Édition du 21 septembre 2021

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Amérique centrale et du sud

Haïti : Du mensonge d’Etat aux désastres répétés : la mémoire de peuple et la dignité comme recours pour faire face à la catastrophe

« Tout est éphémère, et le fait de se souvenir, et l’objet dont on se souvient » -Marc-Aurèle

Cela fait maintenant plusieurs décennies que l’espace urbain constitue le cadre de vie de la majorité de la population mondiale. Depuis la publication de la « Ville et ses dangers » (1994) nous savons par expérience, mais aussi par anticipation, que toute ville est vulnérable, que toute cité peut avoir à faire face à la survenue de bouleversements soudains. Les risques sont donc omniprésents au cœur des centres urbains. En raison de forte concentration des populations, de biens et services, ceux-ci tendent, aujourd’hui, à apparaître comme des territoires où les risques naturels sont considérablement aggravés.

Comme l’ont rappelé certains auteurs, nombreux sont les évènements pouvant être à la base de la destruction physique (partielle ou totale) des villes. Ils varient des conflits armés aux catastrophes naturelles, en passant par les accidents industriels, les programmes de rénovation urbaine etc… (Jébrak, 2010). Dans le cas d’Haïti, depuis une vingtaine d’années l’avenir des villes semble hypothéqué par une combinaison de facteurs, allant des catastrophes naturelles aux conflits armés. Sachant que nous sommes désormais vulnérables, nous nous retrouvons contraints à prendre au sérieux, ce qui, il n’y a pas si longtemps, captait notre attention d’une manière lointaine, à savoir les catastrophes auxquelles nous sommes appelés à faire face.

À la croisée des catastrophes, risques et vulnérabilités : les causes répétées de nos malheurs

Etymologiquement, le terme vulnérabilité, d’origine latine vulnus, vulneris (la blessure) et vulnerare (blesser) est, selon le dictionnaire Larousse, le caractère de celui ou celle " qui peut être blessé-e, frappé-e", "qui peut être facilement atteint-e, qui se défend mal". Pour les Grecs, la vulnérabilité signifie une exposition au sort, aux "circonstances", la perspective d’une dépendance aveugle et douloureuse à ce qui peut survenir (Nussbaum, 1986). En ce sens, vulnérabilité est synonyme de "fragilité" et "sensibilité". Par ailleurs, elle a un sens sociologique renvoyant à "une potentialité à être blessé" (Soulet, 2005). Autant dire que la vulnérabilité varie en fonction des sociétés. Plus une société est fragile – donc réceptive au malheur – plus elle est vulnérable. La vulnérabilité se présente alors comme étroitement dépendante des différentes caractéristiques de la société : « Les capacités techniques, économiques, culturelles et mentales » (Antoine, 2008). On peut donc considérer la structure du développement urbain comme critère de vulnérabilité d’une société.

Les catastrophes offrent toujours matière à réflexion et action car, au delà d’un traitement médiatique à court terme ancré sur la comptabilité statistique – nombre de morts, pertes et dommages économiques etc… – elles [les catastrophes] ont la possibilité de mettre à jour, de porter à la lumière des problématiques localisées ignorées (Revet, 2012 :2). Pourtant, en dépit d’une récurrence certaine du phénomène, les catastrophes constituent un impensé de notre temps (Bussy, 2009) comme si, après chaque catastrophe on avait hâte de reconstruire – hâte de passer à autre chose sans prendre le temps de réfléchir sur le fondement même de ce qui s’est passé. Il nous a été donné de constater cette tendance à hâter le pas lors du séisme de janvier 2010 de même que lors des divers ouragans. Or, que peut-on sans penser ?

Au cœur de la réflexion à faire sur les catastrophes, on trouve la question du risque et de la vulnérabilité. Il s’agit là de deux notions incontournables pour comprendre la nature des catastrophes. Tant dans leur extension que leur compréhension, risque, vulnérabilité et catastrophe sont étroitement imbriqués. Génériquement, le risque est un danger probabilisé auquel on attribue des conséquences spatiales potentielles. Il s’exprime par une valeur traduite en termes monétaires mais aussi culturels, sociaux qui se reflète dans les représentations que peuvent en avoir les différentes composantes de la société. Le risque comme l’écrit Redon (2012), « c’est la conjonction d’un aléa et d’une vulnérabilité » (p. 299). Il agrège donc deux dimensions difficiles à évaluer : 1) l’aléatoire, ce qui pourrait arriver – advenir, le phénomène brut… et 2) la vulnérabilité, soit une plus ou moins grande réceptivité au phénomène brut par la présence humaine….

