Édition du 26 mai 2020

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Amérique centrale et du sud

Guatemala 2020 : un gouvernement de plus en plus à droite

Daniel Hickey et James deFinney, professeurs à la retraite de l’Université de Moncton sont militants de Solidarité Laurentides Amérique centrale (SLAM) et auteurs de Mayas du Guatemala et capitalisme sauvage, 1978-2018.

Au cours de la décennie des 1990, sous les auspices des Nations unies, les Guatémaltèques ont dû négocié des Accords de paix mettant fin à 36 ans de guerre civile. Les attentes de la société civile étaient énormes lors de la signature des accords en 1996. La guerre avait fait quelque 200 000 morts ou disparus, 10 000 déplacés, 626 villages incendiés et détruits. 83% des victimes étaient d’origine maya. Les Accords négociés par l’ONU devaient calmer les hostilités et fournir les outils pour renouveler le pays, notamment en créant un fondo de las tierras pour redistribuer les terres plus équitablement, en réduisant la taille de l’armée, en soutenant les poursuites devant la justice des responsables des massacres et des tortures et en établissant une commission pour lutter contre la corruption. Dès le départ, cependant, plusieurs de ces initiatives ont été bloquées par un référendum de 1999, dans lequel peu d’électeurs ont refusé d’entériner plusieurs des articles.

Depuis cet échec, l’oligarchie agro-industrielle et l’élite du pays ont élaboré de nouvelles manoeuvres pour limiter les effets positifs des Accords de paix. L’an dernier, l’ancien président Jimmy Morales a chassé du pays la Commission internationale contre l’impunité (CICIG), mise sur pied par l’ONU pour surveiller et déraciner la corruption dans le gouvernement guatémaltèque. Financée en partie par le Canada, cette Commission avait révélé au public des crimes commis par plus de 1 500 individus, dont 660 ont été poursuivis devant les tribunaux. Plusieurs des notables visés formaient même un vaste réseau de fraude, sous la direction de l’ancien président Otto Pérez Molina. Ces enquêtes ont inquiété l’élite dirigeante au point d’aboutir à la fermeture des bureaux de la CICIG en septembre 2019.

Le 12 février de cette année, sous la nouvelle administration du Président Alejandro Giammattei, le Congrès du Guatemala a emprunté à son tour le chemin de la répression pour limiter « l’ingérence » des pays étrangers : il a adopté la loi 5257, qui donne à l’exécutif du pays le droit de réguler la formation, l’enregistrement, le financement et d’autres aspects des activités des organismes non gouvernementaux (ONGs) au Guatemala. Cette loi permet de faire cesser les opérations des ONGs nationales ou internationales si elles sont jugées ‘dérangeantes’. L’article sur les subventions et les dons stipule qu’« aucun don ou financement extérieur ne pourrait servir à subventionner les activités qui dérangent l’ordre public sur le territoire national. » L’ONG jugée délinquante sera fermée sur-le-champ et ses directeurs soumis à des poursuites civiles ou criminelles. Ces mesures ont sonné l’alarme au sein de la société civile guatémaltèque, car elles pourraient servir à réprimer toute forme de contestation ou d’opposition.

Les nombreuses ONGs québecoises et canadiennes qui travaillent auprès des indigènes et des pauvres sont très inquiètes face à de telles menaces d’interventions et de poursuites de la part des autorités, d’autant plus que le gouvernement du Guatemala est dominé par une petite élite très peu disposée à aider ses concitoyens dans la misère. Le président Giammattei a signé cette législation le 27 février après avoir affirmé aux journalistes qu’il voyait plusieurs aspects positifs de la loi. Il a même ajouté que quelques ONGs « ont reçu du financement pour des activités criminelles », sans s’expliquer ni donner de preuves à l’appui de son accusation.

Tout dernièrement, s’est ajouté à cette controverse un nouvel affront à la justice guatémaltèque, la loi 5377, qu’on vient de débattre pour la seconde fois. Cette loi donnerait l’amnistie à tous les accusés de crimes sérieux perpétrés durant le très long conflit armé (1960 à 1996). Ainsi les actes de torture, les gestes génocidaires et les ‘disparitions forcées’ qui ont ponctué les années de guerre civile ne seraient plus punis. Une telle initiative constituerait une violation flagrante des obligations internationales du Guatemala. Malgré les efforts déployés jusqu’à tout récemment pour traduire devant la justice les personnes responsables de telles violations, des milliers de victimes attendent toujours que justice soit rendue. Mais il y a plus grave encore : si cette loi 5377 est approuvée, non seulement les enquêtes sur ces crimes seront-elles suspendues, mais les coupables qui ont déjà été condamnés par les tribunaux guatémaltèques au cours de la dernière décennie seront relâchés dans les 24 heures suivant l’adoption de la loi.

Comment ne pas penser que les espoirs de la population guatémaltèque, nés au cours du processus de paix, font aujourd’hui face à de telles lois régressives, des initiatives qui expliquent en partie la fuite des pauvres et des indigènes dans les « Caravanes » qui arrivent aux frontières des États unies ?

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