Édition du 16 juin 2026

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Environnement

Un scoop… vieux de cent ans

Bienheureuse Jeanne d’Arc, ça ne vous dit certainement pas grand-chose à part peut-être la fameuse héroïne française qui a joué un rôle décisif dans la guerre de cent ans. C’était pourtant le nom d’un village prospère au lac Saint-Jean au début du siècle dernier.

Numéro spécial de l’Action Nationale sur l’avenir du Saguenay lac Saint-Jean

Germain Dallaire
Personnellement, malgré plusieurs décennies de recherches sur l’histoire du Saguenay lac Saint-Jean, j’ignorais cette histoire et c’est l’idée lumineuse d’un artiste (1) du lac qui m’a révélé son existence.

Comme sa célèbre marraine, le village de Bienheureuse Jeanne d’Arc a eu une vie courte (1916-1931). À l’inverse de celle-ci cependant, il n’est pas péri par le feu mais plutôt enseveli par les eaux lorsqu’Alcan a fermé le vannes de son nouveau barrage d’Iles Malignes à l’embouchure du lac Saint-Jean provoquant ainsi une augmentation permanente de 10 pieds qui allait consacrer par le fait même le passage de son statut de lac à celui de réservoir.

Officiellement, selon les registres provinciaux, Bienheureuse Jeanne d’Arc a été fondée en 1916 et dissoute en 1931. Son territoire qui correspond à la Pointe Taillon actuelle plus l’île Bouliane dont il n’était séparé que par un ruisseau (aujourd’hui c’est un kilomètre d’eau) était déjà occupé avant 1916 et il s’est rapidement vidé de ses habitants après 1926. À partir de 1905, il y avait une ferme industrielle employant jusqu’à 125 personnes et en 1909, cette ferme est arrivée deuxième pour la médaille d’argent du Mérite Agricole au Québec. Soit dit en passant, ces 125 personnes étaient dirigées par un certain Onésime Tremblay.

Il faut dire qu’à l’époque, le lac Saint-Jean portait le titre de « grenier du Québec » et ce n’était pas que « vantardise de bleuet » puisque la région collectionnait les prix agricoles. En 1915, c’est 27 des 39 prix attribués dans l’ensemble du Québec qu’elle a raflé. Le lac draine un bassin hydrographique aussi grand que le Nouveau Brunswick. Avant 1926, sa superficie augmentait du tiers au printemps et son niveau de 20 à 25 pieds. Le débit de la rivière Saguenay atteignait une intensité comparable à celle des Chutes Niagara. Comme pour le Nil, cette crue printanière de deux à trois semaines fertilisait les terres et constituait la base du succès des près de mille agriculteurs qui s’activaient à sa périphérie.

De cette prospérité agricole, Bienheureuse Jeanne D’Arc en était peut-être le fleuron comme en témoigne sa ferme industrielle. D’une superficie de 16 000 acres (plus de 8 000 terrains de football), le village comptait en 1926 pas moins de 352 habitants desservis par trois écoles et deux magasins généraux. Deux fromageries et deux scieries y étaient en opération. Après l’ennoiement, la municipalité a cherché à survivre mais le coût des réparations a vite dépassé les revenus. Comble malheur ou d’injustice (on manque de mots), Alcan devenu le principal propriétaire foncier ne payait même pas ses taxes. La municipalité a été dissoute en 1931.

« Les perdants n’ont pas d’histoire » nous dit l’adage. Bien sûr, la disparition de Bienheureuse Jeanne d’Arc n’est pas un secret au sens strict. Il s’agit plutôt d’un fait volontairement refoulé, occulté, le genre de phénomène que l’historien Yvan Lamonde qualifierait peut-être de « coin dans la mémoire ». Un fait occulté comme l’a été l’excellence agricole de la région avant 1926 et surtout, comme l’a été le vol de la meilleure partie des terres de près de mille agriculteurs. Tout ça, il n’est pas inutile de le rappeler, dans la duperie, le mensonge et la magouille impliquant l’ensemble de la classe dirigeante. Dire qu’il s’agit d’un épisode honteux de notre histoire est un euphémisme.
On a fait tout ça au nom du développement industriel mais surtout au bénéfice des plus puissants intérêts financiers américains. Andrew Mellon, propriétaire d’Alcoa, est celui qui a ramassé la mise en 1926. Cet homme est passé en quelques années d’homme le plus puissant des États-Unis à l’homme le plus détesté lorsqu’on a découvert qu’il s’est servi de son poste de Secrétaire au Trésor (1920 à 1932) pour s’attribuer des avantages fiscaux à lui et ses p’tits copains industriels. Il a terminé sa vie dans la honte et en achetant sa liberté. Aujourd’hui à Arvida, le boulevard principal s’appelle Mellon. Aujourd’hui au Saguenay Lac Saint-Jean, le développement industriel lié à l’aluminium a fait long feu. Il ne reste qu’un peu plus du quart des 12 000 emplois du début des années 60 et le déclin se poursuit. Aujourd’hui, profitant outrageusement de son privilège, Rio Tinto est tranquillement en train d’opérer sa mue vers une compagnie d’électricité et de lithium. Tout ça sans le dire évidemment. Les mauvais coups, ça se fait en silence.

Vous pouvez découvrir la face cachée de ces cent ans de l’industrie de l’aluminium au Saguenay Lac Saint-Jean en commandant la revue à cette adresse :https://action-nationale.qc.ca/produit/mai-juin-2026/. Papier :15$, PDF : 13$ + taxes).

(1) Simon Emond est un artiste de Métabetchouan qui a eu la lumineuse idée de faire revivre le village de Bienheureuse Jeanne d’Arc par un projet d’installation de lumières dans l’eau au-dessus d’une partie submergée du village. Le tout pour commémorer le centième anniversaire de son ennoiement. Son projet avançait bien, il a réussi à récolter environ 60 000$ (sauf erreur) de financement social. En début d’année, il apprenait cependant que le Ministère de l’environnement n’autorisait pas le projet en raison d’enjeux environnementaux. Encore là, les mots nous manquent. Si le Ministère de l’environnement avait seulement le début du commencement de la queue de telles réserves avec le massacre des rives du lac par la gestion de Rio Tinto, on commencerait peut-être à comprendre mais… parlez-en aux résidents de Pointe Langevin.
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