Democracy Now, 2 avril 2026
https://www.democracynow.org/2026/4/23/adam_hanieh
Traduction, Alexandra Cyr
Introduction
Nermeen Shaikh : La FAO, l’Organisation pour l’agriculture et l’alimentation des Nations Unies a prévenu la semaine dernière que si la situation se prolongeait elle pourrait mener à une crise mondiale catastrophique en poussant les prix du pétrole à la hausse et en compromettant la chaine d’approvisionnements des engrais. Mercredi, un représentant des Nations Unies a alerté en disant que cette fermeture créait une crise dans l’agriculture en Asie et en Afrique. Selon l’organisation, l’Inde, le Bangladesh, le Sri Lanka, la Somalie, le Soudan, la Tanzanie, le Kenya et l’Égypte sont les pays qui sont les plus susceptibles d’en être affectés.
M. Jorge Moreira da Silva, le directeur exécutif de l’Office des Nations Unies pour les projets de services a déclaré que son organisme a créé un groupe de travail dédié aux approvisionnements en engrais et matériel brut dans le but de prévenir une crise humanitaire (mondiale) : « La perturbation dans le détroit d’Ormuz peut faire entrer 45 millions de personnes de plus dans le cycle de la faim et de la famine. Donc, clairement il faut faire quelque chose. C’est pourquoi il est si important que les Nations Unies soient prêtes grâce à ce mécanisme ».
Avant la guerre un tiers du commerce mondial des engrais, comme environ un quart du pétrole brut et un cinquième de gaz naturel liquéfié passaient par ce détroit. Depuis deux mois le trafic des pétroliers et des navires de transport par containeurs est pour ainsi dire à l’arrêt.
Pour aller plus loin à ce sujet, nous sommes avec Adam Hanieh qui suit la situation de près. Son plus récent article dans le Financial Times s’intitule : The Coming Global Food Crisis. Il est le directeur du SOAS Midle East Institute à l’Université de Londres. Son plus récent bouquin s’intitule : Crude Capitalism : Oil, Corporate Power and the Making of the World Market. Il nous joint depuis Shangaï en Chine.
Professeur Hanieh soyez le bienvenu à l’émission. Pourriez-vous commencer par nous informer des différents facteurs qui peuvent mener à une crise alimentaire mondiale ? Quels en sont les signes déjà présents dans plusieurs pays ?
Adam Hanieh
Merci Nermeen. Dans cet article (dans le Financial Times) je soutiens que nous devons cesser de considérer le détroit d’Ormuz comme le lieu de passage pour les seuls producteurs de pétrole et de gaz et réfléchir sérieusement à la façon par laquelle nous avons diversifiée la chaine des valeurs comme celle des fertilisants. Comme vous l’avez souligné un tiers des engrais de base dans le monde passent actuellement par ce détroit. Et pour certains de ces produits chimiques comme l’urée et l’ammoniaque, ce sont les monarchies du Golfe (persique) qui en sont les principaux producteurs mondiaux.
Donc, l’interdiction de la circulation dans ce détroit a pour ainsi dire étranglé la production globale de ces fertilisants essentiels. Et il ne s’agit pas que d’une restriction d’approvisionnement. La hausse des prix accompagne aussi ce processus. Il y a un manque de fertilisants et leurs prix augmentent tout comme celui des énergies de base dont le gaz et le pétrole ; cela a un impact profond sur les cultivateurs et sur les systèmes agricoles partout dans le monde. Donc, je pense qu’après avoir entendu le représentant de la FAO alerter à propos de ces impacts, la réalité devient très claire.
N.S. : Professeur, votre article commence par la liste des pays qui sont devenus plus dépendants des industries fossiles pour la protection de l’alimentation, pourquoi ? Pourriez-vous nous expliquer comment la révolution verte à participé à ce processus en faisant des produits fossiles le centre de toutes les productions agricoles depuis des décennies ?
A.H. : Oui la révolution verte a été une énorme transformation de l’agriculture. Elle a été introduite après la deuxième guerre mondiale au cours des années 1950 et 1960 particulièrement. Des pays comme l’Inde, le Mexique et d’autres, ont été l’épicentre de cette révolution. Essentiellement, elle a introduit l’usage de nouvelles variétés de semences liées aux produits fossiles, singulièrement, les fertilisants synthétiques et les pesticides. Sans compter sur la mécanisation du travail sur les fermes, l’irrigation etc. etc. Tout cela étant dépendant des importations d’énergies fossiles, ce qui a eu un impact également.