C’est cette réceptivité qui va transformer le risque en catastrophe ou pas. Le malheur qui plane, suspendu, et qui peut frapper à n’importe quel moment. Dans le cas haïtien, par un concours de circonstances dont nous connaissons les ressorts, il se révèle que nous sommes toujours aux abonnés présents, en première loge, lorsqu’il s’agit de recevoir. Il ne saurait s’agir d’une fatalité. Face au discours dominant qui tente de brouiller nos repères, nous avons besoin de notre mémoire de peuple pour appréhender la situation et y faire face.

Quelques mots autour de la situation

Le samedi 14 août 2021, alors que les patriotes haïtiens-nes s’apprêtaient à célébrer en grandes pompes le 230ème anniversaire de la cérémonie du Bois-Caïman (2), un séisme de magnitude 7.2 a durement ébranlé le pays, notamment la région du Grand Sud. Le tremblement de terre a eu lieu à 13 km au sud-sud-est de Petit Trou de Nippes, dans le département des Nippes, à 10 kilomètres de profondeur. Il a été suivi de plusieurs autres répliques, dont certaines d’une magnitude supérieure à 4,5 voire 5.

Comme pour le séisme meurtrier de janvier 2010, le mécanisme de failles du 14 août indique une faille de chevauchement oblique le long de la zone de faille Enriquillo-Plantain Garden (3), la principale structure de faille et la limite de la microplaque dans la région. Le séisme s’est produit à la suite d’un mouvement inverse oblique le long de la zone de faille Enriquillo-Plantain Garden, à environ 125 km à l’ouest de la capitale haïtienne Port-au-Prince.


Source : BME, Aléa et risque sismique en Haïti, 2006.

Les trois départements les plus touchés sont les Nippes, la Grand’Anse et le Sud, notamment les villes des Cayes, Jérémie, Anse à Veaux, Aquin, Camp-Perrin, Cavaillon et Baradères. Certaines communautés isolées plus proches de l’épicentre ont été complètement dévastées. Tant les principales villes des départements que les bourgades reculées des sections communales ont été transformées en champ de ruines par la minute de secousse. Le séisme a entraîné des dégâts considérables dont les évaluations continuent encore aujourd’hui. Il a été ressenti au niveau des autres départements sans provoquer de dégâts substantiels.

Sans bilan précis pour le moment, on peut toutefois anticiper une ampleur considérable des dégâts qui n’est pas surprenant puisque dans l’ensemble, la population de toute la région réside dans des structures vulnérables aux secousses sismiques. Avec un habitat non contrôlé en rapide expansion, les zones touchées présentaient déjà de graves dysfonctionnements. Pour la grande majorité, les constructions ne répondent à aucune règle parasismique. Les types de bâtiments prédominants sont la construction de murs de boue et de blocs, en quelques rares cas le ciment sert de liant.

Selon le United States Geological Survey (USGS), près de 2,2 millions de personnes ont été exposées à des secousses d’intensité VI ou supérieure sur l’échelle d’intensité mercantile modifiée (MMI), avec plus de 230 000 personnes vivant à moins de 15 km de l’épicentre. La population des trois départements représente environ 16 % de la population totale du pays, estimée à 11,4 millions d’habitants. Comme pour le séisme de janvier 2010, à la fois victimes et premiers aidants, la réponse des communautés locales et avoisinantes a été immédiate, malgré la douleur, le chaos et les pleurs. La réponse internationale ne s’est pas fait attendre non plus. Et les populations s’apprêtent une nouvelle fois à danser la valse des millions (4).

Avec les Gonaïves, les Cayes est l’une des villes les plus vulnérables d’Haïti. Cette dernière est plate, à peine au-dessus du niveau de la mer et flanquée de deux rivières qui rendent son emplacement plus critique. D’où elle est facilement et fréquemment inondée. Avec le réchauffement climatique et la montée attendue du niveau de l’eau de mer, la ville sera un défi à vivre. Mais comme toujours, on ne s’y attendait pas. L’ingénieur Claude Prépetit, actuel Directeur Général du Bureau des Mines et de l’Energie, a beau rappeler que « les tremblements de terre ne sont pas une fatalité et qu’il faut surtout s’y préparer », nous n’y étions pas préparé en raison de l’impéritie des gouvernants – placés au pouvoir par l’Internationale – et de leur pseudo stratégie de prévention, de gestion et d’atténuation des risques naturels (5).


Source : OCHA, Haiti : Earthquake / Flash Update No. 2, 16 August 2021.

