Édition du 16 avril 2019

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Environnement

Doha : une conférence de plus en plus virtuelle sur le climat

Les couloirs de la conférence climatique de Doha bruissent de rumeurs et d’informations plus ou moins vérifiables. Ce n’est évidemment pas une première. Mais cette année, une grande nouveauté : les textes imprimés ont totalement disparu ! Les Nations unies et les responsables qataris ont formellement interdit toute distribution de communiqués, de textes et de brochures. Les délégations et rares ONG présentes qui ont outrepassé cet oukase le premier jour ont été menacées de représailles voire de retrait de leurs accréditations.

03 décembre 2012 | mediapart.fr

Pierre Radanne, ancien directeur de l’Ademe (agence française pour la maîtrise de l’énergie) et aujourd’hui responsable de l’agence Facteur 4 qui conseille de nombreux pays africains émergents, a ainsi été interpellé par deux policiers des Nations unies : il glissait dans les boîtes à lettres des délégations une « note de décryptage » présentant en 90 pages les enjeux de Doha. Ce document en anglais ou en français qu’il distribue depuis des années est très apprécié par les scientifiques et les politiques du climat. Il a fallu l’intervention d’un haut responsable des Nations unies pour qu’il soit exceptionnellement autorisé à distribuer une centaine d’exemplaires de son étude.

Plus de papiers donc ! Les discours, les communiqués, les explications, les lieux de réunion, les annonces de conférence de presse, les appels, les protestations ont disparu dans le gouffre insondable d’Internet. Explication avancée par les organisateurs : économie de papier. Inutile de leur rappeler que le papier est recyclable et que cette « économie » paraît dérisoire dans l’énorme palais des congrès dont les milliers de mètres carrés sont en permanence climatisés.

Donc, pour les délégations, pour les participants, pour la presse, pour les représentants de la société civile, il ne reste plus que la rumeur ou d’erratiques messages Internet. Les responsables de l’ONU se récrient : « Mais tout se trouve sur Internet ! Vous nous faites un procès moyenâgeux, il faut vivre avec notre temps. » Certes... Mais le moindre écrit, offert aux passants de cette agora climatique, avait ses chances d’être lu, de produire ses effets. Le discours du plus méconnu des chefs d’État ou de gouvernement pouvait, à tête reposée, intéresser, offrir une idée originale ou une solution. Tous ces messages gisent désormais dans un puits sans fond.

Le textes se croisent donc sur la toile sans se rencontrer. Personne ne sait d’ailleurs vraiment où les trouver et nul ne sait à qui les envoyer ! La COP 18, puisque tel est son nom, est à la fois sourde et quasiment muette. Les journalistes et les participants naviguent dans le noir. Quant aux ONG « embedded » dans la grande machine onusienne, ça ne va guère mieux. Elles sont d’ailleurs fort peu nombreuses à Doha. Pour la première fois depuis Kyoto, la société civile est quasiment absente. Et les négociations sérieuses qui vont commencer ce lundi et s’intensifier à partir de mardi avec l’arrivée des ministres et des chefs de gouvernement vont se dérouler à l’abri des regards et de la contestation.

Une alliance Russie-Pologne ?

Il se dit ici que ce sont les Russes, étrangement alliés aux Polonais, qui mijotent de faire capoter la conférence en refusant tout progrès dans le processus de renouvellement des engagements du Protocole de Kyoto qui contraignaient les pays industrialisés, ou supposés tels, à limiter leurs émissions de gaz à effet de serre. Cette perspective de blocage énerve fortement les représentants des îles-États, comme les Maldives, et tous les pays, comme le Bangladesh, qui sont menacés par la lente montée de eaux des mers. Mais leurs protestations n’ont guère dépassé Internet et n’ont pas été relayées sur le site officiel de la conférence.

Il n’est pas question non plus, malgré les demandes pressantes des rares ONG présentes, d’évoquer longuement la très rapide fonte des glaces de l’Arctique qui a pourtant été confirmée il y a quelques jours par l’étude de 47 experts réunis par la NASA et le professeur Andrew Shepered de l’université anglaise de Leeds (lire à ce sujet l’article de Michel de Pracontal). Explication simple : les États-Unis, le Canada et la Russie se réjouissent de l’ouverture, une grande partie de l’année désormais, du passage du nord-ouest pour leurs navires. Et pour leurs recherches pétrolières off shore dans les eaux glaciales de ces régions.

L’Europe ne va pouvoir ni s’exprimer d’une seule voix ni disposer d’une marge de discussion cette semaine, en raison de l’attitude de la Pologne. Le pays a décidé de bloquer toutes les avancées possibles pour conserver le droit d’utiliser sans restriction ses réserves de charbon sans encourir la moindre sanction.

Les pays africains, dont les spécialistes en matière climatiques sont de plus en plus sérieux et conscients des menaces qui pèsent encore plus sur eux que sur les pays riches, sont furieux de l’attitude des États Unis. Ce pays ne veut rien changer à ses mauvaises habitudes alors que son opinion publique évolue sur la réalité des changements climatiques. Certains pays africains sont en train de négocier une position commune avec des nations asiatiques et celles qui sont le plus menacées par les événements extrêmes. Il ne sera pas question pour autant d’évoquer publiquement la reconnaissance par le HCR, le Haut Comité des Nations unies pour les réfugiés, de la question des « réfugiés climatiques » dont le nombre est déjà évalué à une cinquantaine de millions de personnes. Ils pourraient être 300 millions au cours des vingt prochaines années, affirment les experts du GIEC, le groupement international pour l’étude du climat.

Les experts, comme le Français Jean Jouzel arrivé ici dimanche, n’auront pas plus la possibilité de faire distribuer dans le Centre de conférence, leurs plus récentes analyses pour inciter la société civile à faire pression sur les politiques. Sous couvert de « modernité » et d’écologie, cette conférence de l’ONU au Qatar s’apparente à une farce agrémentée de censure.

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