Donc, ce genre de transformation a aussi provoqué d’énormes coûts sociaux et écologiques. Ceux et celles qui ont étudié ces impacts les ont bien documentés. Mais il y a des retombées encore plus fondamentales qui sont illustrées par la guerre actuelle : elle a lié nos systèmes de production agricole aux apports de combustibles fossiles. C’est un lien quasi absolu entre la façon de cultiver et ces engrais chimiques issus des carburants fossiles qui servent de sources d’énergies. C’est au cours de crises comme celle que nous vivons que ces liens deviennent apparents.
N.S. : Dans votre article vous traitez des fertilisants azotés le plus largement utilisé étant l’urée. Où est-elle produite et où est-elle exportée ? Que se passe-t-il avec ça en ce moment ?
A.H. : Dans cette affaire, les engrais azotés doivent être particulièrement considérés. La moitié de la production agricole mondiale dépends de ce type d’engrais. Nous parlons de l’urée et de l’ammoniaque. Ce sont les engrais azotés essentiels. Les monarchies du Golfe (persique) sont devenues les principales exportatrices de ces engrais. L’Arabie saoudite est le premier exportateur d’urée dans le monde. Oman, une autre monarchie du Golfe en est le quatrième. Ces exportations sont à l’arrêt en ce moment puisque le détroit d’Ormuz est fermé. Cela a un impact majeur pour des pays comme l’Inde qui dépend largement de ces engrais. Environ les trois quarts des importations indiennes d’ammoniaque viennent de la région du Golfe persique. Trente pour cent des apports d’ammoniaque du Maroc viennent aussi de là. Donc, ces pays peuvent subir des impacts majeurs, des coupures de ces approvisionnements.
N.S. : Alors, intéressons-nous à l’avertissement de la FAO. M. Maximo Torero, l’économiste en chef de l’agence, est intervenu plus tôt ce mois-ci a propos des effets de la fermeture prolongée du détroit d’Ormuz sur les décisions que prendront les cultivateurs (dans le monde).
Maximo Torero : Nous avançons en avril et mai suivra. C’est le moment où les fermiers.ères prennent des décisions. Il leur faudra donc planifier avec moins d’engrais. Si le détroit reste fermé, cela veut dire d’autres choix de cultures par exemple passer du blé vers le maïs ou les fèves soya. Ces cultures peuvent se faire avec des carburants de source biologiques. Mais cela va restreindre la quantité d’approvisionnement alimentaire et bien sûr va faire augmenter les prix. Et il faut ajouter les incertitudes dans nos préoccupations. Plus il y en aura au cours des prochaines semaines, plus les effets changeront. Et si ce mouvement persiste nous aurons une période de prix à la hausse et une inflation également à la hausse sur les aliments.
N.S. : (…) Professeur, pouvez-vous commenter cette déclaration ?
A.H. : Il est très important que nous comprenions cette crise alimentaire qui se pointe et son croisement avec de multiples autres crises. Comme nous venons de l’entendre, nous allons voir les prix augmenter dans l’alimentation, les carburants et nous sommes déjà dans une crise climatique en plus, le Sud global est dans une crise de la dette. C’est la tempête parfaite. L’alimentation, les carburants, le climat et la dette sont des crises profondément liées les unes aux autres. Cela les rends différentes de celles de 2008 ou de 2022 après l’invasion de l’Ukraine par la Russie.
Prenons un pays comme le Soudan. Il dépend des monarchies du Golfe persique pour 50% de ses engrais. C’est le pays du monde le plus dépendant des produits de cette région. Et c’est un pays qui souffre de trois ans de guerre civile. Évidemment les pays du Golfe persique y sont impliqués, particulièrement l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. La famine est déjà présente sur la majorité du territoire soudanais. Selon le Programme alimentaire mondial des Nations Unies, environ 19 millions de personnes en souffrent. Il y a donc une insécurité alimentaire aigüe au Soudan où les déplacements de populations sont massifs. Une personne sur trois est déplacée. Donc, ajouter la crise liée à la guerre au Moyen-Orient par-dessus cela avec l’incapacité d’avoir accès à l’aide humanitaire en ce moment qui est aussi interrompue par effet de la guerre, c’est créer la tempête parfaite que subissent aussi plusieurs pays autour de cette région.
N.S. : Professeur Hanieh, nous traiterons aussi dans un deuxième temps de l’enjeu de la dette dans beaucoup de pays en développement. Vous le considéré dans votre article. Mais il y a un autre argument que vous avancez qui implique la centralité des pays du Golfe (persique). Les Émirats arabes unis sont au 5ième rang des centres de réexpédition dans le monde. Pouvez-vous nous expliquer ce que cela représente pour la distribution mondiale des denrées alimentaires ? Et parlez-nous aussi du port Jebel Ali à Dubaï, le port le plus important bâti de mains d’homme comme vous le signalez.
