Les fondements du déclin du gouvernement de la CAQ
Durant la dernière année, l’appui électoral s’est effondré. Selon QC125, la CAQ ne cesse de décliner dans les intentions de vote, passant d’environ 22–24 % en 2024 à 17 % en juin 2025, puis à 11 % au début de janvier 2026.
Aux élections de 2018, puis à celles de 2022, François Legault s’était présenté comme le chef d’un projet « nationaliste » pragmatique, capable de dépasser la polarisation entre le PLQ fédéraliste et le PQ souverainiste, et de défendre un nationalisme pragmatique susceptible d’obtenir des concessions significatives du gouvernement fédéral. Il promettait également une gestion économique rigoureuse menée par une équipe compétente de ministres issus du milieu des affaires.
Mais derrière ce discours se cachait une politique néolibérale : multiplication des cadeaux fiscaux aux grandes entreprises débouchant sur des échecs industriels (Northvolt, Lion Électrique), ouverture accrue du système de santé au privé, absence de politique de construction de logements sociaux, renforcement des inégalités, refus d’une politique fiscale permettant la redistribution de la richesse, abandon progressif de toute velléité de lutte contre les changements climatiques et attaques contre les droits syndicaux. Les conséquences de ces politiques sont devenues de plus en plus claires pour la majorité de la population : dégradation des conditions de vie, crise du logement, effritement des services publics, insécurité alimentaire.
En arrière-plan, l’impuissance chronique du nationalisme caquiste à arracher des pouvoirs supplémentaires à Ottawa a achevé de le discréditer. Il a été incapable d’empêcher la diminution des transferts en santé. Il a été incapable d’obtenir des transferts de compétences en immigration. Durant les deux mandats de la CAQ, Ottawa a de plus en plus empiété sur les compétences du Québec. Sous couvert de financement et de « programmes nationaux », le gouvernement fédéral a imposé ses priorités dans des domaines relevant pourtant du Québec : santé, petite enfance, logement, environnement. La CAQ a été incapable de s’opposer à cette stratégie de centralisation. Toute sa rhétorique sur sa capacité, par son pragmatisme et sa détermination, d’arracher de nouveaux pouvoirs à Ottawa a démontré sa stérilité.
La course à la chefferie de la CAQ ne vise pas tant à refonder ce bloc qu’à en gérer les débris. Les différents prétendant·es oscilleront entre continuité technocratique, durcissement identitaire et tentatives peu crédibles de relance nationaliste. Mais aucun ne parviendra à recomposer un bloc social cohérent capable de redonner une direction politique à la société québécoise.
La remontée du PQ et ses contradictions
Les contradictions du gouvernement de la CAQ, tant sur le terrain social que national, ont ouvert un espace politique que le Parti québécois a su occuper. Le PQ a connu une remontée qui lui a permis non seulement l’élection de député·es lors de différentes élections partielles, mais aussi d’occuper la première place dans les intentions de vote depuis plus d’un an. Longtemps marginalisé, avec un résultat désastreux aux élections de 2022, il capte aujourd’hui le mécontentement envers la CAQ et remobilise une base indépendantiste en panne de projet depuis 1995. Il occupe depuis plusieurs mois la première place avec des intentions de vote oscillant entre 30 et 35 %, ce qui traduit un réalignement significatif du champ politique québécois.
La dénonciation de l’impuissance de la CAQ à arracher la moindre concession significative au gouvernement fédéral a amené Paul St-Pierre Plamondon, lors de la démission de François Legault, à affirmer que la troisième voie entre le fédéralisme et le souverainisme avait définitivement démontré son échec, et que l’enjeu politique central au Québec redevenait le choix entre souverainisme et fédéralisme. C’est dans ce cadre que sa promesse de tenir un référendum sur la souveraineté dès un premier mandat s’inscrit pleinement.
Mais le nationalisme du Parti québécois s’est profondément transformé. Le PQ de PSPP défend un nationalisme identitaire qui lie immigration, crise du logement et avenir de la langue française, reprenant à son compte la logique de la CAQ sur la réduction de l’immigration, la laïcité d’exclusion et un modèle d’intégration relevant d’une logique assimilationniste. Si le PQ regagne de la force en incarnant une rupture avec l’aplaventrisme du PLQ face à Ottawa et en dénonçant l’incapacité du gouvernement Legault à obtenir des gains significatifs, son projet social et sa conception de l’indépendance, qui n’impliquent aucune rupture avec les logiques de l’impérialisme américain, ne lui permettent pas de développer un projet de société répondant aux besoins de la majorité populaire.
Le Parti québécois cherchera à reconstituer un bloc national modéré, combinant souverainisme institutionnel, conservatisme économique et alignement géopolitique occidental. Son opposition au rapprochement du Canada avec la Chine illustre cette stratégie : afficher une respectabilité internationale, rassurer certaines élites économiques et se démarquer de toute perspective de non-alignement ou de rupture stratégique. Ce positionnement vise à capter les classes moyennes nationalistes déçues de la CAQ, mais révèle aussi une contradiction centrale : prétendre incarner une rupture nationale tout en s’inscrivant dans les cadres géopolitiques, économiques et idéologiques du capitalisme occidental dominant.