Le bilan, encore en évolution, est extrêmement lourd : 2 207 personnes décédées, 12 268 blessées, 344 disparues, 52 953 maisons détruites et 77 006 maisons endommagées (COUN, Rapport de situation, 21 août 2021). En tenant compte des évaluations déjà effectuées, un rapport précédent avait précisé qu’au moins 650 000 personnes ont besoin d’une assistance humanitaire d’urgence dans les trois départements touchés par le séisme soient le Sud, la Grande Anse et les Nippes. Ce chiffre représente près de 40% de la population des trois (3) départements, qui est de 1,6 millions de personnes (rapport du 18 aout 2021, Centre d’opérations d’urgence national).

Comme le signale le site de la BME : « Si la science ne permet pas encore de prédire l’occurrence de ces séismes, elle permet néanmoins de prévenir leurs effets par une meilleure connaissance des phénomènes physiques en jeu et un transfert de ces connaissances vers les structures chargées de la planification et de l’aménagement du territoire. » Autant dire que la pesanteur d’un tel bilan relève de l’incompétence des pouvoirs publics ou de la négligence criminelle. Il n’est pas étonnant alors que le focus immédiat du discours officiel soit mis volontairement sur la dimension « catastrophe » qui, dans l’imaginaire, opère à partir des catégories d’imprévisibilité, d’incertitude, d’absence de responsabilité humaine, etc… Or, plus que le séisme du 12 janvier, pour reprendre un titre de Myrtha Gilbert, cette catastrophe est loin d’être naturelle.

Un autre rapport, cette fois de l’OCHA, affirme :

  • “At the request of the Government, on 15 August, USAID deployed a 65-member search and rescue team, equipped with 52,000 pounds of tools, including hydraulic concrete-breaking equipment, saws and drills, as well as essential medical supplies, to support ongoing efforts to find survivors trapped in the rubble and save lives. Additionally, the Coordinating Unit (CU) of the Caribbean Disaster Emergency Management Agency (CDEMA) will provide operational assistance directly to the COUD based on a request for coordination support received from the Government.”

Vécu d’un premier aidant

M., originaire de Goulot, localité de Fonds Tortue dans la commune des Baradères, est micro-entrepreneur évoluant dans la région métropolitaine de Port-au-Prince. Il tient sa petite entreprise de service au centre-ville.

Le samedi 14 août, alors qu’il venait juste d’ouvrir son business, il a senti la secousse tellurique comme tout le monde. Quand il a entendu à la radio que le séisme avait frappé de front des communes de son département, voire que l’épicentre était situé dans les Nippes, il a de suite décidé de s’y rendre. Certes, il n’arrivait pas à joindre les siens au téléphone mais il était loin d’imaginer la vision d’apocalypse à laquelle il serait confronté une fois sur place. Il voulait s’y rendre sur le champ mais il n’a pu arriver que le dimanche 15 août. La zone est difficile d’accès nous explique-t-il, un chemin de terre rocailleux. Sur le chemin, il n’a rencontré aucun sauveteur, aucun responsable étatique, aucun tracteur des Travaux Publics qui pourrait laisser présager de l’ampleur des désastres qui l’attendait. Six membres de sa famille sont décédés dont son père et son petit-frère. Il a du faire lui-même le travail de déblayer les décombres pour trouver les corps et leur donner sépulture dans le caveau familial.

Son petit-frère nous explique-t-il est mort sous ses yeux le dimanche alors qu’il tentait de le retirer sous les décombres. Peut-être que son destin aurait été différent s’il avait pu arriver le 14, si des sauveteurs étaient arrivés sur les lieux ou si un tracteur était venu pour déblayer la zone. Il n’en veut pas aux gens de la communauté de Goulot de n’avoir pas secouru les membres de sa famille car, chacun était occupée à gérer sa propre misère. Il est tout simplement désolé de n’avoir pas pu arriver plus tôt.

C’est alors qu’il était en train d’enterrer son petit frère, que quelqu’un est venu avec un papier pour faire le relevé de ses morts. Il l’a expédié à coups de gros mots, nous a-t-il dit. Quel est le sens d’une telle démarche ? Laissez mourir les gens et après venir faire leur décompte (6).

Il est revenu à Port-au-Prince une semaine après. Il ne se sentait plus le courage de rester là bas. Il avait besoin de reprendre ses activités pour oublier ses calamités. Mais, conclut-il, il ne sait pas ce dont il est capable en ce moment. Alors qu’il pensait l’avoir échappé belle, il a tout vu, tout vécu, tout subi. Il avoue sentir avoir besoin d’un grand accompagnement psychologique pour traverser cette étape difficile.

