3 mai 2026 | tiré d’Europe solidaire sans frontières
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78706
Le 2 octobre 2025, la synagogue de Heaton Park à Manchester a été attaquée, faisant deux morts. [1] Le 23 mars de cette année, quatre ambulances de l’organisation caritative juive Hatzola [2] ont été détruites à Golders Green. Le 15 avril, une attaque a visé la synagogue Finchley Reform. Le 17 avril, une tentative d’incendie criminel à Hendon visait un bâtiment qui avait précédemment abrité une œuvre caritative juive. Le 18 avril, un incendie criminel a frappé la synagogue de Kenton, à Londres. Et la semaine dernière, deux hommes juifs ont été poignardés, à nouveau à Golders Green.
Cette vague d’attaques contre des synagogues, des biens et des personnes ne relève pas de cas isolés d’antisémitisme : elle traduit un climat plus large de bigoterie antijuive.
La plupart de ces attaques ont été revendiquées par Harakat Ashab al-Yamin al-Islamia, un groupe apparu soudainement en mars, semble-t-il lié au Corps des gardiens de la révolution islamique d’Iran (IRGC), et qui aurait utilisé les réseaux sociaux pour recruter de jeunes hommes désœuvrés, radicalisés par l’islamisme, afin qu’ils commettent des actes de terreur. [3] Il y parvient parce que sous ces attaques antisémites se trouvent trois ressorts souvent imbriqués qui nourrissent l’hostilité envers les juifs : l’antisémitisme conspirationniste à l’ancienne ; l’imputation aux juifs dans leur ensemble des actes d’Israël ; et l’essor d’un djihadisme nihiliste. [4]
Ces attaques ont inévitablement suscité la peur et l’indignation parmi les juifs. Le gouvernement a promis davantage de fonds pour renforcer la sécurité ainsi qu’une législation visant à restreindre les manifestations pour la Palestine et certains slogans jugés haineux. Mais on ne peut s’en remettre uniquement aux communautés juives ou à l’État pour y répondre.
La sécurité importe. Dans les années 1980, j’organisais des patrouilles de rue pour des familles d’origine sud-asiatique qui étaient victimes d’agressions. Heureusement, le Royaume-Uni d’aujourd’hui n’est plus le même, même si les agressions racistes continuent, en particulier contre les musulmans. Mais des murs plus hauts et des grilles plus solides – qui reviennent à créer de nouveaux ghettos – ne sauraient constituer la réponse pour les juifs aujourd’hui.
Lors des vagues racistes précédentes – dans les années 1930, dans les années 1970 – la gauche s’est exprimée avec force contre la bigoterie, prenant souvent la tête du combat. Elle doit le faire à nouveau aujourd’hui.
L’idée d’une gauche qui combatte l’antisémitisme paraît à beaucoup illusoire. La gauche, au sens ancien, existe à peine, ni idéologiquement ni organisationnellement. Les traditions universalistes qui ont nourri les mouvements antiracistes se sont largement effilochées. Les organisations qui les incarnaient sont pour l’essentiel en ruines. Le scepticisme tient aussi à ce que des fractions de la gauche ont fait leurs des stéréotypes antisémites.
De la célébration de l’attaque du Hamas du 7 octobre à la description des coups de couteau de Golders Green comme un « retour de flammes » (blowback) de la politique israélienne, trop de gens à gauche sont prêts à excuser, voire à applaudir, la bigoterie antijuive. Poignarder des juifs au hasard n’est pas un « retour de flammes » de la politique israélienne ; c’est l’utilisation de la politique israélienne pour justifier la bigoterie. L’aveuglement d’une partie de la gauche sur ce point ne tient pas seulement à l’amalgame entre les juifs et Israël ; il découle aussi de la vision des juifs comme « blancs » et privilégiés, et donc indignes de la solidarité antiraciste.
Il serait erroné de prétendre que ces vues sont représentatives de la gauche, ou qu’elles n’existent qu’à gauche. En tout état de cause, on ne pourra construire de nouvelles traditions universalistes sans que ceux qui sont à gauche affrontent l’antisémitisme. Les soutiens de la Palestine doivent eux aussi contester la bigoterie antijuive. Faute de quoi un tel soutien devient sectaire, plutôt qu’une composante d’une défense plus large des droits et des libertés.
Mais les militants pro-palestiniens ne sont pas les seuls à confondre les juifs et Israël. Du grand rabbin Ephraim Mirvis [5] qualifiant les soldats de Tsahal de « nos soldats héroïques » au moment où ils anéantissaient Gaza, à l’affirmation selon laquelle toute forme d’antisionisme serait antisémite, [6] les soutiens d’Israël s’y livrent aussi souvent. Une telle confusion ne saurait être déplorable lorsqu’elle est le fait de critiques d’Israël, mais acceptable dans la bouche de ses partisans.