A.H. : C’est un autre aspect de la transformation qui s’est produite au cours des dernières décennies dans cette zone. L’émergence des États du Golfe, en particulier les Émirats arabes unis, l’émirat de Dubaï où se trouve le port Jebel Ali, a été celle de centres logistiques déterminants mondialement. Cela veut dire bien sûr, des ports, des infrastructures d’expédition, des corridors aériens connectés à des zones économiques, des zones sans droits de douane, toutes ces facilités logistiques en réseau sont maintenant largement concentrées dans cette région.
Donc, si nous parlons de Dubaï comme un des cinq plus importants centres de réexpédition, cela veut dire que les denrées alimentaires sont expédiées là et de là, exportées ailleurs. À Dubaï et dans d’autres États du Golfe (persique) particulièrement, le port de Jebel Ali traite énormément de marchandises qui ne sont pas consommées que dans le Moyen-Orient mais aussi dans les environs comme en Afrique et en Asie du sud. Les biens entrent à Dubaï et sont exportés de là vers ailleurs et cela comprend les denrées alimentaires bien sûr.
Ce qui ajoute à la dimension de la crise qui s’annonce puisse que ces corridors logistiques sont fermés. Les pays importateurs ont donc énormément de mal à se procurer les denrées alimentaires dont ils ont besoin. Par exemple, et on peut s’en surprendre, environ 60% des exportations chinoises vers l’Europe et l’Afrique transitent par Dubaï et les Émirats arabes unis. Cela vous donne une idée de la position centrale que la Chine occupe dans le commerce mondial. Une des raisons pour laquelle Dubaï est ainsi devenu l’épicentre du commerce mondial vient de son rôle dans la distribution des productions agricoles.
N.S. : Professeur Hanaekh nous devons discuter d’un autre enjeu que vous avez soulevé soit, celui de l’exacerbation de la crise. Le monde en développement s’en ressent déjà douloureusement. La Conférence sur le commerce et le développement (des Nations Unies), a annoncé que ces pays ont payé la somme record de 921 milliards de dollars en intérêts sur leur dette en 2014. Pouvez-vous nous parler des implications de cette situation ?
A.H. : Ce facteur est hautement à considérer. Ce serait la pire crise de la dette de tous les temps, pire que celle de la soit disant décennie perdue des années 1990. Ce qui est préoccupant, ce que comme vous l’avez mentionné, ces pays payent les intérêts sur leurs dettes mais en empruntant à nouveau pour le faire. Cela veut dire que ces pays ne peuvent plus assumer le service de base de leur dette adéquatement et ne peuvent plus payer les dépenses de santé, d’éducation ou d’autres infrastructures sociales. Dans le Sud global, le nombre de pays qui payent plus à leurs créditeurs externes, à leurs prêteurs, au titre de service de la dette que ce qu’ils reçoivent en nouveaux prêts, a doublé au cours des 20 dernières années. Cela vous donne une idée saisissante de la situation à laquelle ils doivent faire face en ce moment. Environ 3,4 milliards de personnes dans le monde payent plus en intérêt sur leurs dettes qu’elles ne le font en santé et éducation. Encore une fois, ces chiffres frappants illustrent la situation dans laquelle se retrouvent les pays face à une nouvelle crise appréhendée. Je pense que lorsque nous réfléchissons aux impacts potentiels de cette guerre contre l’Iran nous devons nous arrêter sur la situation de ces pays qui sont déjà occupés par de multiples crises pour arriver à comprendre ces impacts provoqués par les graves restrictions commerciales.
N.S. : Finalement, professeur, est-ce que si cette guerre s’arrêtait aujourd’hui, que le détroit rouvrait, est-ce qu’il serait trop tard pour éviter une crise alimentaire globale ?
A.H. : Je pense que nous sommes très près de cette possibilité. Nous examinons certaines prédictions à propos de la variation du prix du pétrole : monte, baisse, et aussi de celui des aliments. Il y a quelques semaines, la FAO estimait que durant la première moitié de 2026, le prix des fertilisants augmenterait de 20%. Et depuis la guerre s’est prolongée. Donc je pense que nous observerons encore ce genre d’effets « knock-out ». Déjà, nous pouvons voir que des cargaisons d’engrais sont détournées vers les pays qui peuvent les payer. Donc, je pense que la hausse des prix et l’inflation dans le secteur alimentaire seront certainement la réalité pour le reste de l’année.
N.S. : Merci professeur Hanieh de nous avoir rejoint.
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