Alors que les fossoyeurs haïtiens et autres expert-e-s de tous poils font semblant, combien de femmes et d’hommes sont dans cette même situation ? Combien font face à une situation pire ?

Les leçons à tirer du tremblement de terre de 2010

Aujourd’hui, onze (11) années après le séisme du 12 janvier 2010, nous sommes sous un double choc : notre fondement physique a été ébranlé par le séisme du grand Sud et les pouvoirs publics se révèlent de nouveau aussi incompétents qu’inefficaces à porter les réponses adéquates comme s’ils étaient complètement inaptes à apprendre quoique ce soit des expériences du passé. Cette incapacité à adresser les problèmes cruciaux s’explique en partie par la non reconnaissance de toutes les formes de vulnérabilités auxquelles le pays et sa population sont exposés, et l’engagement d’actions indispensables à leur prise en charge (7). Manquent également, les instruments démocratiques susceptibles d’aider les décideurs à engager des politiques publiques efficaces.

Après la catastrophe, vient le processus de reconstruction. Les politiques publiques de planification de la reconstruction comportent souvent de nombreuses ambiguïtés liées au fait de devoir combiner avec le court, le moyen et le long terme. Ce qui situe d’emblée la démarche de reconstruction à la jonction de l’urgence et du développement. Pour cela, elle doit être « holistique » autrement dit ne pas se cantonner à la reconstruction physique des stocks de bâtiments affectés mais s’atteler à la reconstruction des communautés selon les principes d’équité, d’accessibilité aux ressources et d’opportunités de chances pour les plus vulnérables. Pour être durable la planification post-catastrophe doit viser trois objectifs principaux : la restauration en temps opportun des activités normales et des conditions de vie, la protection de la communauté contre l’impact futur des risques, la formulation et la réalisation des objectifs communs entre les parties concernées (Alexander, 2002 ; Maret et Cadoul, 2008 ; Lizarralde, 2010). Tout cela ne peut s’organiser au niveau des territoires que suivant une approche démocratique et en proposant de nouvelles formes de planification.

Pour bien appréhender l’événement qui s’est produit le 14 août et adopter la posture épistémologique adéquate, nous proposons de privilégier une approche circulaire du temps qui implique en continue, par un recours à la mémoire, des allers-retours entre nos expériences locales du passé récent, les finalités à accomplir maintenant et les moyens pour y parvenir. Est-ce pourquoi nous proposons de retenir quelques leçons du 12 janvier 2010. Il s’agit d’enseignements pour la pratique abordant certaines préoccupations dans la démarche de relèvement du pays, en proie à cette énième catastrophe naturelle. Ces leçons concernent la question des acteurs légitimes pour penser la reconstruction post catastrophe et leur leitmotiv.

Le temps de la reconstruction n’est pas un temps linéaire. Les phases identifiées ne sont pas forcément successives. Et sur le terrain au niveau temporel, souvent la phase d’urgence et l’effort de reconstruction durable se chevauchent (8).

Comme on l’a vu à l’occasion du tremblement de terre de 2010, un des traits caractéristiques de la catastrophe dans des pays comme Haïti est sa prise en charge transnationale. À l’aménagement urbain despotique (top-bottom) (Pombal, Haussmann) a succédé l’aménagement participatif délibératif où il s’agit « de prendre en compte les attentes des citoyens ». Et partant de là, le rôle de la communauté devient primordial car c’est son implication qui permet de passer de la reconstruction fantasmée, imaginée par les institutions internationales à la reconstruction réelle se faisant sur le terrain (Alinsky, 2007). Mais participation ne veut pas dire absence de leadership ni manque de coordination. Pour assurer l’unité d’action, faut-il bien qu’un acteur légitime soit en charge du processus. Lequel ? De nombreux scandales de fraude et corruption sont liés à la gestion internationale désastreuse des fonds de reconstruction d’Haïti par la CIRH (9), après le séisme de janvier 2010. Il n’est donc pas étonnant que la population haïtienne demeure extrêmement vulnérable.

Première leçon : Ne pas faire confiance à la solidarité des étranger-e-s

Ils ne sont ni plus savants que nous, ni plus vertueux. Ils ne veulent pas nécessairement nous aider et sont souvent motivés par l’appât du gain. Ils se foutent de notre bien-être comme de l’an quarante. Par delà leurs discours de bienfaisance, certains ont témoigné combien ils étaient la pour faire du profit selon la structure du capitalisme du désastre tandis que d’autres tentaient de nous manipuler comme lors de l’épisode du choléra Népalo-onusien. À l’image répétée de notre désespoir, certain-e-s sont en train de se frotter les mains.

