref, quels sont les scénarios plausibles ?
C’est difficile à dire, et vu les informations sûres dont on peut disposer, on ne peut qu’en rester aux hypothèses les plus probables. Sans doute, Trump a compris qu’envahir le Venezuela ne serait pas une simple partie de campagne. Il reste dans la population vénézuélienne, à cause même du chavisme et de son influence vivace dans les classes populaires, de forts sentiments anti-impérialistes, sentiments que Maduro a su reprendre à son compte en organisant, au sein des secteurs populaires qu’il contrôle, des milices d’autodéfense. Quant aux officiers des forces armées vénézuéliennes, bien des intérêts économiques — et pas seulement idéologiques ou patriotiques — les ont poussés à demeurer fidèles au régime maduriste et à rester relativement unis face aux appels de l’opposition comme aux menaces d’invasion états-uniennes. Entre autres choses, parce que l’armée a été très rapidement associée, non seulement aux tâches de gestion de grandes entreprises publiques, mais aussi aux profits générés par la CAMIPEG, compagnie militaire fondée en 2016 s’étant spécialisée dans l’extraction minière, pétrolifère et gazière, et œuvrant en particulier dans l’arc minier et pétrolier de l’Orénoque. Il y aurait ainsi, en tout, plus de 1600 officiers de haut rang de l’armée vénézuélienne directement investis dans la gestion et la direction d’entreprises privées et publiques vénézuéliennes . Il s’agit donc d’un régime qui conserve, malgré toutes les crises auxquels il a dû faire face, des atouts solides, tant en termes économiques que militaires.
Aussi, si face à l’inégal rapport de force militaire existant entre les USA et le Venezuela, les troupes US pourraient évidemment occuper le Venezuela, cela ne se ferait pas du jour au lendemain, ni sans difficultés et pertes de soldats ; toutes choses que Trump cherche pour l’instant à éviter, notamment à cause des réticences du Congrès et des promesses faites à sa base électorale.
D’où l’intérêt pour l’administration Trump d’une intervention militaire prenant la forme d’un kidnapping du président (et de son épouse), et en sous-main d’une négociation déjà initiée en novembre 2025 avec Maduro lui-même, mais que, suite à son échec, il poursuit dorénavant — chantage militaire et économique en prime — avec certains secteurs maduristes plus dociles, et qui sans doute, d’une manière ou d’une autre, ont facilité la brutale exfiltration du président (avec plus de 30 morts de sa garde rapprochée, sans compter les pertes civiles).
Un des legs de la révolution bolivarienne est l’institution des conseils communaux (consejos communales). Depuis 2006, ceux-ci ont été implantés afin de favoriser l’essor d’une forme de pouvoir populaire « par le bas », en instituant des organes de démocratie directe. À l’heure actuelle, les conseils communaux sont-ils encore investis par la population ? Peuvent-ils représenter l’embryon d’une résistance populaire future ?
Sur ce dossier aussi il faut faire les nuances qui s’imposent, car ces conseils communaux ont été sous Chavez tout à la fois la pointe avancée d’une réforme populaire prometteuse et sa limite intrinsèque. Il s’agissait en effet — à partir de 2006 (date de création des conseils communaux) — de passer par-dessus les pouvoirs très conservateurs d’une administration municipale vénézuélienne toujours présente, en les doublant de nouveaux conseils communaux indépendants, organisés dans tel ou tel quartier ou espace de vie autour des champs d’intervention des organisations populaires ou de l’existence de communautés citoyennes données. Ils regroupaient généralement 200 à 300 familles qui pouvaient s’occuper de santé, d’éducation, de l’état des logements ou des rues. Celles-ci étaient reliées directement au gouvernement central qui fournissait les fonds nécessaires à son fonctionnement et à ses activités ; des fonds provenant généralement de la rente pétrolière et qui étaient gérés par l’État.
Il s’agissait donc en principe d’encourager, depuis le bas, la participation et l’auto-organisation populaire. Et en 2006, portée par l’élan encore intact de la révolution bolivarienne, la loi sur les conseils communaux a donné naissance à une pléthore de conseils communaux, probablement plus de 35 000 ainsi que l’indiquait en 2017 le ministre de la Participation populaire et de la protection sociale de l’époque. Mais en même temps ces conseils communaux, tout en ne remplaçant pas l’administration municipale officielle qui s’emploiera souvent à bloquer leurs interventions, ne seront l’expression d’aucun projet politique global, et cela même s’ils avaient pour finalité de « rendre le pouvoir au peuple ». Relégués à s’occuper des besoins immédiats et locaux des communautés, ils resteront largement à l’écart des véritables centres de décision. Ce qui fait que leur rôle va être confiné à la petite gestion du quotidien, et cela d’autant plus que ces conseils n’auront aucun droit de regard et pouvoir effectif — par exemple dans les expériences de gestion participative brésilienne à Porto-Alegre — sur le type de budget qui leur sera alloué par l’État central. Même aux meilleurs moments de la révolution bolivarienne, on était donc loin encore d’une gestion participative et populaire, pleine et entière du pouvoir, et cela au-delà même des nobles intentions qui avaient présidé à ce projet et qui se combinait d’ailleurs à l’époque avec l’idée d’« un socialisme du 21ième siècle ». Il reste que sous Nicolás Maduro ces conseils communaux, auront de plus en plus tendance, soit tout simplement à disparaître, soit à se muer en de simples structures clientélistes d’encadrement des secteurs populaires encore favorables à Maduro.
Et enfin, face à la situation au Venezuela, un conseil à donner aux anti-impérialistes des pays du Nord global ?
Revenons une dernière fois à l’histoire, et ne pas oublier qu’il y a à peine 25 ans soufflait en Amérique latine un véritable vent d’espoir et de changement, porté en avant par les Zapatistes mexicains, le mouvement altermondialiste internationaliste et ses forums mondiaux si courus (y compris par bien des militants-es du Québec) ainsi que par les aspirations révolutionnaires et anti-néolibérales, bolivariennes du Venezuela, citoyennes de l’Équateur et autochtones de la Bolivie. Un autre monde était possible ! C’est ce fil-là aujourd’hui brisé de luttes populaires ascendantes, prometteuses et victorieuses qu’il faut tenter de retrouver. Commençons de ne pas craindre de faire le bilan des bons coups comme des échecs passés, et en en tirant d’implacables leçons pour l’avenir.
Quant à l’impérialisme — et au capitalisme qui lui sert de terreau si fertile —, au moins avec Trump, on sait maintenant de quoi il en retourne vraiment. À nous d’en prendre acte !












Un message, un commentaire ?