Édition du 22 juin 2021

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Réaménagement urbain

Des gratte-ciel à réquisitionner

Si la ville est synonyme de civilisation dans l’histoire, elle n’en est pas moins une source d’aliénation pour la majorité des citadins dans le monde aujourd’hui. Ces derniers ne pèsent en effet que bien peu dans l’aménagement des agglomérations urbaines, d’où une série de maux qui affectent leur quotidien : mal-logement, problèmes de circulation, ségrégation sociale, monopolisation des espaces communs par la culture-marchandise.

Pour autant, ce mal-vivre urbain est porteur de possibilités mettant à notre portée un aménagement urbain conçu pour satisfaire les besoins et les aspirations de ceux qui habitant la ville. [1]

L’irrationalité rationnelle des villes

L’irrationalité de la ville néolibérale ressort tout d’abord de certaines données statistiques publiées par The Economist. [2] Selon les données recueillies par la firme immobilière CB Richard Ellis, le taux d’inoccupation des bureaux avait atteint les niveaux suivants au deuxième trimestre 2009.

Agglomération 2e trimestre 2008 2e trimestre 2009
Pékin 19% 23%
Moscou 8% 19%
Bombay 3% 13%
Francfort 12% 13%
Hong Kong 4% 10%
New York 6% 9%
Londres 3% 9%
Sydney 4% 7%
Sao Paulo 5% 8%
Mexico 4% 7%
Paris 5% 6%
Tokyo 2% 5%

Une première lecture de ces données met en évidence l’impact de la crise capitaliste qui a fait grimper la surface inoccupée dans les tours à bureaux des métropoles mondiales. Ce qui est plus pertinent cependant est de souligner l’absurdité de ces chiffres compte tenu des besoins non satisfaits de la population de ces villes. Des milliers de mètres carrés sont laissés vides dans les centres-villes de Moscou, Hong Kong et New York, alors que les mal-logés et les sans-domicile fixe ne demandent qu’un logement décent.

Si elles sont irrationnelles par rapport aux besoins des habitants des villes mentionnées, ces données n’en demeurent pas moins rationnelles à l’égard de la logique du capital. Aux yeux des investisseurs et des promoteurs immobiliers, l’espace urbain et tous les équipements ou infrastructures qui s’y trouvent ne sont que des marchandises servant de support pour faire des profits, au même titre qu’une cargaison de blé négociée sur les marchés à terme. Il s’ensuit donc que le sol, les immeubles et les infrastructures de ces métropoles mondiales sont régis par une logique totalement indépendante de la population de ces villes.

Les territoires urbains soulèvent donc un enjeu : qui décidera de l’aménagement urbain ? Quel type de ville voulons-nous ? Ces questions risquent de paraître naïves mais elles sont pourtant incontournables pour tout projet d’émancipation sociale dans le monde d’aujourd’hui. En 2007, le taux d’urbains au sein de la population mondiale a dépassé pour la première fois dans l’histoire le cap des 50%, et il atteindra les 60% en 2030 selon le Programme des Nations Unies pour l’habitat. [3] L’urbanisation accélérée des pays en développement au cours des cinquante dernières années a par ailleurs transformé la « question urbaine » en une question mondiale. Dès lors qu’on constate l’irrationalité de la ville aménagée par le capital, la question qui se pose est de savoir comment se réapproprier l’espace urbain.

Des voies possibles pour la démocratisation des centres-villes

Plusieurs mouvements sociaux dans le monde défendent en pratique une telle réappropriation, du Droit au logement [4] en France aux collectifs « The Right to the City » [5] dans différentes villes américaines et au FRAPRU à Montréal. [6] Dans les pays du Sud, de nombreuses luttes tentent de mettre un frein à la gentrification et à la « modernisation » des agglomérations urbaines qui se traduisent par la destruction de bidonvilles et le déplacement forcé de la population.

Deux conceptions s’opposent donc au sujet de l’aménagement urbain aujourd’hui. D’une part, la conception dominante de la ville, faite des idées sous-jacentes que partagent les pouvoirs publics et le grand capital. La ville est à leurs yeux une marchandise, ou plutôt un marché de millions de valeurs immobilières. La « réussite » d’une ville se mesure ici suivant sa capacité à devenir une métropole d’importance mondiale et son aptitude à croître à l’infini, même si cela se traduit par un étalement urbain qui renforce la ségrégation sociale et les problèmes de circulation.

A l’opposé, le principe sous-jacent de la ville que défendent les mouvements sociaux est de considérer l’espace urbain comme un bien commun de nature politique : seuls ses habitants ont le droit et la légitimité de décider comment organiser la ville. Au lieu d’un espace-marchandise, la ville devient ici un espace démocratique orienté vers la satisfaction des besoins et des aspirations collectifs.

Les enjeux autour de la question urbaine sont de taille, car si l’on en croit Robert Park, un des pionniers de la sociologie urbaine, la ville constitue « la tentative la plus constante et dans l’ensemble la plus réussie, faite par l’homme pour refaire le monde dans lequel il vit conformément à son désir le plus cher. (…) [E]n faisant la ville, l’homme s’est refait lui-même. » [7] Réclamer une ville qui n’est plus dictée par le grand capital équivaut alors à chercher à devenir maître de son environnement, afin de progressivement mettre fin aux différentes formes d’aliénation propres aux environnements urbains. Une fois de plus, il s’agit donc de réaffirmer que nos vies valent plus que leurs profits.


[1L’analyse développée dans cet article est largement inspirée par les thèses de David Harvey, « Le droit à la ville », Revue internationale des livres et des idées, janvier-février 2009, no. 9, p. 34-41. Harvey se situe lui-même dans la continuité des travaux d’Henri Lefebvre. Une version en anglais de l’article de Harvey est disponible : http://www.newleftreview.org/?view=2740.

[2The Economist, 15/08/09, p. 74

[3Le Monde. Dossiers et documents, no. 369, novembre 2007

[7Robert Park cité in David Harvey, « Le droit à la ville », op. cit., p. 34.

Mots-clés : Réaménagement urbain

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