Si le renforcement de la sécurité est une des réponses officielles à l’antisémitisme, l’autre est l’aggravation des restrictions aux libertés civiles, avec des appels à interdire les manifestations pour la Palestine [7] et des promesses de pénaliser des slogans tels que « mondialiser l’intifada ». [8] Aucun élément ne permet de soutenir que ces manifestations ou ces slogans seraient responsables de la flambée antisémite, ni qu’ils auraient conduit à ces attaques. Il s’agit d’un postulat présenté comme un fait. Il est vrai que beaucoup de juifs s’opposent à ces manifestations. D’autres y participent.
La majorité des juifs demeurent sionistes. Mais une enquête de l’Institute for Jewish Policy Research [9] réalisée l’an dernier a montré que, si près des deux tiers des juifs britanniques se définissaient comme « sionistes », moins de la moitié des jeunes juifs faisaient de même, une proportion presque équivalente se déclarant « non sionistes » ou « antisionistes ». Les attitudes ne sont pas monolithiques.
Les juifs doivent pouvoir être visiblement juifs, pratiquer leur culte et mener leur vie sans se sentir menacés. La gauche doit prendre cette question au sérieux et la considérer comme intimement liée à la politique plus large de la liberté et de l’égalité. Sans quoi, non seulement elle contribuera à entretenir l’antisémitisme, mais elle trahira la possibilité de reconstruire une quelconque politique universaliste.
Kenan Malik est écrivain, conférencier, animateur de radio et chroniqueur du journal britannique The Observer. Né à Secunderabad (Inde) en 1960 et élevé à Manchester, il a notamment animé l’émission Analysis sur BBC Radio 4 et siégé au panel de The Moral Maze. Parmi ses ouvrages : The Meaning of Race (1996), Man, Beast and Zombie (2000), Strange Fruit (2008), From Fatwa to Jihad (2009), The Quest for a Moral Compass (2014) et Not So Black and White (2023).
P.-S.
Source : The Observer, 3 mai 2026. https://observer.co.uk/news/columnists/article/escalation-in-anti-jewish-violence-exposes-a-wider-breakdown-in-moral-clarity
Traduit de l’anglais et notes pour ESSF par Adam Novak.
Notes
[1] L’attaque a eu lieu le jour de Yom Kippour, jour le plus solennel du calendrier juif. L’auteur, Jihad al-Shamie, citoyen britannique de 35 ans né en Syrie, a été abattu par la police. Les deux victimes, Adrian Daulby (53 ans) et Melvin Cravitz (66 ans), étaient des fidèles de la communauté ; Daulby a été tué par une balle tirée par la police en intervention. La ministre de l’Intérieur, Shabana Mahmood, a qualifié l’attaque d’« acte terroriste antisémite » mené au nom d’« une idéologie islamiste dévoyée ».
[2] Hatzola est un service bénévole d’aide médicale d’urgence opéré par et pour la communauté juive orthodoxe, présent dans plusieurs pays. Sa branche britannique intervient principalement dans les quartiers à forte population juive de Londres et de Manchester.
[3] Plusieurs analystes considèrent Harakat Ashab al-Yamin al-Islamia comme une marque de circonstance ou un paravent destiné à donner une couverture idéologique à des opérations conduites par procuration. Le groupe a également revendiqué des attaques contre des cibles juives à Liège (Belgique) et à Rotterdam (Pays-Bas) entre mars et avril 2026. Le 1ᵉʳ mai 2026, le Royaume-Uni a relevé son niveau de menace terroriste de « substantielle » à « sévère ».
[4] Sur les difficultés de la gauche à articuler un discours cohérent face à l’antisémitisme et à l’antisionisme, voir Roger Martelli, « Antisémitisme, antisionisme (France) : sortir la gauche de ses impasses », Europe Solidaire Sans Frontières, janvier 2026. Disponible sur : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77629
[5] Ephraim Mirvis est grand rabbin des Congrégations hébraïques unies du Commonwealth depuis 2013, plus haute autorité du judaïsme orthodoxe au Royaume-Uni.
[6] Sur l’instrumentalisation de l’accusation d’antisémitisme contre les critiques d’Israël, voir Mateo Alaluf, « Accuser d’antisémite quiconque s’oppose à Israël empêche le dialogue », Europe Solidaire Sans Frontières, mars 2024. Disponible sur : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article70146
[7] Sur la dérive autoritaire de l’État britannique face au mouvement de solidarité avec la Palestine – inculpations pour terrorisme, perquisitions, détention de journalistes – voir « Palestine Action (Royaume-Uni) : Tactiques de perturbation », Europe Solidaire Sans Frontières, 2025. Disponible sur : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article75898
[8] Sur les tentatives parlementaires d’élargir la définition de l’antisémitisme pour englober la critique d’Israël, voir « Parlement (France) : Victoire contre la loi Yadan ! La mobilisation paye ! », Europe Solidaire Sans Frontières, avril 2026. Disponible sur : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78551
[9] L’Institute for Jewish Policy Research, fondé sous sa forme actuelle en 1996, est un organisme de recherche indépendant basé à Londres, spécialisé dans l’étude des communautés juives, des politiques publiques les concernant et des évolutions de l’antisémitisme contemporain.
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