Dès lors, il convient de mettre nos propres dispositifs, notre propre appareillage de contrôle pour assurer à la fois l’efficacité et l’efficience d’un processus de reconstruction, de relèvement tenant compte de nos besoins. Il faut casser la dépendance par rapport à l’Internationale notamment à l’Occident, capitaliste, qui intervient dans le pays uniquement en fonction de ses priorités et qui, qu’importe la situation qui se présente, en profite pour nous transformer en non sujets de droits, en subalternes, dans notre propre pays.

Dans une ville, “disasters and emergencies can stem from many different causes. Consequently, disaster or emergency incidents may vary dramatically both in their causes and effects.” L’essentiel est de savoir quelles sont les mesures que les autorités locales, les collectivités territoriales et les communautés locales vont mettre en place pour y faire face. Si on n’arrive à mettre en place une telle démarche haïtienne participative, par nous-mêmes, comme cela a été fait au Chili sous le gouvernement de Salvador Allende (1970-1973), les catastrophes naturelles deviendront un fait divers de notre quotidien.

Deuxième leçon : Il est hors de question de compter sur les structures actuelles de l’État en Haïti

Longtemps resté à l’écart des grands réseaux mondiaux, il y a juste quatre décennies que l’État en Haïti a entrepris un certain nombre d’ajustements structurels, à la demande des institutions internationales, pour engager le pays sur la voie de la mondialisation néolibérale. Il s’agissait là d’une condition sine qua non pour avoir accès à des financements internationaux ainsi qu’à l’aide au développement. « La conditionnalité, nous dit Holly (2011), est un élément central des politiques imposées aux PVD par les pays donateurs de l’aide au développement » (p. 194). Sous le diktat des agences internationales, les représentants de l’Etat en Haïti ont été incontestablement un promoteur des processus de libéralisation à tous les niveaux. Depuis 1999, les Institutions Financières Internationales (IFI) ont mis en place un arsenal sémantique et conceptuel tournant autour de la notion de "pauvreté", les mécanismes inclusifs de "participation" et la "bonne gouvernance" (Chalmers, 2014 ; Deneault, 2013). Depuis ce temps, il ne fait aucun doute que l’Etat en Haïti est un acteur au service de l’économie capitaliste mondialisée.

Le processus de reconstruction du centre-ville de Port-au-Prince, à la suite du séisme de 2010, a offert l’occasion de constater une nouvelle fois cette orientation désastreuse pour le pays. Des acteurs engagés dans le processus de la reconstruction sont allés jusqu’à considérer que ce sont les firmes transnationales et quelques magnats du grand capital qui dictent les décisions politiques en matière de reconstruction au bas de la ville en fonction de leurs intérêts au détriment du pays.

Aujourd’hui plus que jamais, composés de bons fantoches et de courtiers de l’Internationale, le personnel étatique est à la solde, sous contrôle et en commandite. Inhabitués à penser les problèmes depuis Haïti, selon une perspective haïtienne et dans l’intérêt de la population haïtienne, il n’est pas étonnant qu’ils soient vite désarmés face au plus petit problème que confronte la communauté, que tout devient pour eux une gageure et que leur seul reflexe soit le recours à leurs commanditaires, leurs tuteurs, aux blancs. Et pour autant que nos catastrophes sont un analyseur de la mondialisation capitaliste et de sa politique économique ultralibérale, il devient dès lors hors de question de compter tant sur le personnel que sur les structures de l’État en Haïti.

Troisième leçon : Il est urgent de se rappeler que les plans servent s’ils sont élaborés par les concernés, s’ils correspondent à leurs attentes et besoins et sont applicables

Au niveau politique, le séisme du 14 août arrive dans un contexte d’imbroglio pire que celui du 12 janvier 2010. Les expériences récentes post désastres réalisées en Haïti (séisme 2010, ouragan 2016) ont mis en évidence une dynamique sociale contraignant à une production moyenne de plans insignifiants et inapplicables. C’est le triomphe de l’ordre médiocratique qui a hissé le stade moyen au rang d’autorité et les médiocres au pouvoir. Dans le cadre du séisme du 14 août 2014, il est urgent de se rappeler que tant les évaluations post-désastres et les plans de reconstruction ne sont pas un exercice médiocre de visibilité, ils ne servent que s’ils sont mis en application. Comme le souligne Alain Deneault (2016), « Médiocrité est en français le substantif désignant ce qui est moyen ». Le médiocre est devenu le référent de tout un système.

Dans l’ordre médiocratique, le travail standardisé, réduit à une activité moyenne, se trouve dépourvu de sens propre. La fierté du travail bien fait, fut-il manuel ou intellectuel, a disparu au profit d’une prestation, vite fait, quelconque devenue moyenne. L’essentiel étant de jouer le jeu.