Le Parti libéral du Québec et le difficile chemin de sa reconstruction
Le Parti libéral du Québec (PLQ) est en état d’effondrement dans l’ensemble du Québec francophone. Le résultat des élections du 3 octobre 2022 — 14,17 % des voix et 21 sièges concentrés à Montréal — ne constitue pas une simple défaite électorale, mais l’aboutissement logique de son rôle historique : celui d’un parti au service de la bourgeoisie canadienne et des élites québécoises fédéralistes, qui n’a pas hésité à sacrifier des acquis importants de la société québécoise.
Après les années Charest, Philippe Couillard a prolongé la cure d’austérité : coupures massives dans les dépenses sociales, privatisation de pans entiers du système de santé sous Barrette, marchandisation rampante de l’éducation, attaques contre les personnels de soutien scolaire, affaiblissement du réseau de la petite enfance. Chaque réforme libérale a constitué une attaque directe contre les classes populaires, au profit des assureurs, des cliniques privées et des multinationales. Le PLQ n’a pas « géré » l’État : il l’a mis au service des riches, transformant les droits sociaux en occasions d’affaires pour le capital.
Dans le contexte de la remontée de la polarisation souverainisme/fédéralisme, le PLQ tente de se reconstruire. Les conditions de la victoire de Pablo Rodriguez, marquées par de nombreuses irrégularités, ont plongé le parti dans une crise de direction, débouchant sur la démission du chef et une montée de la méfiance populaire. Une nouvelle course à la direction a dû être lancée. Mais s’il est relativement simple d’élire un chef, il est bien plus difficile de redevenir un parti fédéraliste capable de profiter de la crise de la CAQ et de la peur du référendum, tout en apparaissant comme une alternative crédible face aux crises multiples que traverse la société québécoise.
D’autant plus que le fédéralisme canadien doit composer avec les pressions du gouvernement Trump : durcissement des politiques migratoires, réarmement massif, remise en cause de la lutte contre les changements climatiques, pressions en faveur des énergies fossiles. À cela s’ajoutent les politiques tarifaires américaines qui menacent directement la gestion de l’offre, pilier de l’agriculture québécoise garantissant des revenus stables aux producteurs. Ottawa contrôle les frontières et les traités, tandis que le Québec en subit les conséquences. Cette logique illustre les limites du fédéralisme canadien : le Québec produit, Ottawa décide. Défendre la gestion de l’offre, c’est défendre la souveraineté alimentaire et le droit du Québec de choisir son modèle agricole. Dans ce contexte, la défense du fédéralisme canadien devient particulièrement périlleuse.
Le PLQ cherchera d’abord à rassurer : rassurer les marchés, les investisseurs, les institutions fédérales, en promettant le retour à l’ordre, à la prévisibilité et à l’orthodoxie économique, tout en se posant en gardien de l’ordre fédéral face au souverainisme péquiste. Ce bloc social existe, mais il est étroit, sociologiquement minoritaire et politiquement fragile, incapable de produire une hégémonie durable dans une société traversée par de profondes aspirations nationales, sociales et écologiques.
Le rôle du Parti conservateur du Québec ou la normalisation de l’extrême droite
Dans ce paysage, le Parti conservateur du Québec (PCQ) s’impose comme le véhicule politique de l’extrême droite. Sous la direction d’Éric Duhaime, il combine ultralibéralisme économique, privatisation de la santé et de l’éducation, marchandisation des services publics et démagogie réactionnaire inspirée du trumpisme, avec un climatoscepticisme assumé et la promotion des hydrocarbures.
Lors des élections de 2022, cette stratégie lui a permis de récolter plus de 12 % des suffrages à l’échelle nationale. Dans certaines régions, le PCQ a atteint des scores significatifs : plus de 15 % dans plusieurs circonscriptions de la Mauricie et plus de 35 % dans certains comtés de la Capitale-Nationale et de Chaudière-Appalaches.
Cette percée traduit l’implantation d’un courant autoritaire et antisocial, porté par une fraction de la petite bourgeoisie et par des couches populaires séduites par un discours anti-élite et anti-État. Le danger est réel : même sans perspective de pouvoir, le PCQ tire l’ensemble du débat politique vers la droite et contribue à normaliser des positions réactionnaires. Il demeure toutefois incapable de proposer un projet crédible pour la majorité populaire, notamment pour les secteurs organisés de la société.
Aux fondements de la stagnation actuelle de Québec solidaire
Après le saut qualitatif de 2018, où Québec solidaire avait fait élire dix député·es, le parti a connu des résultats décevants en 2022. Ces résultats ne sont pas décevants en soi — 15,4 % des voix et 11 député·es — mais parce que le discours du parti avait laissé espérer une percée vers l’opposition officielle et une possibilité d’accès au pouvoir. Aujourd’hui, QS plafonne autour de 11 % des intentions de vote.