En effet, le ton de ce jeu a été donné par le Premier Ministre de facto, M. Ariel Henry, lors du lancement du PDNA, le lundi 23 aout 2021, à grands renforts de langue de bois et de formules passe-partout. Il a indiqué avoir « la ferme volonté d’orienter la reconstruction sur la voie du développement durable ». Il a affirmé dans son discours de lancement : « le Gouvernement a la lourde responsabilité de relever le défi de la reconstruction de la Péninsule Sud. Pour ce faire, nos cadres accompagnés du secteur privé, la société civile, et les partenaires internationaux évaluent les effets et les impacts sur la société. »

M. Henry a encouragé tous les acteurs impliqués dans le processus à privilégier une approche inclusive et participative par les territoires : « Les acteurs de la région du Sud doivent prendre part à la réflexion devant amener à reconstruire leurs territoires dévastés par le séisme du 14 août 2021. Il est important de signaler à l’attention de tout un chacun que les autorités et les administrations communales sont indispensables à la réussite de la mise en œuvre des programmes de l’aménagement et du développement des territoires ».

Ces formules sonnent creuses car, il est connu que l’actuel gouvernement, à la fois illégal et illégitime, ne dispose d’aucun mandat de la sorte. Il est juste là pour liquider les affaires courantes. Une telle entreprise de reconstruction ne saurait relever d’un tel gouvernement. Le seul acteur légitime en cet instant c’est la population. La population du Sud a plus de responsabilité que M. Henry. La population est permanente alors que ce gouvernement, à moins d’un consensus large, peut ne pas exister demain. L’initiative doit revenir à la population du Sud à travers ses structures organisées et ce sont « les acteurs du gouvernement qui doivent prendre part à la réflexion ». Ce n’est pas l’inverse ! M. Henry parle du caractère indispensable « des autorités et des administrations communales à la réussite de la mise en œuvre des programmes de l’aménagement et du développement des territoires » : à quelle autorité fait-il référence ? À quelles administrations communales ? Si seulement, il était sérieux !!!

Par ailleurs, M. Henry a-t-il pris le soin avant de se lancer dans ses envolées de demander le compte sur ce qui a été fait dans le Grand Sud après l’ouragan Matthew. C’est cette même région qui avait été frappée en octobre 2016. Actuellement, dans la première section de Torbeck, dans la localité Boury, sur l’habitation Piloge, des gens – dont une majorité d’enfants – ayant pris refuge dans un ancien hôtel à la suite de l’ouragan Matthew (2016) y sont encore cinq années après. Avec le passage du séisme, ils sont dépourvus de tout, l’hôtel est fissuré et les enfants - comme les adultes – sont laissés pour compte (10).

Comme souvent en cette matière et comme tout politicien, M. Henry s’est lancé dans une vaste entreprise d’enfumage pour « jouer le jeu » en oubliant qu’un plan de reconstruction est à la fois une démarche politique et un outil de planification juridique. Son élaboration est un processus qui s’inscrit dans la durée et qui mobilise diverses forces vives territoriales : élus, acteurs institutionnels, société civile.

Quatrième leçon : Il est prioritaire de renforcer les capacités de la population des zones touchées à être maitres et décideurs de sa destinée et de son avenir.

Tant sur le plan politique, technique que stratégique, il convient de renforcer rapidement les capacités locales, spécialement les compétences professionnelles et de gestion des acteurs publics, des productrices et producteurs ainsi que des structures de coordination et de régulation. De la phase d’évaluation complète des besoins à celle de la réduction efficace des risques pour surmonter les cycles répétés de vulnérabilité, il nous faut aller impérativement dans le sens de la concertation citoyenne – du community planning – en aménagement du territoire et en urbanisme puisqu’il s’agit de leur cadre de vie, de leur existence. Pour cela, faut-il bien se rappeler du premier principe fondateur de ce pays : « Tout moun se moun, pa gen moun pase moun ».

Pour l’heure, rappelons-nous qu’il y a les aléas et il y a la vulnérabilité conduisant aux catastrophes. Afin de brouiller les pistes, le discours officiel tend volontairement à confondre les deux car, comme le rappelle Bouamama (2020)

  • « la vulnérabilité fait fonction d’analyseur des contradictions d’un système social, de révélateur du réel. Le centrage volontaire sur la dimension « catastrophe » diffuse des images d’imprévisibilité, d’incertitude, d’absence de responsabilité humaine, etc. Le centrage sur la vulnérabilité interroge les causes économiques et sociales d’une situation, les raisons réelles de l’ensemble des conséquences d’une catastrophe et les intérêts économiques qui ont produit cette vulnérabilité. »

Rappelons nous aussi que, si la capitale haïtienne plutôt que d’être reconstruite est en passe de s’engouffrer définitivement dans les limbes onze années après le séisme, cela ne tient pas uniquement à la mauvaise gouvernance des autorités locales, mais le mécanisme de solidarité internationale, notamment le business de l’humanitaire et de la détresse endosse une grande part de responsabilité. Le même schéma semble sur le point de se remettre en place. Aux populations d’être vigilantes et de prendre en main la destinée des communautés touchées, faut-il user pour cela de forceps.

Références bibliographiques

• BORDERON, M. ; OLIVEAU, S. (2016). Vulnérabilités sociales et changement d’échelle, Espaces, populations et sociétés, n° 2016/3, p. 1.

• BOUAMAMA S. (2020) Le Corona Virus comme analyseur : Autopsie de la vulnérabilité systémique de la mondialisation capitaliste, 24 Mar 2020.

• BRENNER, N. 2009. What is critical urban theory ? CITY, VOL. 13, NOS. 2-3 JUNE-SEPTEMBER 2009.

• BRENNER, N. 2011. (Sous la direction de), Cities for People, Not for Profit : Critical Urban Theory and the Right to the City, Routledge.

• BUSSY, F. (2009). « Penser nos catastrophes », Le Portique [En ligne], 22 | 2009, mis en ligne le 10 novembre 2010, consulté le 17 janvier 2014.

• CAROIT, J.-M. (2012), « À Haïti, la reconstruction avance « à pas de tortue », Le Monde, 11 janvier 2012.

• CASIMIR, J. (2009). Haïti et ses élites. L’interminable dialogue de sourds, Les Presses de l’Université d’État d’Haïti, Coll. Haïti-Poche Port-au-Prince.

• CHESNEAUX, J. (2001). « Mémoire et projet urbain », in Thierry PAQUOT (dir.), Le Quotidien urbain. Essais sur les temps des villes, Paris, La Découverte, 2001.

• CHOMSKY, N. (2005). Quel rôle pour l’État ?, Les Éditions Éco-société.

• CHOMSKY, N. (2013). Le bien commun, Les Éditions Éco-société.

• CHOPLIN, A. (2012). « Désoccidentaliser la pensée urbaine », Métropolitiques, Novembre.

• DARBOUZE, J. (2021). « Bien commun territorial, politiques urbaines et inégalités socio-spatiales : les politiques répulsives de l’Etat prédateur à l’assaut du centre-ville de Port-au-Prince » in PIERRE, J-Y, SAINT-PREUX, H & JASON, M. J.-Y., (2021). Port-au-Prince. 11 ans après la catastrophe du 12 janvier 2010, ODGRDH Editions.

• DARBOUZE, J. (2021). « Comment le suprémacisme blanc a entrepris de détruire Haïti. », Nouveaux Cahiers du Socialisme, Juin.

• DARBOUZE, J. « Haïti : dix ans après le séisme, quelle reconstruction ? », Plateforme altermondialiste, 14 janvier 2020. http://alter.quebec/haiti-dix-ans-apres-le-seisme-quelle-reconstruction1/

• DENEAULT, A. (2015). La médiocratie, Lux Editeur, 2015, 224 p.

• KLEIN, N. (2008). La stratégie du choc. La montée d’un capitalisme du désastre, Actes Sud, Paris.

• PREPETIT, C. (2006). Aléa et risque sismique en Haïti, Bureau des Mines et de l’Energie (BME).

Autres documents et rapports

• Centre d’opérations d’urgence national, Tremblement de terre, Mercredi 18 août 2021 - Rapport de situation #6

• Centre d’opérations d’urgence national, Tremblement de terre, Vendredi 20 août 2021 - Rapport de situation #8

• Ciat, Tremblement de terre du 14 août 2021 Sud-Ouest d’Haïti, Rapport d’évaluation rapide 15-17 août 2021, 20 août 2021, v 1.

• OCHA, Haiti : Earthquake, Flash Update No. 2, As of 16 August 2021.

Notes

1- L’auteur est philosophe, sociologue, aménagiste du territoire et Ph. D. en études urbaines. Coordonnateur de recherche au Centre EQUI, structure indépendante de recherche sociale, membre depuis 2016 du Groupe de Réflexion-FPSPA, un think tank progressiste haïtien.