Cette orientation a dilué la spécificité politique du parti et affaibli son image de force de rupture. Le recentrage parlementaire a également amoindri sa capacité à incarner une opposition ferme sur les enjeux sociaux et antiracistes. QS a perdu à la fois son élan militant et la confiance d’une partie de son électorat en quête d’une alternative radicale.
La crise actuelle de Québec solidaire ne relève donc pas de simples aléas électoraux, mais de choix stratégiques et structurels. En s’adaptant aux logiques parlementaires et en misant sur une stratégie électoraliste centrée sur la crédibilité institutionnelle, le parti a affaibli son ancrage social, sa démocratie interne et sa capacité de rupture.
Pour un tournant écosocialiste et écoféministe de Québec solidaire
Face à l’offensive convergente des droites politiques, économiques et idéologiques incarnée par le gouvernement Legault, les luttes fragmentées ne suffisent plus. La période actuelle exige la construction d’un front uni capable de regrouper les forces syndicales, communautaires, féministes, écologistes, étudiantes, autochtones et populaires autour d’un diagnostic commun, d’un programme de rupture et d’une stratégie de confrontation à la hauteur des attaques en cours. Dans ce contexte, la perspective d’une grève sociale prend une importance centrale. Celle-ci ne peut être réduite à un simple arrêt de travail : elle doit devenir une mobilisation large, intégrant le travail salarié et non salarié, le care, les services publics, la culture et les luttes territoriales, afin de rendre visible ce que le capitalisme et l’État tendent à invisibiliser — le rôle central des travailleuses, des communautés et des services publics dans le fonctionnement de la société.
Une telle mobilisation doit porter des revendications claires : arrêt du saccage environnemental, transition écologique juste, défense et extension des droits sociaux, protection du logement, refus de la militarisation de l’économie, respect de l’autodétermination des peuples autochtones et rupture avec le modèle extractiviste et néolibéral. Elle doit aussi affirmer que la crise écologique et sociale actuelle est incompatible avec l’ordre économique dominant et qu’une transformation en profondeur est nécessaire.
Dans ce cadre, Québec solidaire occupe une position stratégique particulière. Issu des mouvements sociaux, porteur d’un projet de justice sociale, écologique et démocratique, il ne peut se contenter d’un rôle d’opposition parlementaire ou de gestion raisonnable du système existant. Sa crédibilité politique dépend de sa capacité à s’ancrer dans les luttes réelles, à soutenir activement la construction du rapport de forces et à devenir le relais politique d’un front social large, sans se substituer aux mouvements qui le composent. Préparer les échéances électorales ne peut se faire indépendamment de cette dynamique : c’est dans l’engagement aux côtés des luttes que peut se construire une alternative politique réelle à la CAQ, au Parti libéral et aux autres forces de la droite.
Mais l’enjeu dépasse la simple résistance. Si le camp populaire veut réellement mettre fin à l’offensive actuelle contre ses conditions de vie, il doit poser la question du pouvoir. Se limiter à interpeller les gouvernements ou à défendre des revendications sectorielles revient à s’enfermer dans une posture défensive. L’expérience a montré les limites de cette stratégie. Pour sécuriser les conditions d’existence, transformer l’économie, renforcer les services publics, lutter efficacement contre la crise climatique et approfondir la démocratie, s’opposer à l’endocolonialisme de l’État fédéral, c’est l’ordre politique lui-même qu’il faut remettre en cause.
C’est pourquoi Québec solidaire doit assumer pleinement sa vocation de débouché politique du camp populaire. Cela implique de rompre avec toute logique d’adaptation au système et de s’engager résolument dans la construction d’un projet écosocialiste et écoféministe. Un tel projet repose sur la fin du pillage des ressources, la planification démocratique de l’économie, l’éradication des rapports de domination patriarcale, la défense des droits des personnes migrantes, le renforcement des services publics, une politique linguistique inclusive, le rejet des usages identitaires de la laïcité et un internationalisme anti-impérialiste assumé. Il suppose également la convocation d’une Assemblée constituante souveraine, seule à même de construire un Québec démocratique et réellement indépendant.
Nous sommes entré·es dans un moment d’interrègne : l’ancien bloc au pouvoir se délite, mais aucun projet hégémonique alternatif ne s’est encore imposé. Dans cette période de flottement et de polarisation, la recomposition politique ne se jouera pas uniquement dans les institutions, mais dans la capacité des forces sociales à donner une cohérence politique aux colères, aux aspirations et aux luttes dispersées. Québec solidaire peut jouer un rôle décisif dans cette recomposition, à condition de se concevoir non comme une simple machine électorale, mais comme un outil au service de la mobilisation populaire et de la transformation sociale.
Face à l’autoritarisme, à l’extractivisme et à la montée des logiques sécuritaires, l’enjeu est celui de la reconquête démocratique, sociale et écologique du Québec. Cela exige une rupture claire avec l’ordre existant et la construction d’un projet capable d’unifier les luttes autour d’un horizon émancipateur. C’est à cette condition que Québec solidaire pourra redevenir le point d’appui politique d’une alternative crédible, offensive et majoritaire.
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d’avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d’avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre







Un message, un commentaire ?