2- Le 14 aout 1791, la Cérémonie du Bois Caïman sur l’habitation Lenormand de Mézy au haut du Cap a été le point de départ du mouvement indépendantiste haïtien, anti esclavagiste, anti-colonial. Cette cérémonie a été le plus grand rassemblement de captifs, le plus beau front unitaire d’une masse se dressant contre la domination d’une oligarchie et l’exploitation de la majorité par une minorité.

3- En Haïti, les études géologiques ont permis d’identifier deux principales zones de failles susceptibles de générer des séismes. Une première se trouve en mer le long de la côte nord. Il s’agit d’une faille de direction est-ouest, qui se prolonge à terre dans la vallée du Cibao en République Dominicaine (faille Septentrionale). Une seconde traverse la Presqu’île du Sud d’Haïti de Tiburon à l’ouest jusqu’au Port-au-Prince, qu’elle traverse, et se poursuit vers l’est dans la vallée d’Enriquillo en République Dominicaine (la faille Enriquillo Plantain Garden).

4- Un représentant de la Banque mondiale a déjà présenté les résultats des premières évaluations effectuées à travers une méthodologie s’appuyant sur une évaluation satellitaire. Les dommages, estime-t-il, se chiffrent à 1,12 milliards de dollars. « 2/3 de ces dommages physiques sont dans le secteur privé 1/3 concerne le secteur public. »

5- Il convient surtout de ne pas oublier, comme l’écrit Fréderic Thomas sur son blogue : « Pour réconfortantes ou spectaculaires qu’elles soient, les images d’enfants sauvés des décombres n’enlèvent rien au fait que l’aide humanitaire est d’abord et avant tout le signe d’un échec : celui des mécanismes de prévention et de planification, des institutions et politiques publiques. »

6- J’ai traité ailleurs de ce mode opératoire tant des autorités, de la société civile haïtienne que des institutions internationales qui consiste à « laisser mourir » ou à « faire mourir » la majeure partie de la population parce que, considérée comme surnuméraire par rapport à la logique des mondes. Dans une certaine mesure, le traitement que fait l’Etat en Haïti des aléas naturels peut trouver son explication dans le cadre de ce régime nécropolitique. Cf. DARBOUZE, James, « Dans le rétroviseur des fossoyeurs : La politique haïtienne et le traitement « haïtien » du Covid-19 », 11 mai 2020, Alterpresse, https://www.alterpresse.org/spip.php?article25607#.XzySU1VA9dg

7- En plus de l’appel immédiat, presque indécent, aux tuteurs de l’Internationale, le signe le plus évident de cette incapacité des pouvoirs publics haïtiens est le déploiement des représentants internationaux sur le terrain même des opérations. Ainsi, une semaine après le tremblement de terre, le directeur général de la Protection civile est accompagné sur le terrain de Tim Callaghan, conseiller humanitaire principal de l’USAID. Au même moment, une délégation des Nations Unies dirigée par Mme Helen La Lime, représentante du Secrétaire général des Nations unies en Haïti, a visité le Centre d’opérations d’urgence nationale (Coun). Une mission de l’Agence caribéenne de gestion des catastrophes et des réponses aux urgences (CDEMA) a rejoint les structures de Protection civile et l’évaluation structurelle qui se met en place dans le département du Sud bénéficie d’un appui de l’Ambassade suisse en Haïti. Et cela, sans parler de la présence sur le terrain de l’Armée dominicaine, de l’Armée américaine etc… Tout ce dispositif a un air de « déjà vu ».

8- Pour Kates et Pijawka (1977), le processus de reconstruction peut être séquencé également en quatre phases : la période d’urgence, celle du relèvement des services de base, la reconstruction temporaire (les abris provisoires) et la reconstruction définitive… cf. James Darbouze, « Les transformations de l’espace urbain et l’épreuve du bien commun : enjeux fonciers et jeux d’acteurs dans la reconstruction du centre-ville de Port-au-Prince, » Thèse de doctorat en études urbaines, Université du Québec à Montréal (UQAM), Mars 2019.

9- La Commission Intérimaire pour la Reconstruction d’Haïti. Coprésidée par Bill Clinton et Jean Max Bellerive, elle a été en charge du processus de reconstruction dans l’immédiat après-tremblement de terre. Les évaluations indépendantes conduites autour de son action font état d’une aide substantielle qui n’aura cependant pas eu d’effet durable, tout en renforçant l’emprise des Clinton sur le pays.

10- Erns Jean Pierre, Emission Gran Chimen, Ayibobo FM (89.5), mardi 24 aout 2021.

James Darbouze

Enseignant-chercheur, philosophe et militant pour un projet de gauche révolutionnaire radicale (Haiti).

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